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Tome 1, Chapitre 44 « La Voix de Cyrga (deuxième partie) » Tome 1, Chapitre 44
Le garçon cligna des yeux, interdit, puis secoua lentement la tête :
    
    « Je ne comprends pas. La tempête ne te fait pas souffrir ? »
    
    Le jeune homme prit une profonde inspiration avant de répondre :
    
    « Pour être parfaitement honnête... j'ai l'impression qu'on me touille le cerveau avec un fer à souder allumé... Et que toutes mes pensées sont des éclats de verre... aussi tranchantes... Mais je veux bien supporter tout cela si je peux l'entendre. »
    
    — Mais... tu l'entends... comment ?
    
    — C'est comme si... elle me parlait. Pas comme une conversation... Ce sont plus des émotions... la colère, la souffrance... Un appel à l'aide... Un lieu aussi, mais je n'ai jamais réussi à le repérer sur aucune carte, même sur les prises de vue aérienne. Mais le plus étrange, c'est cette présence que je sens au cœur de ces sensations... Je ne sais rien d'autre, juste un nom... Hemera... »
    
    Il éclata d'un rire tendu et amer :
    
    « Déjà que tu ne m'appréciais pas beaucoup... Là, je crois que je viens de perdre le peu d'estime que tu avais encore pour moi... »
    
    Lukas baissa la tête et se mordit la lèvre, repensant à l'intervention du Paladion chromé pour sauver le Titan à terre : même si Ayrith était plus inconscient que courageux – ce dont il n'avait pas la certitude, il faisait partie de ces gens qui étaient capables de tout donner pour les autres. Et rien que pour cela, il méritait qu'on l'estime. Mais Lukas n'était pas prêt à le croire pour autant : si la tempête le faisait souffrir à ce point, qu'est-ce qui prouvait que ce n'était pas une forme de délire ?
    
    Malgré tout, il n'avait pas envie d'accabler le plongeur, alors qu'il sortait juste d'une altercation avec monsieur Sig. Lui-même ne s'était pas montré sous son meilleur jour en attirant l'attention du directeur sur lui, et il se sentait un peu coupable. Autant rester tolérant...
    
    « D'accord, admettons. Je veux bien croire que les tempêtes sont les colères de la planète... Mais de là ce qu'elle... te parle... Avoue que c'est difficile à admettre !
    
    — Je m'en doute bien...
    
    — Et les autres le savent ? »
    
    Ayrith, les yeux toujours clos, laissa une autre vague de souffrance passer et le submerger brièvement, avant de refaire surface.
    
    « J'ai bien tenté de le leur dire, depuis longtemps, mais... Ils pensent exactement ce que tu dois penser... Que c'est un effet du délire. Ou bien que je suis un peu fou... De toute façon, ajouta-t-il avec une terrible résignation, je n'ai jamais été vraiment... normal...
    
    — Ne dis pas de bêtise ! » protesta Lukas.
    
    Ayrith demeura un moment silencieux puis, lentement, souleva les paupières. Dans la quasi-pénombre du garage, ses pupilles semblaient étrangement lumineuses ; Lukas prit une brusque inspiration en voyant s'intensifier cette lueur d'un bleu à la fois clair et profond, comme si un feu glacé brûlait dans leur tréfonds.
    
    « Je n'ai jamais été vraiment... normal... »
    
    Il se rappela les paroles de Blue, dans les ruelles de Terra :
    
    « Je suis une anomalie. »
    
    Le regard phosphorescent de Tachyon Veyz, tandis qu'il stoppait à distance son Xtrace.
    
    « Ayrith... »
    
    Blue et Veyz étaient à la fois des naturels et des infusés, des créatures en théorie interdites par les lois de Cyrga. Qu'est-ce que cela faisait d'Ayrith ? Comme pour répondre à sa question, le plongeur expliqua :
    
    « J'ai toujours été infusé, du plus loin que je me souvienne. Quand monsieur Sig m'a rencontré à Untercity, il m'a fait faire des faux papiers attestant que je venais d'être infusé... sans eux, jamais je n'aurais pu travailler comme plongeur. »
    
    Lukas demeura silencieux, stupéfait de la confiance que le jeune homme lui accordait soudain, alors qu'il n'avait rien fait pour la mériter. Mais encore plus par cette révélation, qui ne pouvait signifier qu'une seule chose :
    
    « Tu veux dire que ta mère... était infusée illégalement ?
    
    — Je n'en ai aucun souvenir.
    
    — Personne n'infuse des enfants... » affirma Lukas, plus parce que l'alternative le glaçait.
    
    L'étrange regard lumineux d'Ayrith restait fixé sur lui, d'autant plus insolite dans son visage pâle ; le fin réseau des lignes d'argentium sur sa peau semblait briller de son propre feu.
    
    « Je ne sais pas, Lukas. J'aimerais pouvoir te dire que c'est vrai, mais...
    
    — Mais quoi ?
    
    — Il n'y a personne, à ma connaissance, qui soit capable de calmer le Glitz chez les créatures de Margarita. Je suis le seul. C'est pour cela que Sig était tellement en colère... Pas tant parce que je me suis mis en danger, mais parce qu'il craint que quelqu'un ne l'apprenne. Vodo et lui n'en ont jamais parlé devant moi, mais je sais ce qu'ils pensent... souffla-t-il.
    
    — Que pensent-ils, alors ? demanda le garçon, agacé par ces atermoiements.
    
    — Que je n'ai pas été infusé avec de l'argentium normal, mais avec du sang des profondeurs. »
    
    Lukas abandonna sa position accroupie pour s'asseoir sur le sol, passant les bras autour de ses genoux repliés.
    
    « Je pensais que c'était une substance très dangereuse...
    
    — Parce que ces capacités psychoactives sont... décuplées. Comme un concentré de l'âme de cette planète. Si quelqu'un était infusé avec cette substance, il pourrait devenir fou... ou instable...
    
    — Mais tu n'es ni l'un ni l'autre ! protesta Lukas. Alors pourquoi crois-tu que tu pourrais être...
    
    — J'avais six ans quand Maïa et Cluz m'ont trouvé dans les ruelles de l'Untercity... Je n'avais aucun souvenir ni de mon passé. Je ne savais même pas comment je m'appelais... »
    
    Il esquissa un sourire douloureux, avant d'ajouter :
    
    « Tu n'as pas cru qu'Ayrith était vraiment mon nom ? »
    
    Lukas baissa la tête, appuyant son visage sur ses genoux. Il n'était pas naïf au point de se bercer d'illusion : il avait compris ce que pensait Ayrith, et cela le glaçait littéralement : qui aurait pu être assez cruel pour expérimenter une substance aussi dangereuse sur un enfant ? D'un autre côté, les intérêts liés à l'argentium étaient tellement énormes qu'il n'était pas étonnant que ce genre de chose puisse arriver.
    
    « Il y a des enfants dans les rues de l'Untercity et les orphelinats de Terra à ne savoir qu'en faire... Et presque tous ont des marques apparentes d'adaptation planétaire. Que crois-tu que les habitants des zones protégées font des enfants qui contredisent leur pureté génétique ? »
    
    Bien sûr. C'était si évident. Mais Lukas n'avait pas envie d'y penser, du moins, pas immédiatement.
    
    « Pourquoi est-ce que tu me dis tout cela ? lança-t-il brusquement. Demain, je ne serai peut-être plus là.
    
    — Peut-être pour que tu comprennes mieux ma position... Je suis là parce que Sig et Vodo ont eu pitié de moi. Ça ne va pas plus loin... Alors, arrête de penser que je suis une menace pour toi... C'est faux, Lukas. Tu es chez toi, ici. Tu as ta place... »
    
    Les paupières d'Ayrith retombèrent sur son regard brûlant, comme il perdait enfin sa lutte pour rester maître de sa réalité. Lukas se demanda quels rêves effrayants étaient en train de l'emporter. Et si les troubles suscités par la tempête se faisaient trop violents ? Que deviendrait-il, si personne n'était là pour l'aider ? Il secoua la tête, songeant aux dernières paroles du jeune homme avant de sombrer dans l'inconscience. Il ne comprenait toujours pas pourquoi le plongeur s'était ouvert à lui de cette manière. Peut-être était-ce comme les confessions d'un ivrogne : dès le lendemain, Ayrith ne s'en souviendrait plus, et Lukas pourrait prétendre qu'il n'avait rien entendu de tout cela.
    
    Rien entendu de ces secrets potentiellement effrayants, ni de sa conviction profonde d'avoir été accueilli à Armatis seulement par pitié. L'ironie était d'autant plus flagrante que Lukas s'était persuadé de la même chose à son propre sujet.
    
    Il se releva difficilement, instable sur ses jambes alourdies par sa longue immobilité. Une lueur à la limite de son regard, accompagnée d'un léger bruit, attira son attention : il aperçut Vodo, une de ses lampes à la main, qui les observait depuis la porte de l'ascenseur. Le mécanicien porta un doigt à ses lèvres pour lui demander de garder le silence, puis lui fit signe de venir le retrouver.
    
    « C'était donc ici qu'il venait se cacher ? grommela-t-il à voix basse. Je ne l'aurais jamais cru. »
    
    Le mécanicien se frotta la nuque, plus perplexe que réellement contrarié :
    
    « Il nous fait ça depuis le début... Et il sortait le même baratin à Maïa et à Cluz avant cela.
    
    — Vous n'y croyez pas ? murmura Lukas, les sourcils froncés.
    
    — Je n'en sais rien. Je te dirais bien que je suis un homme rationnel. Je veux bien croire que les tempêtes psychophysiques charrient des émotions violentes... Mais de là à voir et entendre des fantômes... »
    
    Il poussa un soupir :
    
    « Pour être parfaitement honnête, c'est la véritable raison pour laquelle Ayrith ne peut pas piloter le drone. Dès qu'il se branche sur un espace virtuel, il subit cet effet secondaire bizarre... C'est une présence qui lui apparaît. Une femme aussi... qui s'appellerait Siam, ou quelque chose comme cela. »
    
    Le mécanicien se pencha pour prendre dans la caisse à côté de lui une couverture de survie en fine matière argentée, et revint la jeter sur Ayrith qui ne sembla pas s'en apercevoir.
    
    « Et vous pensez quoi, alors ? demanda Lukas, en plein désarroi.
    
    — Qu'il n'est pas fou, déjà. Ses... visions ou hallucinations ont toujours lieu dans un contexte précis, il y a donc un lien de cause à effet. Mais lequel... c'est un peu dur à dire. En ce qui concerne les hallucinations virtuelles... la personne qu'il voit ressemble plus à une sorte d'avatar. Une femme à la peau bleue... Difficile de dire d'où il tire ça... »
    
    Il haussa les épaules :
    
    « Peut-être une chose liée à son passé...
    
    — Dans l'Untercity ?
    
    — Non, avant l'Untercity... Avant ses six ans, personne, même pas lui, ne sait où il se trouvait. »
    
    Lukas hocha la tête, troublé.
    
    « Un orphelinat... ? Il m'a dit qu'il y en avait beaucoup à Terra... »
    
    Il sentit son humeur s'assombrir, en se rappelant que le monde dont il venait n'était pas aussi lisse et parfait qu'il ne l'avait imaginé à l'époque où il y vivait.
    
    « Personne n'a vraiment envie de le savoir, rétorqua Vodo. Lui non plus d'ailleurs. Et je peux la comprendre. »
    
    — Vous en avez parlé ?
    
    — Les enfants des rues de l'Untercity et les orphelins de Terra savent pour la plupart que leurs parents ne sont pas morts. Ça ne leur donne pas forcément envie de les revoir... »
    
    Lukas poussa un soupir et se laissa lentement tomber assis, le dos appuyé contre la paroi :
    
    « Je dois être le seul à Terra à être dans la situation inverse, non ? »
    
    Vodo le regarda, les yeux écarquillés, avant de sourire avec amusement :
    
    « Tu n'as pas tort... Mais avoue que ta situation était un peu plus confortable quand même... »
    
    Lukas hocha la tête :
    
    « Un peu, c'est vrai. »
    
    Il redevint grave :
    
    « Vous le saviez depuis le début, n'est-ce pas ? Je vous ai entendu parler avec monsieur Sig.
    
    — Tu as raison, admit Vodo en croisant les bras. Je l'ai toujours su. Mais je connais Sig depuis qu'il a quitté Stellae, ou presque... Il faudra que je te raconte tout cela un jour. »
    
    Il se dirigea vers l'ascenseur, mais se retourna avec surprise en réalisant que le garçon ne le suivant pas.
    
    « Tu restes là ? »
    
    Lukas secoua négativement la tête, en s'asseyant de nouveau à côté d'Ayrith :
    
    « Oui... C'est sans doute mieux », répondit-il à mi-voix, sans trop savoir ce qui l'y avait décidé.
    
    Brièvement, le mécanicien se baissa pour lui serrer l'épaule avant de monter dans l'ascenseur.
    
    

Texte publié par Beatrix, 6 avril 2018 à 23h41
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