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Tome 1, Chapitre 41 « Rumeurs de tempête (première partie) » Tome 1, Chapitre 41
Assis sur le pont de la barge, Lukas contemplait avec lassitude l'agitation autour de lui : il n'avait sans doute pas servi à grand-chose lors de cette mission, mais il était toujours aussi troublé par les événements dont il avait été témoin. Après la fuite du monstre, Ayrith s'était relevé et était resté à côté du Titan à terre en attendant l'arrivée des secours. Lukas avait eu la surprise de voir survenir des robots pilotés dédiés aux interventions d'aide et d'évacuation, encore plus immenses que les Titans. Ils avaient soulevé la machine endommagée pour la sangler sur une plate-forme et la ramener dans les hangars, où le plongeur serait désincarcéré. Le garçon espérait qu'il s'en était tiré sans trop de mal. Il avait tremblé intérieurement en constatant les dégâts que le draco avait infligés au Paladion de LucidOre.
    
    Une nouvelle fois, Ayrith avait insisté pour reprendre sa place jusqu'à la fin du forage. Même si son engin était un peu esquinté, il demeurait pleinement fonctionnel. Après plusieurs diagnostics sur le jeune homme comme sur sa machine, Vodo avait conclu qu'ils étaient juste un peu « fragilisés » et qu'Ayrith pouvait poursuivre la mission, à condition de ne rien faire de stupide. Ce qui était sans doute un peu trop demander, quand on connaissait le plongeur aux cheveux bleus. Et bien sûr, Lukas avait reçu la consigne de ne pas le quitter du regard.
    
    Mais le pire était passé et seules quelques créatures de petite taille avaient été attirées vers le forage. À présent, les membres d'Armatis étaient de retour sain et sauf au bercail.
    
    Monsieur Sig, qui était resté étrangement silencieux durant toute la mission, était adossé à la paroi du bâtiment principal, scrutant d'un œil sombre l'entrée du hangar. Avant sa découverte malencontreuse, Lukas serait sans doute allé vers lui pour lui offrir son aide ou au moins sa compagnie. Mais à présent, la simple idée d'adresser la parole à son employeur le paralysait littéralement. En outre, il sentait bien que l'orage ne manquerait pas d'éclater entre Ayrith et lui. Le garçon baissa les yeux vers le bout de ses bottes en se mordillant nerveusement la lèvre.
    
    Entendant des pas venant dans sa direction, il releva la tête, pour trouver Shimmer qui l'examinait pensivement :
    
    « Je ne t'envie pas, dit gravement le garçon blond. Ça devait être bizarre d'y être sans y être. Et de ne rien pouvoir faire de concret. »
    
    Lukas lança un regard confus à l'adolescent blond : par moment, son habitude de dire tout ce qui lui passait par la tête avec le plus grand sérieux prenait un côté franchement déstabilisant. Il ne savait pas vraiment quoi répondre, mais il n'eut pas besoin de s'en faire sur ce point. Les plongeurs quittaient le hangar avec Vodo, qui affichait une expression d'une neutralité étudiée. Il ne put s'empêcher de remarquer la façon dont Varen s'était placé un pas devant Ayrith, comme pour lui servir de bouclier, moral à défaut de physique.
    
    Il éprouvait à peu près le même sentiment que durant le combat malheureux du draco et du Titan : à la fois horrifié et fasciné. Sila, qui venait de sortir du bâtiment du pont supérieur, demeurait étrangement en retrait, comme si elle-même redoutait ce qui pouvait survenir. Lukas sentit la main de Shimmer se poser sur son bras. Les grands yeux pâles du plongeur blond fixait le groupe d'un regard effaré. Il lui serra l'épaule, devinant que les confrontations et les tensions le mettaient très mal à l'aise... Sans doute en avait-il déjà un peu trop vu dans sa jeune vie. Son ami accepta son contact sans mouvement de recul, cette fois.
    
    Monsieur Sig se détacha du mur, les bras croisés ; même si Ayrith le dépassait d'une demi-tête, et Varen de bien plus encore, il semblait dominer les deux hommes de sa seule présence. D'emblée, le géant brun s'avança et s'empressa de déclarer d'une voix apaisante :
    
    « Sig, tout s'est bien passé. Ça aurait pu mal tourner, mais ça n'a pas été le cas. Vu que l'un de leurs plongeurs doit probablement la vie à l'intervention d'Ayrith, nous pourrons négocier avec LuciOre une place moins exposée pour lui... »
    
    Le jeune homme s'apprêtait à protester, mais Varen lui lança un regard comminatoire.
    
    « Ou tout simplement l'ôter de l'équipe et négocier son remplacement par Sila ! » rétorqua monsieur Sig durement.
    
    Ayrith cligna des paupières, comme s'il cherchait à se réveiller. Les péripéties de la mission l'avaient visiblement éprouvé, le rendant moins réactif qu'à l'accoutumée.
    
    « Je ne vois vraiment pas...
    
    — Comment cela, tu ne vois pas ? »
    
    Varen s'interposa, le visage fermé :
    
    « Sig... Il vient juste de quitter le Paladion . Vous en parlerez plus tard...
    
    — Varen, répliqua le directeur d'une voix dure, ça ne te concerne pas. Ayrith est un adulte, il est bien assez grand pour s'expliquer. »
    
    Le jeune homme esquissa un sourire amer :
    
    « Laisse, Varen... Ça devait arriver, de toute façon. Autant crever l'abcès maintenant.
    
    — Bien, déclara le directeur, je vois que pour une fois, tu as choisi de montrer un peu de maturité. »
    
    À sa mâchoire crispée et sa posture tendue, il faisait des efforts presque surhumains pour garder son calme.
    
    
    
    « Je vais te préciser de nouveau les choses puisque c'est apparemment nécessaire : tu as déjà assez joué les héros pour toute une vie ! »
    
    Le jeune homme recula légèrement, comme s'il avait été frappé, mais la remarque sembla lui rendre sa combativité :
    
    « C'est comme cela que tu vois les choses ? »
    
    Il prit une longue inspiration, avant de déclarer :
    
    « Eh bien oui, tu as raison, alors : j'ai voulu jouer les héros, il y a quatre ans, et j'ai échoué... Voilà la vérité ! »
    
    Le directeur posa sur lui un regard surpris :
    
    « Comment cela, tu as échoué ?
    
    — Donne-moi une seule preuve du contraire !
    
    — Personne n'est mort », répondit monsieur Sig d'un ton plus doux.
    
    Le jeune plongeur garda un moment le silence, avant de déclarer enfin, d'une voix à peine audible :
    
    « Je me demande si ça n'aurait pas été mieux... »
    
    Le directeur le dévisagea avec une expression choquée et confuse :
    
    « Comment peux-tu dire une chose pareille... ?
    
    — Tu sais très bien ce que je veux dire. Tu plongerais encore si j'avais été à la hauteur... », murmura le jeune homme.
    
    Lukas supportait de plus en plus mal ce spectacle. Voir ainsi se déchirer deux personnes qui tenaient manifestement l'une à l'autre était déjà bien assez pénible... mais constater qu'à travers ce conflit, apparaissaient une proximité et une histoire commune qu'il ne pourrait jamais prétendre avoir avec son propre père le troublait profondément. Jamais il n'avait partagé avec Sigfried Benz des moments de complicité, ni même des difficultés et des épreuves... et il s'en trouvait paradoxalement volé. Plus que jamais, il se sentait de trop, une pièce rapportée dans cette famille de substitution où tous les autres avaient leur place en dépit des multiples tensions.
    
    Il se mit sur ses pieds et se dirigea vers les bâtiments, pour aller s'enfermer dans sa chambre, s'abandonner dans un jeu vidéo ou s'abrutir de musique, en attendant que cette douleur passe. Malheureusement pour lui, son mouvement attira le regard de monsieur Sig, qui ne trouvait quoi répondre aux révélations du plongeur. Il se détourna de l'objet de sa contrariété, suivant des yeux le trajet du fuyard :
    
    « Lukas... Quelque chose ne va pas ? »
    
    Le garçon s'immobilisa sur place, la tête baissée :
    
    « Non, monsieur Sig, tout va pour le mieux. C'est juste que... »
    
    Il trouva la force de relever le regard, sondant ce visage si semblable au sien, maintenant qu'il en avait conscience :
    
    « Vous avez assez de problèmes comme cela, sans que j'aie besoin de rajouter les miens. D'ailleurs, ajouta-t-il, je n'ai pas vraiment ma place ici... »
    
    Il s'en voulut immédiatement : il se faisait l'effet d'un gamin contrarié parce qu'on s'occupait plus de son grand frère que de lui et qui cherchait à toute fin à attirer l'attention. Et dans le fond, était-ce réellement faux ? Le directeur s'avança vers lui, tendant la main pour lui poser sur l'épaule, mais renonça en rencontrant le regard de Lukas. La digue qui avait retenu ses sentiments durant ces derniers jours se brisa ; il ne lui était plus possible de garder le silence :
    
    « Je veux bien croire que votre offre d'emploi partait d'un bon sentiment, lâcha-t-il d'une voix tremblante. Mais vous n'aviez pas à le faire : vous n'avez aucune responsabilité envers moi. En quittant Stellae, vous avez renoncé à vos droits parentaux. Ce n'est pas parce que je n'y vis plus que cela change les choses. Je peux me débrouiller par moi même ! Comme cela, vous n'aurez plus besoin de me trouver des tâches qui ne servent à rien et à me verser un salaire que je ne mérite pas. »
    
    Il ferma brièvement les yeux, tâchant d'ignorer le chapelet de juron de Vodo, le soupir attristé de Varen, les interjections de surprise de Sila et de Shimmer.
    
    « Vous avez déjà une famille à Armatis, peut-être pas de votre sang, mais de cœur. Et assez de problèmes sans avoir à vous préoccuper de moi. Vous ne l'avez pas fait pendant près de quinze ans, c'est inutile de commencer maintenant... »
    
    Comme de très loin, il vit le visage de son père se décomposer sous ses yeux.
    
    Son père... Lukas n'avait jamais, jusqu'à cet instant, osé consciemment associer monsieur Sig à ce terme. Il ne se donnerait pas l'occasion de l'employer davantage. Le garçon recula légèrement et pivota sur ses talons, laissant tout le monde sur abasourdi sur le pont de la barge. Ce ne fut que lorsqu'il se trouva en sécurité dans sa chambre, la porte verrouillée, qu'il se mit à trembler violemment sous le relâchement de sa tension, secoué par un accès de sanglots nerveux.
    
    Il venait de renoncer à la seule et unique famille qui lui restait, mais c'était pour le mieux. Essuyant ses yeux d'un revers de manche, il tomba sur son lit et ferma les paupières, laissant vagabonder ses pensées vers un temps où les choses étaient plus simples...
    
    

Texte publié par Beatrix, 20 mars 2018 à 14h32
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