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Tome 1, Chapitre 32 « Révélations (deuxième partie) » Tome 1, Chapitre 32
En regardant Ayrith s'éloigner, Lukas songea qu'il avait encore bien des choses à lui dire ; en particulier que c'était ses affaires maintenant qu'il faisait partie d'Armatis. Mais en voyant le jeune homme reprendre son attitude désinvolte, il comprit qu'il ne tirerait pas plus de lui. Il commençait à le plaindre sincèrement ; en dépit de ses allégations, le plongeur avait été sérieusement affecté, c'était une évidence. Mais le garçon tendait à penser que les pires blessures n'étaient pas physiques. À Stellae, le moindre incident pouvait donner lieu à une assistance psychologique – il l'avait gracieusement déclinée après son accident de motoglisseur, et après sa ruine, de façon prévisible, personne ne lui en avait proposé. Il était clair qu'Ayrith n'avait bénéficié de rien de la sorte.
    
    « Non, ce n'est pas mon affaire », s'entendit-il répondre, d'un ton plus sec qu'il ne l'aurait voulu.
    
    Il frémit intérieurement de sa propre réaction. C'était un mensonge flagrant : il n'appréciait pas de voir ses collègues souffrir ainsi, mais il en avait assez des mystères et des faux semblants. Après tout, Ayrith était adulte. Ce n'était pas à lui, un simple adolescent, de lui tenir la main. Il devrait apprendre à régler seul ses problèmes avec les gens. Ou pas... Libre à lui s'il souhaitait continuait à se faire traiter en porcelaine fragile par monsieur Sig et marcher dessus par Sila.
    
    Plus contrarié qu'il ne voulait se l'avouer par son échange avec Ayrith, Lukas s'enferma dans sa chambre et alluma sa microstat. Au début, il erra sur les réseaux, admirant de nouveaux modèles de motoglisseurs, observant les résultats de courses dont il ne connaissait ni les tenants ni les aboutissants... Il se demanda s'il pourrait se présenter sur le circuit une fois que le Xtrace serait maquillé et que sa rencontre avec Blue – et surtout Tachyon Veyz – serait oubliée. Il marqua sur son agenda une petite note afin de se souvenir de se renseigner : il espérait que les droits d'entrée ne se révéleraient pas trop rédhibitoires !
    
    Le fait d'évoquer le mystérieux directeur de la Recherche et Prospection d'Aurora avait ranimé sa curiosité : c'était un personnage public, après tout, il ne devait pas être très difficile de trouver des informations sur lui. Au moins quelques bribes... même sur le réseau externe. Il lança la requête et se retrouva aussitôt submergé de références.
    
    L'homme était hologénique, et les holographes de tout poil s'en donnaient à cœur joie. Il fallait bien avouer qu'il avait tout pour séduire : âgé de tout juste trente ans, il avait été promu à ce poste prestigieux deux ans plus tôt, en dépit de sa relative jeunesse. Les articles brodaient sur cette singularité autant que sur son physique avantageux et son intelligence supérieure. Avant sa nomination, très peu de gens l'avaient côtoyé ; on ne savait presque rien de lui, pas même qui étaient ses parents – ce qui avait conduit certaines mauvaises langues à supposer qu'il devait être un fils de bâtard de monsieur Magnus, le directeur d'Aurora – allégations que les deux intéressés avaient traitées par le mépris. Sa nature d'infusé contribuait à l'aura particulière qui semblait planer autour de lui ; il était rare pour ses semblables d'occuper de telles responsabilités, mais personne n'osait remettre ouvertement en cause sa position – en raison de la puissance d'Aurora, très probablement. Mais il n'était question nulle part de ses dons surprenants.
    
    À la suite de leur rencontre, Lukas avait conçu une antipathie profonde à son égard ; dans tous les cas, il n'aurait pas pu s'empêcher de le détester : il ne lui semblait pas tout à fait normal qu'une seule personne possède autant de talents et d'atouts. Tachyon Veyz n'était pas sans lui rappeler Ayrith, en bien plus sérieux et rigoureux. Il ne découvrirait rien de plus sur cet énigmatique individu ; il n'avait pas envie de voir resurgir dans sa vie, contrairement à Blue. Le garçon espéra que le voleur ne finirait pas, par un excès d'audace et d'assurance, par tomber dans les rets des autorités.
    
    Son regard se posa sur une icône qui palpitait doucement sur l'holoécran de la station d'accueil : une vieille porte de bois terrien avec une pancarte où était inscrit « passage secret ». La fameuse entrée secrète vers les réseaux de Stellae que lui avait ouvert Shimmer ! Il se remémora la procédure que le plongeur blond lui avait fait plusieurs fois répéter : il n'avait pas encore osé y aller seul.
    
    Plutôt que les commandes vocales, il préféra utiliser son clavier, par souci de discrétion. Ses mains demeurèrent un instant en suspens au-dessus des touches ; il tremblait, à la fois sous l'effet de l'hésitation, de la nervosité, mais aussi d'une crainte peu justifiée : qui risquait de le surprendre ? Et quand bien même, si c'était le cas, serait-ce vraiment grave ? Il suffisait qu'il prenne soin d'effacer les traces de sa navigation comme Shimmer le lui avait appris.
    
    Presque par volonté propre, ses doigts frappèrent les commandes requises. Il se sentit sourire jusqu'aux oreilles en voyant devant lui s'ouvrir le monde familier du réseau de Stellae. Le champ bleu piqué d'étoiles, les icônes de designer tournant lentement sur elles-mêmes... Il leva une main légèrement tremblante vers l'espace virtuel, effleura le raccourci d'activation de son moteur de recherche. Un avatar de connexion apparut, sous la forme d'une jeune femme brune au teint pâle et au regard serein. Pas celui qu'il avait customisé, mais il s'en contenterait.
    
    « Comment puis-je vous aider ?
    
    — Je voudrais lancer une recherche sur un nom, murmura-t-il, juste assez fort pour être entendu des capteurs.
    
    — Je vous écoute. »
    
    Il hésita, puis choisit de saisir le nom au clavier.
    
    Sigfried Benz.
    
    L'avatar hocha légèrement la tête :
    
    « La recherche est lancée, veuillez patienter. »
    
    Même si les moteurs des réseaux étaient assez puissants pour parcourir à la vitesse de l'éclair des téraoctets de données, l'attente parut extrêmement longue au garçon, qui pianotait nerveusement sur la surface de son bureau. Le temps passait ; il devrait bientôt aider Vodo à préparer le repas du midi.
    
    « Nous avons trouvé des références, mais les plus récentes remontent à quatorze ans - unités terriennes. Souhaitez-vous tout de même les consulter ? »
    
    Quatorze années...
    
    « Oui, s'il vous plaît.
    
    — Vous avez diverses sources : administratives, professionnelles, scolaires, associatives, mondaines... souhaitez-vous établir un classement ?
    
    — Oui... Je vous en prie. »
    
    Il se trouva un peu stupide d'utiliser des formes de politesse avec une machine, mais on oubliait aisément qu'il n'y avait pas d'être humain derrière l'écran.
    
    « Administrative ! finit-il par déclarer.
    
    — J'opère un tri par pertinence. »
    
    Quelques secondes suffirent : des articles se mirent à flotter dans l'espace de son écran, leur intitulé bien visible. La première à apparaître portait une mention suffisamment claire : « Sigfried Karl Benz – Déchéance de citoyenneté ».
    
    Il sentit son cœur peser dans sa poitrine : avait-il lui aussi fait l'objet de cette procédure ? Il tendit la main et le ramena en premier plan.
    
    « Stellae, 18 juin 2506 – équivalence terrienne.
    
    Sigfried Karl Benz, né le 24 mai 2475 anno Terrae, le 17 nova 157 anno Cyrgae, fils de Karl Lukas Benz et de Maria Anna Horner, a été en ce jour déclaré déchu de la citoyenneté de Stellae, sur les bases suivantes :
    
    — ledit Sigfried Karl Benz, sain de corps et d'esprit, a déclaré vouloir désormais vivre dans le monde externe, et poursuivre une carrière professionnelle le mettant en contact permanente avec le biosystème de la planète Cyrga ; il a en outre déclaré vouloir recourir à l'infusion par le sang d'argent, se soumettant à l'altération définitive de son biosystème.
    
    Il a déclaré accepter les termes de cette procédure, impliquant :
    
    — l'interdiction de résider de façon permanente dans la ville de Stellae ;
    — l'interdiction d'y entrer sans l'octroi d'une autorisation spéciale ;
    — la déchéance de tous ses droits et avantages de citoyens ;
    — la perte de tout statut familial, filial, marital et parental... »

    
    Il stoppa net sa lecture, profondément troublé. Il n'avait pas vraiment été mis au courant des procédures qui avaient suivi sa perte de ressources et son expulsion de la ville. Monsieur Bel avait tout géré : il comprenait à présent que le chargé d'affaires avait pris soin de le faire rapidement et discrètement, et que lui-même, tout au traumatisme de son changement de vie brutal, ne s'était pas préoccupé de ces démarches... Des démarches qui l'avaient littéralement effacé de Stellae.
    
    Il se força à relever la tête : est-ce que les termes étaient les mêmes pour tous ? Ou bien monsieur Sig avait-il eu une famille à Stellae ? Une épouse, des enfants ? Son regard s'était arrêté sur le second prénom de son père, Lukas... Mais ce n'était pas un nom si rare non ? Il ne devait pas se laisser influencer par de simples coïncidences.
    
    Il ferma le document, parcourut rapidement les autres : s'il avait été marié, l'annonce devait exister quelque part !
    
    « Je souhaite affiner la recherche, demanda-t-il d'une voix qui tremblait légèrement. Je veux ajouter un second nom, pour références croisées.
    
    — Compris. Pouvez-vous me le donner ? »
    
    Il prit une longue inspiration avant de déclarer :
    
    « Jada Pratz.
    
    — Affinement de la recherche en cours. Nous avons trouvé un acte, mais il semble avoir été annulé. Souhaitez-vous quand même le consulter ? »
    
    Il baissa les yeux vers son clavier et prit une longue inspiration avant de lever la tête et de souffler :
    
    « Oui... »
    
    Sa main se tendit, tremblotante, ramenant la page virtuelle vers lui.
    
    Ce n'était pas comme s'il ne se doutait pas... Comme s'il ne savait pas.
    
    Mais entre une certitude personnelle et une preuve officielle, il y avait un gouffre, celui qu'il s'apprêtait à franchir...
    
    

Texte publié par Beatrix, 4 février 2018 à 22h22
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