Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 31 « Révélations (première partie) » Tome 1, Chapitre 31
Un gargantua surgit soudain des flots, un monstre avec une énorme tête tout en gueule au bout d'un cou épais, dont le corps ressemblait un peu à celui des phoques qu'il avait vus dans des holoreportages sur la faune terrienne. C'était au moins un niveau six ou sept ; deux immenses Paladions se dressèrent entre la créature et la plate-forme qu'ils étaient chargés de défendre. Leur revêtement étincelait dans le soleil virtuel.
    
    Lukas amena le drone en une longue boucle autour des gigantesques engins, en s'efforçant d'éviter les mouvements sauvages de la bête et les machines qui tentaient d'en venir à bout. Le tout était d'approcher d'assez prêt pour saisir tous les détails du combat sans recevoir un mauvais coup au passage.
    
    « Vire sur la gauche, ordonna la voix de Vodo. J'ai besoin de voir comment le revêtement du sept tient le coup. »
    
    Lukas obéit, incurvant légèrement le drone afin que le flanc du Paladion soit visible dans les capteurs de l'appareil. Il se rapprocha de la mêlée entre la bête et les deux engins titanesques, mais jugea mal de la distance. Il sentit un à-coup dans l'assise. Le paysage se mit à tournoyer autour de lui ; il entendit comme un écho son propre cri de surprise, tandis que Vodo jurait dans les écouteurs. Progressivement, le véhicule virtuel se stabilisa.
    
    « Si nous étions dans la réalité, le drone serait endommagé, peut-être même détruit. Et ces engins coûtent... cher. Très cher. Nous n'avons pas d'argent à gâcher pour une imprudence. Nous avons déjà fort à faire avec l'Ay... avec les Paladions. »
    
    Vodo avait bien failli dire l'Ayrith, mais s'était repris à la toute dernière minute : comme si cela servait à quelque chose !
    
    « Alors à présent, tu vas me refaire cette manœuvre, tout en gardant assez de distance pour éviter les mauvais coups... Il ne s'agit pas de se rapprocher à toutes fins, mais de se mettre dans la meilleure position d'observation. Tu as bien compris ? »
    
    Lukas hocha la tête, même s'il savait que Vodo ne pouvait pas le voir. Il effectua une large boucle pour ramener le drone en position ; les deux robots géants avaient réussi à trouver une prise sur le gargantua en évitant sa gueule redoutable, armée de plusieurs rangées de dents semblables à des poignards recourbés. La nébuleuse d'yeux du monstre, qui encerclaient sa bouche telle une couronne, luisait du feu bleu du glitz. Il se débattait avec une force impressionnante, au point que les deux machines semblaient peiner à la maintenir. Lukas se demanda si ces simulations étaient basées sur des véritables combats. Il préféra ne pas trop y penser pour le moment.
    
    Un souffle intense attira l'attention de Lukas : une seconde créature venait de pointer son nez, un autre gargantua, à peine plus petit, à cinquante mètres environ de la station de forage. Il savait que dans la réalité, les senseurs de l'installation auraient repéré cette forme de vie à son entrée dans son périmètre de perception – largement plus étendu que ceux de Mercurius et d'Armatis.
    
    « Ce n'est pas ton travail, Lukas. Tu dois te concentrer sur le combat. Uniquement sur le combat. C'est bien compris ?
    
    — Compris », répondit le jeune homme à contrecœur.
    
    Il garda cependant un œil sur la position de la créature, qui constituait pour lui un danger non moins grand que son compagnon. Deux Paladions quittèrent la rangée de faction autour de la plate-forme pour intercepter le nouveau venu.
    
    « Garde ton attention sur le combat en cours et suis mes instructions ! Du moins, jusqu'à ce que tu sois assez expérimenté pour voir où se trouvent les priorités, et cela n'arrivera pas avant plusieurs années !
    
    — En résumé, je ne serai jamais prêt à temps si LucidOre accepte notre dossier, répliqua-t-il avec amertume, en stabilisant le drone pour offrir à Vodo la meilleure vue possible sur le blindage du Paladion numéro sept.
    
    — Nous avons encore une bonne semaine. Tu ne seras pas prêt, mais j'espère que tu auras acquis quelques bons réflexes. Ce type d'expédition ne se prend pas à la légère.
    
    — Vous ne savez même pas s'ils accepteront le drone...
    
    — Quoiqu'il arrive, tu ne perds pas ton temps. Maintenant, concentre-toi et poursuivons... »
    
    Quand la session vint à son terme, le garçon se sentait épuisé autant physiquement que moralement. Ses muscles étaient crispés d'être restés en position sur le module de pilotage du drone. Il se demanda si les plongeurs éprouvaient le même malaise une fois sortis du liquide protecteur de leur « bocal ».
    
    Vodo s'avança vers lui pour l'aider à ôter et à descendre de l'engin ; devant sa mine défaite, il lui adressa un demi-sourire :
    
    « C'était déjà mieux. Tu progresses tous les jours.
    
    — Mais pas assez vite, grommela le garçon.
    
    — Ton point faible reste la concentration. Mais tu montres une très bonne dextérité pour diriger cet engin. Bien meilleure que la mienne... »
    
    Il lui adressa un clin d'œil :
    
    « Allez... File, maintenant ! Et je veux te voir avec moi en cuisine dans deux heures ! »
    
    Lukas lui répondit par un sourire, avant de tourner les talons et de quitter la pièce.
    
    Il décida de suivre les conseils de Vodo et de se rendre à la salle d'entraînement pour dérouiller un peu ses muscles crispés. En y entrant, il eut la surprise d'y trouver Ayrith ; le visage du plongeur aux cheveux bleu pâle était sombre et fermé, tandis qu'il courait à longues foulées sur un tapis roulant, sa tresse battant son dos en rythme. Il ne portait qu'un T-shirt sans manches et un caleçon moulant qui s'arrêtait au-dessus du genou. Lukas l'observa discrètement : à part les réseaux argentés qui couvraient l'ensemble de son corps, il ne voyait aucune cicatrice révélatrice. Tout à son effort, le jeune homme lui adressa un simple signe de tête en guise de salut.
    
    Lukas choisit le module de course à côté de celui d'Ayrith. Il prit soin de le régler sur objectif raisonnable, compte tenu de son manque d'entraînement et sa fatigue. Ce qui ne l'empêcha pas de terminer le bref programme sur les genoux. Une preuve un peu humiliante que sa résistance physique laissait encore à désirer.
    
    Entre temps, Ayrith était passé dans la salle d'à côté. Lukas avait terriblement envie de voir comment il s'y prenait pour parvenir à des scores aussi fantastiques. Il remarqua un grand écran, sur la paroi à côté de l'entrée, et se demanda s'il permettait d'en observer les occupants. Il l'activa, et sourit avec satisfaction quand l'image affichée confirma ses suppositions : dans la lueur spectrale des veilleuses et des boules de lumière qui l'éclairaient par intermittence, le plongeur se livrait à une véritable danse où les leurres semblaient être ses partenaires plus que ses adversaires. Il se mouvait avec souplesse et élégance, repérant les cibles dès qu'elles apparaissaient avec une intuition presque surnaturelle.
    
    Lukas ne put s'empêcher de l'observer avec fascination : il se demanda comment on pouvait parvenir à autant de coordination et de vitesse. Malgré tout, il y avait quelque chose d'inquiétant dans la façon dont il se donnait tout entier à l'exercice, comme s'il se trouvait dans une sorte de transe. De toute évidence, Ayrith ne devait pas considérer la salle d'entraînement comme un univers virtuel. Lukas secoua la tête, légèrement nauséeux à cette vision : le jeune homme devait vraiment avait quelque chose à prouver... à lui-même sinon aux autres. N'était-ce dans la manière dont il prolongeait les sessions autant que cela était possible.
    
    Soudain, une alarme retentit tandis qu'une voix annonçait que le sujet mettait son organisme en souffrance. Ayrith n'en tint aucun compte, redoublant ses efforts ; il n'avait pas encore loupé une seule touche. Lukas sentit un frisson lui remonter le long de la colonne vertébrale, en songeant à l'intrépidité d'Ayrith à bord de son Paladion. Monsieur Sig était-il pleinement conscient du côté autodestructeur que son protégé manifestait ? Il avait beau ne pas ressentir de sympathie particulière pour Ayrith, cet aspect des choses le troublait, le peinait même. Le jeune homme possédait bien trop de talent pour les gâcher de cette façon.
    
    Sachant qu'il allait sans doute le regretter plus tard, Lukas chercha du regard un module d'arrêt forcé. Il aperçut un bouton au bas de l'écran, qui annonçait « déconnexion d'urgence ». Sans état d'âme, il l'activa : l'image s'obscurcit aussitôt, comme si la pièce avait été plongée dans le noir. Le bon sens aurait voulu qu'il s'éloigne le plus vite possible de l'endroit, avant qu'Ayrith sorte de la salle d'entraînement, mais il n'avait pas envie de se montrer en lâche.
    
    Les portes s'ouvrirent, laissant apparaître un Ayrith pâle et haletant ; il lança un regard vers Lukas, mais le garçon n'y lut aucune colère, ni même d'interrogation ou de surprise. Juste une étrange résignation.
    
    « Alors c'est toi qui veilles sur moi, maintenant ? demanda-t-il avec un petit rictus ironique.
    
    — Je ne veux pas que monsieur Sig ait plus de sujets d'inquiétude qu'il n'en a déjà », répliqua Lukas, sur la défensive.
    
    Il laissa passer un moment de silence avant d'ajouter, avec plus de douceur :
    
    « Pourquoi est-ce que tu fais ça ?
    
    — J'aime repousser mes limites.
    
    — Non. Repousser ses limites, c'est quelque chose de contrôlé, qui n'exclut pas la prudence. »
    
    Le regard d'Ayrith se fit amusé :
    
    « Tu as une sacrée expérience de la question pour un gamin !
    
    — On croirait entendre Sila, rétorqua Lukas d'un ton outragé.
    
    — Non. Sila t'aurait traité de sale espion et elle t'aurait ordonné de dégager.
    
    — Tu n'as pas tort, répondit Lukas pensivement. Et pourquoi tu ne fais pas de même ? »
    
    Ayrith haussa les épaules :
    
    « Peut-être parce que je sais que dans le fond, tu n'as pas tort. Il est possible que j'aie besoin que quelqu'un me contrôle avant que j'aille trop loin. Quoi que tu puisses en penser, je crois que tu as raison concernant Sig : il n'a pas besoin que je lui cause plus de préoccupation que je ne lui en ai déjà coûté... »
    
    L'infime crispation de ses lèvres, à la fin de ses paroles, montrait un mépris de lui-même presque douloureux.
    
    « Qu'est-ce que tu veux, tout le monde ne peut pas être comme toi, serrer les dents et s'adapter à toutes les situations », ajouta le plongeur avec fatalisme.
    
    Lukas écarquilla légèrement les yeux : il était incapable de déterminer si ce que disait Ayrith était teinté de dépit, ou une simple constatation de la situation. Il pouvait se montrer étrangement insondable.
    
    « Le souci... C'est que ni lui ni moi ne pouvons rien y faire. À moins que tout ne redevienne comme avant... »
    
    Lukas sentit un goût amer dans sa bouche :
    
    « Avant... l'accident ? »
    
    Le plongeur hocha la tête :
    
    « Je voudrais tant qu'il comprenne que je suis... pleinement opérationnel, qu'il n'a pas à s'inquiéter pour moi... Que c'est de lui même qu'il devrait se préoccuper... »
    
    Il éclata soudain de rire, un rire sans joie qui n'atteignait pas à son regard:
    
    « Je me demande bien pourquoi je te raconte tout cela, à toi... Ce n'est pas ton affaire, après tout... Toutes ces vieilles histoires... »
    
    Il se détourna, signifiant clairement que la discussion était terminée.
    
    

Texte publié par Beatrix, 31 janvier 2018 à 23h20
© tous droits réservés.
Commentaire & partage
Consulter les commentaires
Pour réagir â ce chapitre et poster une review, veuillez vous identifier ou vous inscrire !
«
»
Tome 1, Chapitre 31 « Révélations (première partie) » Tome 1, Chapitre 31
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1028 histoires publiées
484 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Jonas
LeConteur.fr 2013-2018 © Tous droits réservés