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Tome 3, Chapitre 14 « Le Goût de Lou » Tome 3, Chapitre 14
— Benjamin !
    Le mot résonnait dans sa tête, pareil à un poing qui tambourinerait à une fenêtre.
    — Vous m’entendez, Benjamin ?
    De nouveau, la voix interférait, mais il s’accrochait au rêve comme un naufragé à sa bouée. Qui était donc ce Benjamin que l’on appelait sans cesse ? Il secoua la tête et du sable ruissela sur son visage. Entre ses doigts, le rêve filait et se délitait ; à l’horizon la silhouette s’effaçait. Il avait un nom, un autre et ce n’était pas Benjamin. Derechef, il secoua la tête et le sable coula encore sur sa figure.
    — Reviens ! eut-il envie de hurler à l’adresse de l’ombre qui disparaissait, le regard empli de peine.
    — Je ne le puis, semblait-elle lui murmurer.
    Recroquevillé sur lui-même, il se figurait flotter au milieu des flots paisibles d’un fleuve obscur. Entre ses doigts, il croyait tenir une pierre où se refléteraient des images ; elle aussi perdait de sa substance à mesure qu’il revenait vers ce que l’on nommerait les vivants. Toutefois, au fond de lui-même, il se sentait comme soulagé, libéré d’un poids incommensurable ; il savait qu’il oublierait… ou pas. Des bulles de sang s’échappaient d’entre ses lèvres puis s’élevaient et crevaient la surface couleur vermeille. Elles avaient le goût de Lou ; Lou qui l’attendait à la maison ; Lou qui penserait ses plaies. Les yeux clos, il devinait les courbes de son visage, aimable, et l’embrassa.
    — Lou ?
    Lou l’attendait, Lou dormait et il savait qu’entre ses bras menus il trouverait tout le réconfort qu’il désirait tant. À présent, il lui fallait revêtir sa peau d’homme. Pour combien de temps encore ? La question n’appelait aucune réponse ; seul le temps lui chuchoterait quand sera venu le moment. Il faisait froid dans la chaumière, le poêle ne diffusait plus aucune chaleur et dans le foyer les braises étaient devenues cendres depuis longtemps. Sous le lit, le coffre renfermait toujours son secret. Il était l’heure de partir ; le loup serait enfermé et ensuite, dépouillé, il oublierait. Seule Lou en posséderait la clé, car Lou était son dernier amour et ce serait elle qui l’emporterait chaque fois qu’il se donnerait. Et, parce que Lou ne rêvait plus, il rêverait pour elle ; il rêverait de sa grand-mère et de la maisonnette, ensuite elle le dévorerait parce qu’il en serait ainsi dans le rêve.
    Devant le meuble grand ouvert, il contemplait la dépouille glabre qui gisait à l’intérieur ; passé à son cou, le pendentif se balançait doucement. Par la fenêtre, il crut entrevoir un cavalier qui s’éloignait au pas. Mais seul le chant des passereaux lui répondit ; il était seul dans la maison, même les fantômes l’avaient abandonnée. Du bout de la patte, il effleura la peau rosée. Il savait ; lorsqu’il la revêtirait, quelque chose se refermerait ; peut-être à jamais.
    — Benjamin ?
    De nouveau, la voix résonna dans sa tête ; il regarda en arrière. Son ombre s’étirait et se métamorphosait cependant que les lieux s’effaçaient. Les yeux grands ouverts, une lumière crue se déversait et l’aveuglait, tandis qu’une douleur sourde remontait depuis ses poignets. Entravé, il était dans l’incapacité de bouger alors qu’au-dessus de lui des figures désincarnées s’agitaient. Des murmures vagues lui parvenaient, seul un mot revenait : Benjamin ; Benjamin l’humain, l’autre n’était plus désormais. Cependant, il s’en souvenait d’un autre qu’il taisait et que l’enfant possédait ; un nom secret d’après sa naissance, d’avant sa renaissance. Confus, il ferma les yeux ; il ne leur appartenait plus, mais il jouerait avec eux aussi longtemps qu’il leur serait nécessaire, ensuite ils s’enfuiraient et ils traverseraient le miroir. En attendant, il lui narrerait une histoire, son histoire, celle d’une princesse enfuie dans le soir qui s’était réfugiée dans l’ombre d’un miroir.
    — Qu’arrive-t-il à la princesse ? lui avait-elle demandé.
    — Le cœur déchiré, nimbée des ténèbres, elle dévorait les plus courageux des chevaliers qui s’en venaient la défier, lui avait-il confié, le livre ouvert sur les genoux. Belle et inaccessible, elle n’accorderait sa main qu’à celui dont le cœur et l’esprit s’harmoniseraient au point qu’il triompherait des épreuves qu’elle lui imposerait.
    — Pourquoi est-elle devenue aussi cruelle ? avait chuchoté Lou, le corps enveloppé dans une couverture.
    Elle frissonnait, car elle se souvenait ; elle se rappelait le corps laid qui se blottissait contre elle et qui la déchirait. Cela se passait toujours le soir, toujours dans le noir, lorsqu’il envahissait les couloirs. La plupart du temps, il ne bougeait pas et seuls ses yeux phosphorescents trahissaient sa présence. Benjamin avait alors passé un bras autour de ses épaules et l’avait serrée contre lui. Blottie contre son torse, elle respirait à plein poumon l’odeur fauve qui se dégageait de son corps. Enivrée, elle posait la tête sur ses genoux et la couverture avait glissé, mettant à nu ses jambes maigres et décharnées. Dessous les os saillaient, mais Lou était belle et Benjamin s’en fichait ; il avait ramené la couverture sur elle.
    — Tu t’interroges. Pourquoi la princesse est-elle devenue aussi cruelle ? Tu te demandes qui a rempli son cœur de ténèbres, avait-il soupiré, le livre posé à côté.
    Lou avait alors secoué la tête ; dans le noir, les yeux la déshabillaient du regard, elle n’était pour lui pas moins qu’une poupée de chair ou une marionnette. À nouveau, la respiration lui avait manqué et Benjamin l’avait rassuré. Dans le miroir, un homme pas tout à fait femme, à moins que ce ne fût une femme qui n’avait pas oublié qu’un jour elle avait été homme, les observait enveloppée dans une pelisse écarlate ; elle tenait par la main un être aux yeux d’argent. Benjamin avait tourné la tête en direction de la fenêtre. À l’intérieur, il y devinait la psyché où se reflétait ce qu’il croyait être sa vie passée, car il savait qu’il oublierait et il en était soulagé. Sur ses genoux, Lou était demeurée muette, comme si l’angoisse et la terreur l’avaient terrassé. Les mains posées sur son corps frêle, il n’avait osé le lui expliquer. Il connaissait le début de l’histoire, l’histoire de la princesse qui vivait à l’envers du miroir, mais non de celle de cette princesse qui vivait avec lui depuis un certain soir.
    — Raconte-moi le début de l’histoire ! avait-elle insisté, la voix glacée par l’effroi. Je veux savoir pourquoi je ne me trouve pas de l’autre côté du miroir, avec toi.
    — Pourquoi désires-tu savoir ? avait-il rétorqué. Tu grelottes ! Chaque mot de cette histoire ressemble à un clou que j’enfoncerai dans ta chair. Chaque parole que je prononce pèse toujours plus lourd que la précédente. Pourquoi refuses-tu l’innocence de l’aconnaissance.
    Entre ses bras, Lou s’était réchauffé et elle avait relevé la tête. Son regard brillait d’une flamme nouvelle et leurs lèvres se rencontrèrent. Surpris, il l’avait repoussée, non sans lui rendre son baiser volé.
    Autour de lui, plus rien n’était sensé ; la réalité avait cessé d’exister.
    Avec douceur, avec tendresse, il avait détaché son corps du sien. Un instant, ses yeux étaient tombés sur sa poitrine menue ; sous sa peau ses côtes saillaient. Il avait alors ramassé la couverture tombée en paquet sur le lit et l’avait bordée. Lou l’avait regardé faire, les yeux emplis d’envie et d’espoir. Mais espoir pour qui ? Espoir pour quoi ? Encore, il se questionnait : pourquoi l’avoir arraché ce soir à son bout de trottoir ? Pourquoi s’être précipité vers une fille sans espoir ? Et pourquoi n’avait-elle pas protesté lorsqu’il l’avait enlevée ? Benjamin secoua la tête. Lou, le duvet jeté sur les épaules, ne l’avait pas quitté du regard. Qui veillait sur qui ? Benjamin sur Lou, une princesse dans le soir ? Ou bien Lou sur Benjamin, un loup dans le noir ?
    — Raconte-moi le début de l’histoire ! l’avait-elle encore une fois supplié. Explique-moi pourquoi la princesse est devenue si cruelle.
    En sa poitrine, les mots le frappaient de toute leur innocence, semblables à des coups de douleur qui lui martèleraient le cœur. Le souffle lui manquait et ses poumons suffoquaient. Au-dessus de sa tête, un ange planait et répandait sur la terre des larmes de fer qui lui déchiraient les chairs.
    — Fais-le pour toi, avait-il cru entendre.
    Mais Lou n’avait pas bougé, Lou n’avait pas parlé ; ses lèvres étaient demeurées scellées. Les yeux fermés, elle était étendue sur ses cuisses ; ses cheveux se déroulaient en cascade sur son visage.
    — Que fais-tu ? coassa-t-il comme il sentait en lui monter une chaleur qu’il n’avait jamais connue.
    Un pâle sourire avait éclairé son visage émacié comme elle se tournait vers lui.
    — Je te ramène, avait-elle chuchoté tandis qu’elle l’embrassait avec tendresse.

Texte publié par Diogene, 9 juin 2019 à 23h09
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