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tome 3, Chapitre 13 « Un Rêve en Miroir » tome 3, Chapitre 13

Jareth rassembla ses affaires. Le vent se levait et des milliers de grains de sable acérés l’agressaient, se plantaient dans sa chair. Une main sur le front, les yeux plissés pour se protéger des rafales, il abaissa la paire de lunettes sur son visage. Du mieux qu’il lui était permis, il essuyait la couche de poussière qui s’était collée dessus, puis il s’agenouilla. Au milieu de la tempête, la tablette disparaissait, semblable à ses souvenirs désormais fragmentés, éparpillés… oubliés. Hélas, tel était le prix à payer et cela, il se le rappelait. Peu à peu, les visages devenaient des masques évanescents, les corps des silhouettes mouvantes, les ombres des impressions éphémères et les émotions des sensations ; ne demeurait que l’ange, l’ange et ses larmes, sa peau contre la sienne, le goût de ses lèvres ; un baiser fugace. La main sur la tablette ; elle tombait en poussière tandis que les mots murmurés par l’ange se délitaient.

— Empruntez la voix du Rêve ! l’avait-elle enjoint, alors même qu’il avait encore le goût de son sang sur les lèvres.

Son regard erra dans le paysage dévasté. Au loin, par-delà l’horizon lugubre, il devinait un soleil au levant de la couleur du sang ; le vent avait arraché jusqu’au linceul de cendre de l’orbe pour mieux le dévoiler dans toute sa crudité. Fasciné, il contempla un long moment l’étrange spectacle ; il était si rare d’apercevoir le ciel écarlate à jamais dissimulé par la couche maudite. Plus haut, des nuages s’en venaient ; ils avaient la couleur de la pierre et du tonnerre. Immobiles, ils semblaient façonnés de la même matière, à l’exception des veines rosées qui les traversaient de part en part.

Le rêve était-il ainsi fait, ou bien avait-il encore fui et traversé le miroir ainsi que le lui avait confié l’enfant ?

Jareth contemplait ce qu’il restait de la tablette ; quelques grains épars qu’une bourrasque disperserait.

— Est-ce cela que tu cherches ? ricana soudain une voix.

Un homme en noir se dressait face à lui, un sourire sardonique peint sur les lèvres , mais il ne le reconnaît pas. Dans sa main se balançait un pendentif serti d’une pierre à l’éclat mordoré. Son œil acéré l’avait à présent crucifié ; il rit à gorge déployée tandis qu’il offrait en holocauste le minuscule objet au firmament. Une bourrasque releva soudain sa mèche et découvrit un œil rongé de culpabilité dans lequel se reflétait une immense tristesse.

— Viens jusqu’à moi et tu sauras, ronronnait-il.

Sa voix infusait son âme, se lovait dans ses entrailles. En proie à l’effroi, Jareth ferma les yeux et quand il les rouvrit la présence avait disparu ; la tablette également, seule sa pointe émergeait encore. La main portée à son torse, il étreignit la pierre suspendue au bout de la chaîne, tandis que la tempête, à nouveau, mugissait autour de lui.

— Ne m’oubliez pas, Jareth !

Ainsi avaient été les derniers mots de l’ange tandis qu’elle lui avait remis le pendentif, avant le passer autour de son cou. Jareth se rappelait encore, le goût de ses lèvres, le goût de sa chair. Mais Jareth oubliait et il pleurait, il pleurait, car il ne savait plus ce que renfermait la pierre de rêve qu’il possédait ; une pierre si chère. De même, il ignorait pourquoi il marchait, comme il avait oublié le but qui le guidait. La présence en noir n’était qu’un souvenir fugace, dont les traces s’effaçaient déjà. À sa place, il apercevait un enfant, un enfant nu au milieu d’un champ de ruines et d’ombres calcinées, et des larmes s’échappaient de ses yeux. L’enfant l’avait vu, le commandeur aussi.

Un Rêve ?

En était-ce un seulement ? Épuisé, il avait chu. Incapable de lutter contre les éléments, il serait bientôt enseveli et il mourrait. Les genoux plongés dans le sable, il fixait la pierre enchaînée à l’intérieur de laquelle semble pulser une faible lumière et, comme les grains de verre s’enfonçaient dans sa chair, il embrassait les ténèbres. Du sable n’émergeait plus que son visage sur lequel tombait une pluie de plumes noires comme l’ébène. Sa vue se brouillait et quatre cavaliers, qui marchaient sans craindre les vents mauvais, furent les dernières images qu’il voyait. Vêtus de tuniques amples, dont les plis recouvraient leurs visages, ils s’avançaient d’un pas lent tandis que les murs de sable s’écartaient à leur passage. À leur tête, une jument à la robe aussi noire que peut l’être le soir et à la crinière de la couleur de l’ivoire, tirait une litière fermée par quatre volets de verre. Silencieux, ils s’emparèrent du corps inerte, puis l’allongèrent sur une couche de vair. Dans le ciel, la trouée s’était refermée et l’étrange pluie avait cessé. Des plumes, il n’en restait plus, toutes avaient disparu. Bientôt, le sable aurait tout recouvert et la tempête hurlerait, ainsi voyageait le cortège. Parfois, des silhouettes démentes jaillissaient des dunes et se précipitaient, alors ils s’écartaient tandis qu’elles se fondaient au milieu des vents mauvais. Ballotté par les tourments, Jareth entrouvrait parfois les paupières ; au-dessus de son visage, il croyait deviner la figure de l’ange ; une jeune femme aux cheveux ébène et au teint couleur poussière se penchait et l’embrassait.

— Rendors-toi, Jareth, murmurait-elle.

— Pourquoi ? rétorquait-il dans son demi-sommeil.

— Parce que je ne suis pas elle ! soupirait-elle.

— Rendors-toi et oublie-moi ! lui ordonnait-elle.

— Pourquoi ? insistait-il dans son éveil artificiel

— Parce que je ne suis pas celle que tu cherches, lui avouait-elle entre deux rêves. Je ne suis que son reflet dans la lumière.

— Pourquoi ? l’interrogeait-il sans relâche.

— Parce que je ne suis pas là. Tu es dans le Rêve, Jareth.

— Dans le Rêve ?

Au même instant, un tambour rendit un coup sourd et une voix l’interpella ; une voix lointaine et soudaine qu’il croyait reconnaître.

— Rêve, Jareth !

Et le tambour redoubla de coup.

— Observe, Jareth !

Le tambour poursuivait.

— À l’ouest s’étire le Rêve.

— À l’est s’éteint le Rêve.

Le tambour résonnait à présent dans les ténèbres.

— Au nord se cache le Rêve.

— Au sud se couche le Rêve.

Dans les ténèbres, un homme le fixait.

Dans la lumière, une femme l’observait.

Dans la pénombre, un enfant lui souriait ; de l’index, il le pointait.

— Rêve ! lui ordonnait l’homme muet.

— Observe ! lui enjoignait la femme fluette.

À présent l’enfant avait posé son doigt sur son front et du néant jaillissait une jument au regard dément.

— Observe ! murmura l’homme.

— Rêve ! susurra la femme.

— Apprends ! acheva l’enfant.

— Pourquoi ? questionna Jareth.

Mais il était de nouveau seul, à l’exception de l’animal qui le fixait de ses yeux incandescents ; sa crinière était pâle comme la mort et sa robe encore plus noire que la plus obscure des nuits. Il voulut tendre la main vers lui, mais il ne rencontra que le vide. Il croyait le connaître, mais son nom s’échappait, comme tant d’autres, en fait.

— Pas encore, Jareth.

L’ange avait tendu la main vers lui et il l’avait saisi ; il lui avait remis un présent dont il avait tout oublié maintenant.

Troublé, il demeurait de détacher son regard des ténèbres qui l’enveloppait et, tandis que les chaos le berçaient, il fut happé par le sommeil.


Texte publié par Diogene, 20 mai 2019 à 22h04
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