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Tome 3, Chapitre 9 « L'Entre-des-Jours » Tome 3, Chapitre 9
— Pourquoi ne t’es-tu pas enfui ?
    Autour de lui résonnaient les cris et les bruits des verres qui s’entrechoquaient ou se brisaient. Ébloui, ses paupières papillonnaient comme pour s’habituer à une lumière nouvelle. En face de lui, l’aubergiste amassait piécettes et cassettes contre des chopes emplies de mousse et autres breuvages aux noms grivois ou imprononçables. Il semblait ne plus lui porter aucune attention particulière. Pourtant, chaque fois qu’il faisait mine de s’en aller, l’homme lui adressait un clin d’œil complice. Un regard à sa chopine et il s’aperçut qu’elle jamais elle ne se vidait, aussi longtemps qu’il la portait à ses lèvres. Amusé, il décida qu’après-demain serait un bon jour pour partir et, ayant esquissé un geste de salut, avisa une table encore vide près de l’âtre et s’y installa. Dans son verre, la liqueur lui renvoyait les flammes joyeuses. Cependant, il ne pouvait oublier pourquoi il était là et il s’enfonça dans le fauteuil, le regard tourné vers le foyer.
    Un ange avait abandonné le ciel et il avait tranché ses ailes, ainsi commencerait le long périple qui le conduirait un jour au pardon. À l’assemblée des désormais démons, il avait adressé un dernier hommage et leur avait promettre de la protéger et de la servir, quelque en fut le prix. Nombreux avaient été ceux qui avaient protesté, tout aussi nombreux avaient été ceux qui avaient pleuré. Pécheur, il portait en lui l’abjecte marque d’une faute inavouable dont il ne serait lavé que lorsqu’il se serait purifié et de ses ailes tranchées, il les avait les enfermé dans un coffre d’où jamais elles ne sortiraient. Démon des songes, il demeurerait prisonnier de cette chair tandis qu’il errerait à travers les mondes à sa recherche. À celui qu’il avait baptisé Azazel, il les confia, à celui qui était devenu juge, il fit don de ses effets, à celle qu’il avait trahie, son âme, scellée dans la garde d’une épée fatale enfoncée dans son sein. Ainsi dépouillé de toutes choses, débutait une longue errance accompagné par sa monture ; une jument à la robe encore plus noire que l’ébène et à la crinière pâle comme l’ivoire. Au milieu des flammes, le cavalier poursuivait sa quête sans fin. Parfois, sa figure se retournait et il dévoilait un visage plein d’affliction, rongé par le remords et la colère.
    — Puis-je ? s’enquit soudain un homme dont le débit haché et chaotique trahissait l’ébriété.
    Indifférent l’enfant ne releva même pas la tête et d’un geste mou lui indiqua la chaise posée en face de lui ; après tout il serait bientôt parti.
    — À notre bon prince et seigneur ! claironna-t-il alors. Qu’il triomphe et nous revienne !
    De gauche, de droite, dans sa main, la chope dansait, basculait, se renversait ; sur la table l’hypocras renvoyait un visage osseux et misérable. Du bout de l’index, l’enfant en éprouva la réalité qui, un instant, se troubla.
    — Et de qui donc devra triompher votre bon seigneur ? demanda en toute innocence l’enfant ; il avait encore à l’esprit les fameuses paroles de l’aubergiste ;
    Un bon à rien reste un bon rien, fut-il roi ou prince !
    — De qui ?! s’exclama le buveur. Non pas de qui ! Mais de quoi ! Mille diables ! Notre bon prince Alexandro, fils du seigneur Sclafierri, a juré, dût-il périr, de nous débarrasser de l’engeance qui, depuis plusieurs années, ne cesse d’empoisonner nos terres et nos rivières !
    L’homme jetait les mots à tue-tête et levait bien haut sa chope dont le contenu se répandait en large flaque écarlate sur la table, sous l’œil presque amusé de l’enfant.
    — Pardon de vous interrompre dans votre récit fabuleux, mon brave. Néanmoins, je m’interroge : pourquoi son fils cadet s’en va-t-il chercher gloire et prestige ? L’honneur n’en revient-il point à son frère aîné ? N’est-il point l’héritier naturel de votre seigneur ?
    — Hélas, pleurnicha-t-il. De fils aîné, notre bon seigneur n’en a plus ! Il en reçut il y a quelques lunes de cela, après sa tête, la dépouille. C’est un vieux moine qui nous la rapporta. Il descendait, comme à son habitude, de ses montagnes quand il la découvrit à la lisière des bois. Incapable de le transporter seul, il se précipita au village…
    Silencieux, l’enfant l’écoutait d’une oreille distraite ; le surlendemain serait un bon jour pour partir, il n’en avait aucun doute.
    — Alors oui ! Nous nous réjouissons et nous louons son courage et sa bravoure. Hélas, qui à présent veillera sur nos personnes s’il ne s’en retourne pas ? Qui succédera à notre seigneur, lui dont l’âge ne le trahit pas et que l’on murmure encore vert.
    — Je bois donc à la santé de votre seigneur et de son fils, mon brave ! lança l’enfant tandis qu’il hissait bien haut son verre.
    — Ah ! Merci, étranger. Vous me réchauffez le cœur ! s’écria-t-il comme il achevait sa boisson. Mais dites-moi, d’où venez-vous ? Je vois bien que vous n’êtes pas d’ici.
    Un instant, l’enfant accrocha le regard de l’homme ivre. Il esquissa un sourire, puis se ravisa.
    — De partout et de nulle part à la fois, lui répondit – il.
    En face de lui, son interlocuteur haussa les sourcils, se gratta l’occiput, roula des yeux.
    — Ne cherchez point la réponse, brave homme. Elle n’existe pas, murmura l’enfant cependant qu’il quittait la table.
    L’homme ne parlait plus ; son bras demeurait suspendu dans les airs, un peu de mousse avait débordé et lévitait ; sa bouche, grande ouverte, laissait à voir des chicots brunâtres. Autour de lui, tous étaient semblablement figés, même l’aubergiste dont la main tentait de se saisir d’une bouteille dissimulée dans les hauteurs. Sans un mot, l’enfant marchait dans la pièce et observait les scènes qui s’y déroulaient.
    — Demain ne sera pas un bon jour, soupira-t-il.
    — Mais le surlendemain le sera, rétorqua une ombre dans le coin.
    Hilare, elle le contemplait d’un air narquois, presque moqueur. Mais ce n’était qu’un masque, une histoire que l’on se raconte le soir.
    — Pars demain et la désolation s’abattra sur le village. Partons le surlendemain et ils te chasseront à coups de bâton, mais tu auras emporté avec toi la malédiction.
    L’enfant fixait l’assemblée sans animosité. Sa décision était déjà prise et il n’ignorait rien du sort qui lui serait réservé ; il en était souvent ainsi lorsque l’on venait en aide aux bonnes gens malgré eux. Dans le recoin, l’ombre ironique jonglait avec les reflets d’une bouteille.
    — Alors enfant noir, enfant des miroirs, vagabond dans le grand soir, quelle sera ta décision ?
    L’enfant ne parlait pas et son regard glissa en direction de l’aubergiste immobile.
    — Pourquoi lui plutôt qu’un autre ?
    — Pourquoi, pas ! rétorqua l’obscure créature. Il me plaît bien et puis il ne m’a pas rejeté comme un malpropre, lui. Étrange, j’ai eu la sensation en l’habitant qu’il m’attendait, qu’il me connaissait. Je n’ignore pas que nombre de contes et de légendes colportent mes exploits et mes méfaits à travers les mondes. Mais enfin, je pensais que beaucoup étaient oubliés.
    L’enfant acquiesça. Dehors, le soleil n’avait pas achevé sa course vers l’horizon et qu’il paraît la voûte des couleurs des fauves.
    — Demain n’est pas un bon jour, car il ne fera pas encore jour et les ombres seront légion. Le surlendemain non plus, car ils me battront. Je m’en irai donc dans l’entre-deux, ainsi je lèverai la malédiction et le fils sans éclat s’en reviendra sain et sauf ? Il en récoltera la gloire et se l’attribuera, mais lorsque le fléau reviendra alors il fera face à ses mensonges.
    D’un bond, l’ombre sauta derrière le comptoir et caressa le crâne lisse de l’aubergiste.
    — J’ignore pourquoi mais, toi mon ami, tu me plais beaucoup, lui susurra-t-elle tandis qu’elle se glissait par son oreille.
    Sitôt disparu, le brouhaha des conversations revint accompagné du bruit des verres qui s’entrechoquent.
    — Alors mon garçon, quelle est ta décision ? s’enquit l’aubergiste.
    — Je ne sais pas encore, mais il est une chose certaine : je demeurerai ici pour la nuit.
    Ravi l’homme lui rendit son sourire.

Texte publié par Diogene, 9 février 2019 à 21h34
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