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Tome 3, Chapitre 5 « La Louve de Minuit » Tome 3, Chapitre 5
L’on avait bâti pour elle un mausolée en pierre de ciel. À l’intérieur, sur un autel sculpté dans la matière d’un rêve, l’on avait déposé sa dépouille et l’on l’avait recouvert d’un voile de soie lunaire. Ainsi préservée, elle demeurerait là pour l’éternité. Hélas, tous ignoraient que de son âme, infusée de la fureur et de la magie de la lame, s’échapperait et façonnerait à partir de la substance rêve qui l’entourait un nouveau royaume dont elle ne tarderait pas à devenir la souveraine. Cependant, méconnaissant, tous se recueillaient ; le prince le premier dans l’attente de son futur châtiment, de même qu’il l’avait réclamé en signe de pénitence, malgré les objections de ses sujets.
    Derrière l’enfant l’observait, circonspect. Ses yeux glissaient de lui vers elle et il s’interrogeait.
    — Pourquoi l’avez-vous recueilli, professeur ?
    Dans le lit, une jeune fille s’agitait comme en proie à de mauvais rêves que jamais elle n’exorcisait. Dans la rue, un lampadaire à la tête brisée se balance au gré de vents contraires et éclabousse les façades lépreuses de sa lumière syncopée. Oiseau de nuit, oiseau de minuit, il l’avait recueilli un soir de pluie. Étrange, il ne l’avait encore jamais croisé dans le quartier ; lumineuse, elle brillait au milieu de ses habits rapiécés. Depuis combien de temps avait-elle été là ? Une minute, une heure, une journée, une semaine ? Plus ? Cela aussi, il l’avait oublié.
    — Je ne sais pas, murmura Benjamin. Je crois avoir répondu à un appel, comme un écho venu des ténèbres.
    L’enfant se tut. Lui aussi avait un jour entendu un appel venu de l’obscure. Hélas, lui aussi avait oublié ; il se souvenait seulement de la fuite et du lac, du lac où il avait aperçu son image. Dans le lit, la créature gémissait et lançait de petits cris de détresse. Silencieux, l’enfant s’avança et posa une main sur son front. Au contact de sa paume, la jeune fille tressaillit, puis s’apaisa ; la peur avait quitté son visage. Dans le creux de sa paume, un minuscule cheveu d’argent s’agitait, furieux.
    — Auriez-vous une feuille, professeur, s’enquit soudain l’enfant comme il tourna son visage vers l’homme au regard triste.
    — Bien sûr ! Elles ne manquent pas, murmura-t-il comme il attrapait une pochette en carton beige.
    — Merci, soupira-t-il en même temps qu’il déposait dessus le fil d’argent. Ainsi suspendu, il semblait chercher un point d’ancrage dans une réalité qui n’existait pas encore.
    — Ensemble, nous écrirons une histoire, car c’est ainsi que nous exorcisons nos cauchemars, chuchota l’enfant, d’une voix si ténue que Benjamin ne l’entendit pas.
    En cet instant, son cœur se serra, car il se savait incapable d’écrire la sienne, incomplet qu’il était. Le fil, enfin, avait trouvé son point d’amarrage et il se glissait petit à petit dans la trame. Déjà, les premières lettres apparaissaient, maladroites, comme le sont les nouveau-nés. L’enfant rangea alors la feuille dans le livre d’histoires qu’il tenait entre les bras et y glissa la nouvelle page ; personne ne devrait y porter la vue au risque de libérer le cauchemar.
    Dans le miroir, un loup hurla ; il était accompagné d’une femme au regard de glace, une pèlerine écarlate jetée sur les épaules. Elle caressa un longuement la tête de l’animal qui lui lécha la main, avant de s’en reprendre son chemin. Elle-même disparut bientôt, avalée par la brume qui envahissait peu à peu la plaine.
    Benjamin ne le retint pas. Prisonniers de la scène, ils demeureraient incapables de tirer leur révérence.
    — Bonne nuit, professeur, murmura l’enfant tandis qu’il se fondait dans la psyché ; le livre entre les bras.
    De l’autre côté, assis sur un lit de fortune, la chose loup contemplait sa dépouille, glabre et rose. Avec soin, elle la plia, puis la coucha au fond d’un coffre en bois noir. Un instant, elle hésita, puis elle la referma et la scella à l’aide d’un pendentif passé autour de son cou. Mutique, elle tendait les oreilles. Aux aguets, sa nature lupine reprenait vie. Au loin, un loup hurlait. L’appelait-il ? Il l’ignorait ; il glissa le coffre sous le lit et l’oublia, comme tant d’autres choses. La métamorphose achevée, le loup homme se redressa et quitta la pièce. Sous ses pattes les lattes de bois gémissaient, pleuraient, alors il ralentissait le pas jusqu’à ce qu’elles redevinssent muettes. Une jeune fille dormait dans l’autre pièce, il le savait. Qui était-elle ? Il l’ignorait. Elle était belle. Il le savait.
    La porte de la chambre était entrouverte.
    Était-ce elle ? Était-ce lui ? Il s’en fichait, car il la désirait. Dans la pièce, penchée sur elle, il contemplait son visage émacié et creusé, encadré par des cheveux ébène, devenus fins et cassants avec le temps. Mais il s’en fichait, car il savait que Lou était belle et il l’aimait, du moins, il le croyait. Nue, enroulée dans les couvertures, il regardait le drap qui se soulevait et en concevait un profond soulagement. Soudain, elle rejeta un peu de tissu et dévoila un sein de la couleur du marbre. Troublé, l’homme loup s’approcha encore un peu plus, puis il recula ; il ne voulait pas, il ne pouvait pas. Sans un bruit, il rebroussa chemin et referma la porte derrière lui ; la jeune fille ne lui appartenait pas, c’était lui qui appartenait à la jeune fille.
    Comment le savait-il ? À cette question, il ne possédait aucune réponse, sinon que son âme le lui soufflait chaque fois qu’il l’approchait.
    Dans une chambre, devenue sanctuaire, une jeune fille sommeillait et il la désirait. Pourtant, chaque fois qu’il s’en venait, il renonçait.
    Dans le couloir, la lune éclaboussait de sa lumière les murs blafards, révélant toute la pauvreté et le dénuement des lieux. Ni un château, ni un manoir, pas une même une maison d’un soir, seulement une vieille cabane hantée par un loup le soir. Humain le jour, loup dans le songe, il se pencha par la fenêtre entrouverte sont la vue embrassait la forêt. Son reflet dans le carré de verre lui renvoyait l’image d’un être imparfait et inachevé, déchiré entre deux désirs. Des larmes ruisselaient sur son visage. Hélas, comme tant d’autres choses, il ignorait pourquoi. Soudain, son ventre gargouilla ; il avait faim, il était temps pour lui de se repaître et d’apaiser la soif qui le tenaillait. Il huma l’air du dehors qui s’infiltrait et saliva, car il avait ressenti l’effroi de sa proie. Déjà, il entendait le bruit des chairs qu’il déchiquetterait, le bruit des os qu’il broierait, le bruit du corps quand il le démembrerait.
    Soudain, une main se glissa sur son épaule et il frissonna tandis qu’un soupir doux et aimable se murmurait à son oreille, lui promettant tendresse et caresse. Réjoui, il sourit ; un sourire carnassier, empli de cruauté. Au fond de lui, une voix le suppliait de ne point céder ; il la fit taire, ou du moins en apparence, car il ne pouvait effacer le souvenir brûlant de la jeune fille endormie dans son lit. Dehors, le loup hurla de nouveau et son cri fit trembler son être jusque dans ses tréfonds. Dans ses yeux s’allumèrent deux flammes de ténèbres et un feu roulant le dévora de l’intérieur ; il avait recouvré sa nature première, il était le traqueur.
    Des lèvres se pressèrent sur son mufle, des mains se glissèrent derrière sa nuque, un corps prit possession du sien ; il n’était plus rien sinon le jouet d’une maîtresse dont les yeux racontaient la folie meurtrière. Dans les bois, sa proie l’attendait, glacée par l’effroi. Dans le sous-bois, tous l’attendaient, car il était leur roi.

Texte publié par Diogene, 25 novembre 2018 à 12h48
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