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Tome 2, Chapitre 48 « L'Homme et la Mer » Tome 2, Chapitre 48
Il n’avait pas oublié. Non, pas cette fois-là. Assis sur une plage de galets gris, il contemplait l’horizon par lequel arrivait une brume épaisse. Giovanni était parti.
    – Permettez que je m’en aille explorer les environs ; on ne sait quel fauve rôde dans la région.
    Jareth avait souri. Il n’était pas dupe et il avait acquiescé ; l’enfant aussi. L’enfant se tenait debout au bout de la jetée en pierre. À quoi pensait-il en cet instant ? Il leur incombait, à lui Jareth, ainsi qu’à Giovanni, de le protéger. Pourtant, en cet instant, dans la grotte alors que les armées de Styrr et les mercenaires de Baldavi convergeaient dans la forêt, il avait souri.
    – Je sais, avait-il ajouté, mystérieux, comme il s’était emparé de la fiole que Nyx tenait entre ses mains.
    Jareth l’avait regardé s’éloigner, presque à regret, dans le fond de la caverne, là où il s’était confectionné sa tanière.
    – Le commandeur est en route avec ses hommes, Jareth. Hélas, ils ne pourront les contenir que peu de temps les belligérants, lui avait confié Nyx.
    À ses pieds gisait la dépouille du comte Osario. Les yeux grands ouverts, il semblait narguer son bourreau.
    – Que lui est-il arrivé ? s’était enquis Jareth, les yeux tournés vers le mort.
    Étendu dans la poussière, il avait enfin rejoint les ténèbres ; Nyx secoua la tête. Des larmes roulaient le long de ses joues.
    – Non ! s’était-elle exclamée lorsque la main de Jareth s’était égarée sur son visage. Elle n’osait pas croiser son regard, lui avouer la vérité, lui confier ses mots qui pesaient si lourd sur son cœur amoureux.
    – Je vais mourir, n’est-ce pas ? lui avait-il glissé.
    Les mains refermées autour de son pendentif, elle avait détourné la tête. Il s’était alors approché et l’avait enlacée, une main glissée au milieu de ses cheveux soyeux.
    – N’est-ce pas notre destinée à tous ? lui avait-il rétorqué.
    Furieuse, sa main avait claqué, embrasé la chair de son visage.
    – Jareth…
    Sa voix s’était brisée dans un sanglot.
    – Pourquoi les choses se passent-elles ainsi ? avait-elle ajouté d’une voix presque inaudible.
    En cet instant, le masque avait disparu. Avait-il jamais existé ?
    – Nyx, pourquoi suis-je encore en vie ? Le seigneur Baldavi paraissait surpris de ma condition.
    Mais Nyx s’était murée dans le silence, laissant cours à son chagrin.
    – Le sang, bien sûr… votre sang, Nyx ; il me maintient en vie. Mais vous redoutez de m’en donner à nouveau, vous ne désirez pas que je devienne votre esclave.
    À ces mots, elle avait éclaté de rire, un rire amer qui sonnait faux.
    – Mon esclave, ricana-t-elle. Ce serait un sort bien plus enviable.
    L’espace d’un instant, il avait aperçu dans ses prunelles la flamme qui brûlait au fond des yeux de l’homme en noir.
    – Et je me refuse à vous condamner, Jareth. Je ne le dois ! Je ne le peux ! Je ne le veux… Vous ne deviendrez pas...
    De nouveau, sa voix s’était brisée ; son corps tremblait.
    – Nyx, existe-t-il une autre voie ? avait-il murmuré, la dame entre ses bras.
    Plus redoutable encore qu’une mante, capable d’ôter la vie d’un amant d’un claquement de doigts, elle ne résistait pas. Lentement, elle avait relevé la tête, leurs lèvres se touchaient presque et il goûtait la saveur du sel et de la mer ; sous ses doigts, son corps avait frémi.
    – Oui, avait-elle soupiré. Au moins aussi dangereuse, car vous vous devrez de vous rendre dans le territoire des songes, le nôtre.
    La vision d’une plage jouxtant un désert avait surgi dans son esprit. L’enfant attendait, un éternel sourire peint sur les lèvres ; il tenait entre ses doigts la pierre, puis il la lança. Soudain, elle disparut.
    Il avait voulu protester, mais ses lèvres étaient scellées ; elles avaient le goût de la mer et du sel. Enlacés, ils étaient demeurés de longues minutes ainsi jusqu’à ce qu’un bruit vint troubler leur intimité. Gênés, ils s’étaient écartés et avaient découvert la figure grave du commandeur Ficcini.
    – Pardonnez mon intrusion. Cependant, les mercenaires du seigneur Baldavi et les troupes de Styrr ne sauraient se faire attendre à présent, malgré la présence à nos côtés du Seigneur-chevalier Kakeru.
    – De combien de temps disposons-nous encore ? avait soupiré Nyx, troublée.
    Sur la plage, le ressac de la mer fracassait les galets contre les récifs. Songeur, il ramassa l’une des pierres et dessina un portrait oublié.
    – L’Al-Iksyr ? avait murmuré Jareth.
    Nyx avait acquiescé en silence. Ainsi donc marchait-il dans le chemin qu’avait tracé pour lui, il en était certain, l’homme en noir. D’une main, il avait caressé la joue de Nyx, capturant au passage une larme fugace. Qui était-elle ? Une créature issue de sa chair, marionnette malgré elle, ou bien un succube vomi par les enfers. Peu lui importait, il avait fait le serment de protéger l’enfant.
    – Tiens ! avait soudain murmuré une voix dans son dos.
    L’enfant était assis derrière lui.
    – Je sais, avait semblé affirmer son regard assuré.
    Puis, il s’était tourné vers le commandeur et avait posé une main sur son cœur.
    – Venez, avait-il murmuré, l’entraînant en direction de sa tanière.
    Pendant ce temps, Nyx avait achevé le glyphe qui barrerait le seuil de la caverne. Derrière elle, Jareth s’était approché.
    – Qu’est-ce…
    Mais elle ne l’avait pas laissé achever sa phrase et elle avait posé un doigt sur ses lèvres. Autour de son cou, Jareth avait remarqué les tremblements de la chaîne qui ondulait tel un serpent furieux. D’une main, elle avait défait les boutons de sa tunique qui s’était alors affaissée pour mieux dévoiler ses formes pleines et sa chair laiteuse. Nue et silencieuse, baignée par la pâle clarté de la lune, elle avait dévisagé Jareth. Troublé, il avait hésité.
    – Pourquoi agissez-vous ainsi ? avait-il murmuré.
    Mais elle n’avait pas répondu. Ému, il s’était agenouillé et avait ramassé la robe pour la lui remettre.
    – N’en faites rien ! lui avait-elle susurré, comme elle s’était accroupie.
    Il tenait entre ses doigts le tissu qui, soudain, s’échappa. Pris d’une violente quinte de toux, il s’était écroulé sur le sol, à bout de force.
    – N’ayez crainte, Jareth, lui avait-elle glissé, tandis qu’elle s’était mordu la lèvre jusqu’au sang.
    Puis elle l’avait étendu sur le sol. Toutefois, il avait perçu l’inquiétude qui sourdait dans sa voix ; les yeux rivés sur la larme vermeille qui avait perlé à la commissure de ses lèvres.
    – Puissiez-vous me pardonner, Nyx ! avait-il murmuré tandis qu’il avait pressé ses lèvres sur les siennes, s’abreuvant de l’élixir.
    Une sourde chaleur avait envahi alors son corps en même temps qu’une douce folie avait enivré son esprit. Assoiffé, il l’avait enlacée. Elle l’avait repoussé. Il l’avait désirée. Elle l’avait embrassé. Il l’avait enserrée. Elle l’avait arraché à son étreinte.
    La pierre entre les mains, il la porta à ses lèvres et l’embrassa.
    Le sel et la mer. La mer et le sel. Il était revenu ; le sang maculait ses lèvres. Elle l’avait alors enlacé ; la folie avait disparu.
    – Pardon, Jareth, avait-elle murmuré comme elle lui avait rendu son baiser.
    Surpris, il n’avait pas résisté et il avait répondu à son étreinte. En cet instant seul le temps le leur avait appartenu.
    La pierre vola dans les airs, puis se fondit dans les flots. De l’écume s’éleva une silhouette. Jareth s’avança dans la mer, le bras tendu devant lui. Du bout des doigts, il en caressa le visage et elle s’effondra.

Texte publié par Diogene, 31 août 2018 à 18h30
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