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Tome 2, Chapitre 47 « Les Ailes Brisées de l'Ange » Tome 2, Chapitre 47
En son cœur, le rêve s’éteignait, semblable à une chandelle que l’on soufflerait. L’enfant n’était plus, elle n’entendait plus le murmure de sa voix lorsqu’elle s’emparait de la lame. De l’autre côté, Marie-François Tavel, la face grimaçante, la contemplait d’un œil vide et morne. Pourtant, il lui sembla apercevoir, brillé au fond de l’orbite, l’éclat d’une flamme ironique. Sur la table trônait un plat couvert d’une cloche en argent.
    Agenouillée, la princesse pleurait ; des larmes au goût amer, au goût de fiel. Elles roulaient le long de ses joues, avant de s’écraser à terre dans un bruit de poussière. De lui, il ne demeurait que le vague souvenir d’une ombre fugitive. À la place se dressait la sinistre silhouette d’un homme dont le visage n’existait pas, en même temps qu’une sourde douleur dévorait son intérieur.
    – Aurais-tu mal, princesse Fürsthinde ? susurrait-il à son oreille.
    – Aime celui que tu hais ! ricana-t-elle.
    Mais l’homme en noir ne s’en préoccupait pas.
    – Quel dommage qu’il eût fallu en passer par là ! Hélas, la nature est ainsi faite, cruelle, irrationnelle, murmurait l’être.
    – Haït celui qui t’aime ! poursuivait-elle.
    Tout à son extase, l’autre achevait son monologue.
    – Bien sûr ! Bien sûr ! ronronnait la présence, amusée par les paroles sans sens de l’enfant.
    Mais la princesse n’entendait pas, la princesse ne voyait pas.
    – Cependant, nous reviendrons bientôt, car tu es désormais notre promise ! souffla-t-il, alors qu’il disparaissait, aspiré par les ténèbres.
    Étendue sur le sol, elle contemplait la main maculée de sang qu’elle avait, cependant, glissée entre ses cuisses. Fille automate, elle se traîna vers la table et s’empara d’une assiette étain. Puis, de ses doigts trempés d’écarlate, elle souligna les traits de son visage ; entre ses mains, Trinkeseelen se brisa, ne demeurait d’elle que la garde, tandis que la lame se répandant par terre en une triste poussière. Ainsi se condamnait une jeune fille. Avait-elle deviné ? Avait-elle senti les mâchoires du piège se refermer sur elle ? Princesse lunaire, elle contemplait les éclats de vermeil et de matière qui gisaient par terre. Bientôt, ils disparaîtraient, rattrapés par un temps qui jamais ne s’achevait. Princesse amère, elle jura encore une fois qu’elle retrouverait l’enfant qui gisait dans les ténèbres et serra contre son cœur, maintenant de pierre, ce qu’il avait réussi à préserver de lui-même.
    – Merci princesse, chuchota une voix, si faible, si ténue, qu’elle semblait venue de l’au-delà.
    Surprise, la jeune fille eut un rire cruel et désespéré
    – Te moquerais-tu de moi, enfant des ténèbres ? J’avais juré de te retrouver et maintenant mon cœur s’est refermé.
    En son sein, elle sentait la présence.
    – Certes non, princesse ! se récria l’enfant. Je t’ai fait don de mon âme et j’ai sacrifié mon intégrité afin de sauver la tienne. J’ai placé en ton cœur la pierre qui la renferme.
    – Fort bien ! Que peut-il désormais advenir ? murmura-t-elle, amère. Je me suis lié de mon plein gré au seigneur-démon Azazel, puisque j’ai mêlé mon sang au cœur de cet homme, à qui j’ai apporté la délivrance, poursuivit la jeune fille.
    Au fond de sa poitrine, son cœur frissonna. C’était une caresse qui se voulait tendre et rassurante et la princesse lui en était gréée. Cependant, amer était le goût du fruit de la vérité.
    – Princesse, tu n’appartiens plus au seigneur démon Azazel. En te faisant don de mon âme, j’ai brisé le pacte, car il ne peut s’emparer de deux âmes à la fois.
    – Je ne le sais que trop, enfant des ténèbres. Tu m’as offert ton âme, tu t’es immolé sur la flamme. Hélas, tu as ranimé en moi le plus terrible des cauchemars et tu m’as jeté entre ses bras. Mon âme est emplie d’effroi, en même temps que tout me pousse vers toi. Je t’aime parce que tu me hais. Je t’aime parce que je te hais. Je te hais parce que tu m’aimes. Tu m’as repoussé et je suis venu te chercher. Il a pris ma virginité, maintenant ma liberté, comme jadis il m’a brisée. J’avais oublié, mais tu as tout ranimé et c’est là ton pêché, car tu l’as ressuscité. Entre-deux je suis balancée, mon cœur noir se donnera, mon cœur pâle le repoussera. Entre les deux, je ne puis choisir, car mon cœur noir te haïra et mon cœur pâle t’aimera. Je n’ignore pas qu’il nous a piégés et pourtant je ne puis revenir sur mes pas. Je me suis donné de mon plein gré et tu ne pourras rien y changer. Je t’ai offert mes sens pour te retrouver, mais c’est lui que j’ai délivré. Je t’ai entendu pleurer et je t’ai vu te métamorphoser. De toi, je n’ai vu que le visage noir, l’âme emplie du mal qui jadis m’a poursuivi. Je sais que je te hais et pourtant je ne puis repousser ton appel. J’entends ton âme déchirée par le chagrin et la culpabilité. Apparais-moi ! Apparais-moi, avant que je n’appartienne à jamais à son monde et que mon cœur noir dévore mon âme. Offre-moi un souvenir de toi !
    – Je ne le puis princesse, chuchota la voix au fond de son poitrail. Rien ni personne ne nous fera revenir sur nos pas. Je t’ai trahi malgré moi dans mon désir de te protéger, car il a volé ma mémoire. Hélas, je t’ai précipité dans les bras d’un être encore plus noir contre lequel je n’ai aucun pouvoir.
    – En es-tu certain ? susurra une voix dans son esprit.
    La figure de l’enfant s’assombrit ; l’homme en noir lui faisait face, un sourire narquois peint sur les lèvres.
    – Pourquoi ne lui avoues-tu pas la vérité ? Ah, ah, ah ! ricana-t-il. Pourquoi ne lui dis-tu pas qui je suis et le secret qui vous lie ?
    – Maintenant que le pacte est rompu, le charme, qui la protégeait, l’est également, ajouta-t-il. Tu n’ignores pas ce qui se produira si tu exauces son souhait.
    L’enfant serra les poings, mais ne dit rien ; la princesse pleurait ; de grosses larmes roulaient le long de ses joues et mouillaient le sol.
    – À présent que tu désires voir mon véritable visage, encore une fois je me dois de te repousser
    L’angoisse et un autre sentiment qu’elle n’identifiait pas se mêlaient au chagrin qui étreignait la voix. Assise en tailleur sur le parterre froid, la joie cédait le pas cependant à la douleur.
    – Pourquoi ? Pourquoi ? gémissait-elle, les mains recroquevillées sur son cœur. Pourquoi ne t’es-tu jamais montré ? Pourquoi ne t’es-tu jamais révélé ? Désormais que tu as brisé le sortilège qui te liait à cette lame meurtrière et que tu as lié ton âme à la mienne, comment saurai-je ?
    À la lisière de son âme, elle ressentait la présence de cet être façonné d’ombres et de rêves.
    – Hélas, que ne le puis-je, princesse ! Je suis de la matière des rêves et me nourrit de chair, la tienne. Que je me révèle et je te dévorerai !
    – Je n’en ai que faire enfant des ténèbres, s’écria la princesse. Je possède à présent ton âme. Alors pourquoi ne m’apparais-tu pas ? Pourquoi m’infliges-tu ce mal ? Pourquoi ne me montres-tu pas ton image ? Pourquoi me refuser mon souhait le plus cher, maintenant que j’ai brisé le sortilège qui te retenait et que je sens sa présence grandissante ? sanglota-t-elle. Offre-moi ton visage que je ne t’oublie pas !
    Un doux bruissement s’éleva soudain dans la pièce, semblable à un gémissement étouffé.
    – Non ! Ne me demande pas cela, princesse, s’écria l’enfant. Je le puis, mais je ne le veux…
    – Pourquoi ? murmura la jeune fille qui reprenait courage. Que tu sois beau, que tu sois laid ! Fait de rêves ou de ténèbres ! Monstre de chair ou de lumière ! Peu m’importe, car je t’aime comme je te hais. Je te hais comme je t’aime.
    Au fond de son cœur, quelque chose se brisa ; une voix s’était éteinte.
    – Est-ce là ton vœu ? Est-ce là ce que tu veux ? Sache que si je me révèle, je lui ouvrirai la dernière porte qui vous sépare.
    – Oui, chuchota la princesse. Un jour que je regardais dans l’éclat d’un miroir, j’ai découvert un monde noir où vivait un enfant qui contait des histoires. Au début, il désira me chasser ; il avait peur. Mais moi, je ne me lassais pas de le voir quand il se promenait seul le soir sur cette étrange plage de galet noir. Or un jour que je réussis à converser avec lui, il accepta de me raconter l’une d’entre elles. Il me parla d’une ville qui n’existait pas et de dieux, par tous, oubliés. Il n’appréciait pas ma présence, sans doute parce qu’il fut seul trop longtemps. Est-ce pour cela qu’il me fit peur une fois ? Je ne sais pas. Cependant, je me souviens encore de son visage baigné de larmes. Il paraissait si désemparé, si triste ; il s’enfuit et disparut. Je me jurai alors de le retrouver, quel qu’en fut le prix à payer ! À présent, montre-toi ! Toi ! Toi, l’enfant du miroir !
    À peine eut-elle achevé sa phrase que la pièce vola en éclats. Les yeux clos, elle sentit un vent frais lui caresser le visage et il lui sembla que ses lèvres avaient le goût du sel.
    – Où sommes-nous ? chuchota-t-elle, les yeux grands ouverts.
    Une main s’empara de la sienne.
    – Dans ton rêve, bruissa une voix enfantine.
    – Pourquoi ne te vois-je pas ? souffla la princesse.
    – Hélas, tu possèdes ses yeux, non les miens et puis…
    L’enfant n’acheva pas sa phrase et une silhouette, aux contours flous, jaillit des ténèbres et s’approcha de la jeune fille.
    – Je ne puis aller au-delà, j’en suis désolé, soupira l’être.
    Des larmes roulaient le long de ses joues.
    – Merci, murmura-t-elle.
    Elle ferma les yeux ; les lèvres de l’enfant posées sur les siennes.
    – Qui es-tu ? s’enquit-elle comme elle sentait qui s’éloignait. Es-tu l’enfant que j’ai aperçu derrière le miroir ?
    La présence frissonna ; elle n’aurait su si c’était de la peur.
    – Peut-être le suis-je à ma manière ? souffla-t-il, énigmatique.
    – Pourquoi ainsi te moquer, alors que tu m’accables de malheurs tandis que mon cœur se remplit de haine ? gémit-elle.
    Grave, la silhouette s’approcha de la princesse et l’enlaça.
    – Princesse, il est des choses qu’il ignore et dont je suis savant. Comme je te l’ai murmuré, j’appartiens à la contrée des rêves.
    L’enfant se tut et se détacha. Les yeux grands ouverts, il traça un cercle au milieu des ténèbres.
    – Svafa ! Hais-moi comme tu l’aimes ! Aime-le comme tu me hais ! C’est la seule voie. s’exclama-t-il avant de s’évanouir.
    – Mon cœur noir le chérira. Mon cœur pâle l’éconduira, chantonnait la princesse, la lame entre les doigts. Mon cœur noir le désirera. Mon cœur pâle l’écartera.
    À côté d’elle, l’homme en noir se pencha.
    – Mon cœur noir le rejoindra. Mon cœur pâle l’éprouvera. Mon cœur noir le guidera. Mon cœur pâle le perdra.
    À sa droite, l’homme en noir esquissa un geste ; trop tard, la princesse venait de plonger la lame dans son poitrail.
    – Mon cœur noir le scellera. Mon cœur pâle lui apparaîtra, expira-t-elle. Mon cœur noir l’aimera. Mon cœur pâle le haïra.
    L’homme en noir hurla.

Texte publié par Diogene, 20 août 2018 à 19h18
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