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Tome 2, Chapitre 44 « Le Démon de l'Innocence » Tome 2, Chapitre 44
Les yeux fixés sur la jeune fille, l’homme enchaîné esquissa un sourire mauvais.
    – Et pourquoi te révélerai-je mon secret ? ricana-t-il. Tu portes, toi aussi, Trinkeseelen à ton flanc. Qui me promettra que tu ne me trahiras pas à ton tour et que tu te changeras en démon ? Ils m’ont déjà pris ma langue ! De quoi me priveront-ils la prochaine fois ? De mes yeux ? De mes mains ?
    Tavel se tut. Silencieuse, la princesse s’avança de quelques pas en direction du cuisinier. Elle avisa un plateau sur lequel elle déposa ses yeux de verre, puis ouvrit la bouche en grand.
    Le cuisinier soupira :
    – Fort bien jeune fille. Reprends tes atours ! Je vais te révéler mon secret. Mais sois attentive, car je ne me répéterai pas !
    La princesse acquiesça, puis se dirigea vers le plan de travail et s’empara d’un couteau à large lame. Fascinée, elle contemplait son reflet dans le métal.
    – En êtes-vous sûr, Marie-François Tavel ? murmura-t-elle, comme elle plongeait le métal dans sa chair.
    – Jeune fille, apprenez que je sers ce démon depuis un temps immémorable. J’ai pêché par orgueil et vanité, à présent que je reçois mon châtiment, je n’aspire plus qu’à la délivrance. Il n’existe qu’une manière, mon maître doit manger mon cœur. Arrache-le moi, que je puisse enfin partir l’âme en paix.
    – Alors qu’il en soit ainsi, souffla-t-elle tandis qu’elle écartait les chairs mises à nu.
    Sous les os gras et luisants, elle aperçut un cœur mort depuis longtemps. D’un geste sûr et précis, elle asséna un violent coup d’estoc au sternum qui se fendit. Puis, de toutes ses forces, elle plongea ses mains dans la cage thoracique pour mieux en écarter les côtes.
    – Hélas princesse, je me dois de vous avertir. Quels que soient les artifices que vous emploieriez pour en masquer le goût, vous ne serez en mesure de dissimuler mon odeur. En fait, il n’est qu’une seule chose au monde qui pourra le tromper, car il est un gourmet, avant d’être un gourmand.
    À ces mots, Svafa sentit en sa poitrine son cœur se serrer, appréhendant les prochaines paroles de l’homme mort. À son flanc, Trinkeseelen s’agitait.
    – Comme j’aimerai être porteur de paroles moins sinistres, soupira l’homme, la poitrine béante. Seul le premier sang d’une vierge le leurrera et ainsi vous lèverez la malédiction qui pèse sur moi, en même temps qu’il dégustera un met comme jamais il n’en aura encore goûté.
    Des larmes roulaient le long de ses joues.
    – Comme je regrette d’avoir à vous demander ce sacrifice, pleurait l’homme. Hélas, votre liberté et la mienne sont à ce prix. Puissiez-vous me pardonner, princesse Fürs…
    Mais l’homme n’acheva pas sa phrase, quelque chose l’avait retenu.
    – Merci, murmura-t-il.
    Sa bouche demeurait entrouverte. Les yeux mis clos, elle contemplait le cœur qui retrouvait peu à peu les couleurs de la vie.
    – Le premier sang d’une vierge ? répéta-t-elle à mi-voix.
    Sur la chaise, l’homme ne bougeait plus. Elle avait refermé sa poitrine et ses yeux ; il ne prononcerait plus un mot.
    – En effet, princesse Svafa Fürsthinde, susurra, au creux de son oreille, une voix qu’elle ne reconnaissait pas.
    Instinctivement, elle porta une main à sa hanche ; la lame avait disparu. À la place, un homme immense et élégant, vêtu de noir et d’argent, se dressait. Un sourire cruel illuminait sa figure, en même temps que des larmes coulaient le long de ses joues. Que ne reconnaissait-elle sa figure ? Au fond de son esprit, une voix minuscule l’enjoignait de fuir. Suspendue à son flanc, elle découvrit le fourreau et la garde de la lame noire.
    – Il y a avait si longtemps petite princesse, la gourmanda-t-il, tandis qu’il exhibait un coffret de bois verni.
    – Pourquoi ? murmura-t-elle d’une voix éteinte.
    – Sèche donc tes larmes, Svafa ! Au contraire, tu devrais te réjouir, puisque je vais te récompenser comme il se doit.
    Bonbon sucré, sa voix était devenue si douce, si aguicheuse qu’elle ne put réprimer un frisson de plaisir qui se coula le long de son échine. Cet homme la dégoûtait, il éveillait en elle des sensations indicibles et mystérieuses qui la terrifiaient, en même qu’elles la fascinaient.
    – Qu’est-ce qui te trouble ainsi, mon enfant ? ronronnait l’homme penché sur elle. Ma voix, mon souffle, mes yeux ?
    Chaque mot, chaque parole prononcée par cet homme était une invite à la passion et à la déraison. Chaque fois qu’il ouvrait la bouche, Svafa avait la sensation que se déchirait un peu plus un voile sur cet émoi ressenti à chacune des nuits passées ici. Tous les matins, à son réveil, elle était couchée et bordée, sur son corps flottait toujours une légère odeur de sous-bois qu’elle ne s’expliquait pas. Qui d’autre, sinon l’âme prisonnière de l’épée, aurait agi ainsi ? N’avait-elle point juré de la protéger, quel qu’en fût le prix ? N’avait-elle point redouté de lui révéler la manière dont elle devrait s’y prendre pour surmonter cette dernière épreuve ? Et le démon qui lui faisait face, ne l’avait-il pas remercié de l’avoir délivré ? Elle avait juré à Trinkeseelen de lui obéir en tout point et promis à Marie-François Tavel de racheter sa liberté. Tout cela n’était-il qu’un mensonge ? Trinkeseelen, malgré ses belles paroles, se serait-elle jouée d’elle ? Elle ne voulait le croire ! Elle ne pouvait le croire ! Pourtant, il lui faisait face, lui qui n’était qu’un souvenir indistinct dans un passé flou et oublié. Où était la vérité ?
    – Dis-moi ! Révèle-moi ! chuchota le démon dans son dos.
    Sa langue glissait le long de sa nuque tandis que ses doigts agiles détachaient un à un les boutons de sa robe.
    – Je ne suis que l’image de ta peur, princesse Fürsthinde, susurrait-il.
    – L’image de ma peur, hoqueta-t-elle, comme elle sentait le froid mordre sa chair tandis que le corps brûlant de l’homme se plaquait sur elle.
    – Mais oui.
    Sa voix s’insinuait dans tout son être ; serpent se lovant tout contre son âme.
    – L’image de ta peur et de ta terreur, ajouta-t-il d’un ton rugueux. Vois-tu, lorsque tu me saisis pour la première fois, j’ai vu l’image de cet homme, cet homme qui, en ce moment même, s’apprête à verse ton premier sang.
    – Tais-toi ! gémissait la princesse en proie au désespoir. Cela ne se peut !
    Que ne l’avait-elle fui, maintenant pour mieux le retrouver en ces lieux ! Au-dessus d’elle, la silhouette luttait.
    – Tu avais juré ! Pour toi je me serai donné, mais pour lui, jamais ! cracha-t-elle.
    – Oui, tu l’aurais fait, ricana-t-il.
    – Cependant, princesse, je me suis nourri de vous, de vos pensées, de vos souvenirs, et je n’ai pu le retenir. Comme je redoutais de ne vous apparaître sous ses traits. Pardonnez-moi, princesse ! pleurait-il. J’aurai tant souhaité vous préserver, vous protéger.
    Sur le visage dévalait des rivières de larmes et encadrait le sourire cruel de l’homme qui ainsi la contemplait.
    – Me protéger ! ricana-t-elle, mauvaise, comme elle sentait une douleur pénétrer en elle.
    – Mais oui, petite Svafa. Te protéger de toi-même ! ronronna l’homme, ironique.
    – Regarde ! s’exclama-t-il.
    Au même instant, la jeune fille hurla, puis s’évanouit. Sur son corps affaissé, l’homme, le visage dévoré par le chagrin et la concupiscence, s’acharnait, s’épuisait au contact de la chair inerte. Soudain, il poussa un râle où se mêlaient les le plaisir et la rage. Avec lenteur, il se retira et s’assit à côté de la jeune fille évanouie. Ses contours devenaient flous ; à la place se tenait un adolescent aux yeux luminescents. Un instant il hésita, puis il se pencha sur le visage tordu de douleur de la princesse.
    – Tu n’en as pas le droit, murmura soudain une voix, tandis qu’une main invisible le retenait. Regarde-toi !
    Face à lui, l’enfant-reflet le contemplait, l’air sévère et triste à la fois. Du regard, il embrassait la princesse évanouie. Il esquissa un geste en sa direction, caresser encore une fois ses cheveux de soie, mais renonça. Il avait failli et autour de lui se répandait le bruit des vagues d’une mer lointaine. Comme à regret, il se releva ; il était de nouveau seul. Des yeux, il balaya la pièce puis il se saisirait de la coupe posée sur la table et accomplirait sa tâche. Amer, il se refusait à verser plus de larmes tandis qu’il œuvrait ; il n’offrirait aucune emprise à ce démon qui affleurait à la surface de son esprit. Le visage penché sur la jeune fille, il demeurait mutique, rongé par la honte et la culpabilité ; des larmes perlaient au coin de ses yeux et ses mains se transformaient.
    – Je ne puis te protéger au-delà.
    Stoïque, l’enfant plaça la pointe sur son poitrail, puis l’enfonça dans son cœur. Un instant, il demeura immobile. Aucun sang ne coulait de la plaie, seule une minuscule lueur s’en échappait. Avec douceur, il écarta les chairs et recueillit au creux de ses paumes la pierre qui en jaillit. Le cristal luisait encore, bien que sa couleur se fut affadie. D’un geste brusque, il arracha la lame de son être et fendit le sein de la jeune fille, toujours évanouie. D’une main, il lui caressait le visage tandis que de l’autre il dissimulait la pierre d’âme.
    – Adieu, Svafa Fürsthinde, lui glissa l’enfant alors qu’il s’éloignait le corps agité de spasmes et de tremblements. Du coin de l’œil, il avisa l’épée noire. Combien de temps serait-il en demeure de tenir éloigné le démon qui le convoitait ? Il l’ignorait. D’une main ferme, il enserra la garde. Les yeux fixés sur le fil de métal, il contempla une dernière fois, dans le reflet, la jeune fille meurtrie à qui il avait ravi son innocence, puis s’empala dessus.
    – Aime celui que tu hais. Haït celui qui t’aime, princesse Fürsthinde.
    Tels furent les derniers mots de l’enfant. En face de lui, l’homme en noir lui jeta un regard meurtrier.
    
    

Texte publié par Diogene, 1er août 2018 à 23h02
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