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Tome 2, Chapitre 41 « La Trahison de Trinkeseelen » Tome 2, Chapitre 41
Les ombres avaient disparu, de même que la chambre poussiéreuse. À la place, se dressait la figure de deux seigneurs démons. Réveillée avant l’aube, la princesse s’était lavée et préparée ; Trinkeseelen suspendu à son flanc. Raide, elle toisait du regard ses bourreaux.
    – Ah ! Je me réjouis, jeune fille, de ta mine ravie, car je doute que tu conserves encore longtemps cet air arrogant. Dommage, il te sied si bien. Cependant, nous nous régalons de savoir que nous dévorerons bientôt ton âme, ricana le juge-arbitre. À présent, suis-nous !
    Digne, elle marchait derrière la troupe. Les yeux clos, elle s’imprégnait de la rumeur et oubliait la peur et la terreur qui s’étaient emparées d’elle. Derrière, le seigneur Azazel se gaussait tandis que le juge-arbitre acquiesçait.
    – Ah ! Nous voici arrivés, jeune fille ! s’esclaffa le démon.
    – Ouvre donc les yeux. ! Tu n’as aucune crainte à avoir ! avait-il ajouté d’un ton sucré.
    Comme elle obéit, elle découvrit une vaste cuisine où étaient entassées plus de victuailles qu’il ne lui en serait nécessaire au cours d’une vie entière.
    – Voici, princesse ! Tout ce grain ! Toutes ces fèves ! Ces épices ! Oui ! Tout cela va te servir et tu confectionneras avec le dîner de notre seigneur et maître, une soupe ! Oh bien sûr ! Nous t’octroierons tout le temps qu’il te faudra, ronronna le juge-arbitre.
    Stoïque, la jeune fille demeurait silencieuse, le regard posé sur la masse sombre assise dans un fauteuil.
    – Oh ! Je vois que tu viens de faire connaissance avec notre maître-coq, François Marie Tavel ! s’exclama le seigneur-démon. Comprends mon désarroi, jeune fille ! Nous nous sommes vus obligés de le punir et voici que plus personne n’est en mesure de me confectionner mon dîner. C’est pourquoi tu vas le préparer pour nous, selon ses instructions.
    Un sourire sardonique étira soudain ses lèvres tandis que ses yeux étincelaient de mille feux.
    – Oh oui, nous l’avons puni, mais surtout nous nous sommes assuré que personne ne puisse lui soutirer le moindre secret, alors nous lui avons… arraché la langue, susurra le démon. Oh oui, et il en sera ainsi tant que nous n’en déciderons pas autrement.
    – À présent, nous te le confions, poursuivit le juge-arbitre. Que ta soupe déplaise au seigneur Azazel et nous nous ferons un plaisir de te cuire à gros bouillon.
    Terrorisée, la princesse avait saisi la poignée de l’épée.
    – Adieu, jeune fille ! Nous te souhaitons tout le plaisir ! s’esclaffa le seigneur Azazel, comme il s’éloignait, accompagné du non moins sinistre juge-arbitre.
    Seule, elle se tourna vers Marie-François Tavel.
    – Que lui est-il arrivé ? soupira-t-elle. Pourquoi s’est-il retrouvé au service de ce seigneur’-démon ?
    Habillé de blanc, la tête couverte d’un chapeau comme elle n’en avait jamais encore vu, l’homme enchaîné à son siège la fixait. Immobile, il semblait attendre un signe de la princesse.
    – Marie François Tavel était un maître cuisinier et pâtissier suisse ; un orfèvre en la matière ! Il a officié, il y a fort longtemps pour de grands personnages, dont un qui avait pris le titre de Roi-Soleil. Or un jour, on lui ordonna de servir au roi et à sa cour un repas comme personne n’en aurait jamais vu. Terrorisé à l’idée de perdre sa réputation et son prestige, il signa un pacte avec un démon. Cependant, il était stipulé que ce dernier posséderait son âme si le repas prenait du retard. Or infusé de la puissance de la créature, Marie-François Tavel préparait les plats plus vite que les invités ne les mangeaient. Hélas, le démon veillait et il avait placé une pierre sur la route qu’empruntait la charrette dédiée au transport les fruits de mer. À cause de ce retard, Tavel ne put exaucer les désirs de Sa Majesté et le démon s’en vint lui dérober son âme. Depuis lors, il officie ici.
    Silencieuse, la jeune fille contemplait l’homme couvert de chaînes.
    – Hélas, Trinkeseelen. Comment puis-je m’adresser à lui ? Je t’ai offert en sacrifice ma langue. De plus, quand bien même me comprendrait-il ! Comment me répondrait-il ?
    – Ne désespère pas ainsi, princesse ! Je puis parler à cet homme. Le seigneur Azazel lui a arraché la langue, non les oreilles.
    – Oh ! Comment n’y ai-je pas pensé ! s’exclama la jeune fille en battant des mains.
    – Hélas, se reprit-elle. Quand même seras-tu mon interprète ? Comment pourrai-je l’entendre ?
    À son flanc, Trinkeseelen vibra et hulula ; un chant triste et mélancolique, semblable à des pleurs, comme si elle redoutait sa propre réponse.
    – Qu’est-ce qui te terrorise ainsi ?
    Svafa s’était emparée de la rapière.
    – Trinkeseelen ! J’ai fait une promesse. Que dois-je faire ? la supplia-t-elle.
    Entre ses mains, l’épée pleurait doucement.
    – Non, princesse ! Je ne puis te le révéler ! gémit la lame d’une voix sourde. Hélas, j’ai juré de te protéger et de t’aider dans ta quête.
    – Trinkeseelen, murmura la princesse d’un ton suppliant.
    Maudit était son cœur ! Maudite était son âme. Que ne s’était-il écouté ? En proie à la rage, autant qu’au désespoir, il fixait l’être qui lui faisait face et lui souriait.
    – Que décides-tu ? semblait-il lui susurrer. Tu peux encore la lui prendre.
    Il ferma les yeux.
    – Svafa, écoute-moi avec attention, car ensuite ma voix ne te parviendra plus.
    – Mais pourquoi ? s’exclama la princesse, devenue soudain livide.
    Contre sa poitrine, l’épée tremblait de plus belle.
    – Princesse, il faut entendre les murmures du rêve et pour cela tu devras te trancher les oreilles.
    Pâle, la jeune fille pleurait et des larmes tombaient sur la garde.
    – Peu m’importe. J’ai moi aussi prêté serment et je sais que tu demeureras toujours auprès de moi, chuchota-t-elle.
    En cet instant, si elle n’eut été de vil métal, mais de chair et de sang, il aurait pleuré.
    – Qu’il en soit ainsi, puisqu’il tel est ton désir ; je m’incline. Sous cette dalle se dissimule une boîte. À l’intérieur, il y a un couteau avec lequel tu te trancheras les oreilles. Ensuite, tu les y déposeras et tu la cacheras dans les plis de ta robe. Quand tu l’auras accompli, formule tes questions et je les rapporterai à maître Tavel.
    – Merci, Trinkeseelen, murmura Svafa, comme elle arracha la pierre à son scellement.
    – Ne me remercie pas, sanglota l’épée.
    Mais la princesse n’entendit pas. Sous la stèle, elle aperçut un coffret en ébène laqué. Elle en souleva le couvercle et découvrit un fin poignard à la lame effilée. Du pouce, elle en éprouva le tranchant ; un peu de sang perla à la surface. Immobile, elle contemplait les gouttes qui, une à une, tombaient sur son reflet métallique ; des larmes roulaient le long de ses joues. Stoïque, elle prit une longue inspiration et d’une main sure elle trancha le lobe de son oreille droite, puis la gauche ; la lame glissait sur sa chair. Un instant, il lui sembla entendre un sanglot, puis ce fut le silence.
    Derrière elle, l’homme enchaîné ne l’avait pas quitté des yeux et son regard trahissait son admiration, en même temps qu’une sombre satisfaction.
    – M’entends-tu, jeune fille ? s’éleva soudain une voix.
    Surprise, la princesse cligna des yeux ; les lèvres de l’homme s’étaient étirées en un sourire forcé.
    – J’ai entendu ta conversation avec cette lame maudite. En d’autres temps, je t’aurai mise en garde contre son pouvoir infernal, avant de t’abandonner à ton sort.
    L’homme se tut, son regard acéré planté dans celui de la jeune fille.
    – Connais-tu les véritables raisons pour lesquelles, le seigneur Azazel m’a arraché la langue ? ricana-t-il soudain.
    – Oh non ! Ne dis rien ! Il t’aura expliqué que personne ne devait jamais m’extorquer le secret de ma recette, poursuivit-il sans lui laisser le temps de lui répondre. Rien n’est plus faux ! Un jour que j’officiais déjà en ces lieux, un jeune homme est arrivé. Comme toi, il devait traverser ce territoire maudit. Comme toi, il avait ceint Trinkeseelen et il avait surmonté toutes les épreuves. Pour la dernière, mon maître lui avait ordonné qu’il lui préparât un met comme il n’en avait jamais goûté auparavant. Hélas pour lui, il ne possédait aucune imagination. Aussi lui ai-je proposé un marché : je lui confiais une recette encore jamais vue, en échange de quoi il me délivrerait. Seulement l’épée noire avait déjà consumé son âme et il me dénonça. Métamorphosé en démon, il fut chargé de la sentence ; sentence qu’il exécuta avec un raffinement extrême.
    La princesse n’avait pas quitté l’homme des yeux ; la colère flamboyait au fond de ses prunelles.
    – Marie-François Tavel ! Révèle-moi le secret de ce plat et je te fais le serment de te délivrer de tes tourments, déclama-t-elle.

Texte publié par Diogene, 19 juillet 2018 à 20h01
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