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Tome 2, Chapitre 37 « L'Enfant et l'Amère » Tome 2, Chapitre 37
« Je te ramène » Ainsi avait-elle parlé, avant de s’éloigner. Elle l’attendait au pied de l’arbre ; l’homme avait disparu, la femme aussi. Au sol, le vent avait balayé le dessin. Que représentait-il ? Agenouillé, il caressait d’une main distraite la terre poussiéreuse, foulée des mystérieux souvenirs ; tant de choses lui échappaient.
    – Vois ! lui avait ordonné l’homme et il avait vu. Qu’avait-il vu ?
    – Qu’ai-je vu ? demanda-t-il à la jument dont les yeux luisent dans la pénombre.
    – Des figures du passé et de l’avenir.
    – Entends ! lui avait ordonné la femme et il avait entendu. Qu’avait-il entendu ?
    – Qu’ai-je entendu ? s’enquit-il à nouveau.
    – Des échos de l’avenir et du passé.
    Ainsi avait parlé la jument. Figure de grâce et de cauchemar, elle avait murmuré à son oreille, des mots dépouillés de leur sens. Toujours accroupi, il souffla sur le sol et un nuage de poussière s’envola. Chaque grain était semblable à l’un de ses souvenirs, dont il ignorait s’ils étaient de rêve ou d’esprit.
    – Qui suis-je ? souffla-t-il. Mais, déjà, les mots s’effaçaient, érodés par la brise qui se levait. Pourquoi n’ai-je pas fui ?
    La bête était là ; elle tenait la tête d’un enfant dans sa main. Puis elle disparut. Un instant, l’envie lui prit de se retourner, rebrousser chemin. Orphée avait perdu son aimée, Walter avait ramené Brunehilde, chacun l’avait payé de sa vie. Et lui, qui avait-il aimé ? Qui l’avait aimée ?
    – Benjamin ?
    Une femme avait remplacé le fauve. Ses yeux étaient vides et sa bouche s’ouvrait sur un cri muet. Ses mains jointes étaient posées à hauteur de sa matrice ; traduction d’un souhait jamais exaucé. À ses pieds gisait une dépouille, amorphe poupée de chair et de sang, allégorie lugubre et sinistre du néant qui l’habitait. Hélas, jamais l’abysse ne comble l’abîme et le fossé s’était creusé. À présent que se dressait de nouveau le mur et que se rejouait la scène, il contemplait les débris d’une vie dont il se demandait ce qu’elle pouvait bien être. Sur le guéridon reposait un téléphone à l’écran fatigué ; encore quelques instants et il sonnerait. Écho d’un songe, il approcha la main pour s’en saisir.
    – Allô !
    Le ton trahit l’angoisse, puis les larmes qui ruissellent sur le visage. Calés contre le mur, les doigts s’ouvrirent et lâchèrent le combiné qui chut avec un bruit mat. Il tendit les bras, mais le corps passa au travers ; il n’était qu’un spectre.
    – Vois ! lui ordonnait une voix dans le lointain.
    Et la scène s’effondra ; il était dans un train. Les passagers allaient, venaient; nul ne le voyait. Elle monta dans la rame, les yeux rougis et le visage meurtri.
    – Benjamin ! Benjamin ! sanglotait-elle. Qu’as-tu fait ?
    – Qui est Benjamin ? murmura-t-il dans le vide.
    Les mots s’envolèrent, à ces pieds gisait de nouveau la dépouille allégorique ; le train démarra. Dans le reflet de la fenêtre, il n’y voyait pas son visage, mais celui d’un homme habillé de noir au sourire carnassier qui riait en silence. Derrière lui s’élevaient des fumées épaisses et poisseuses qui répandaient des odeurs de chairs calcinées.
    – Qui est Benjamin ? répéta l’homme dont l’image vola en éclat.
    – Qui est Benjamin ? insista la dépouille.
    – Où est Benjamin ? questionna celui qui s’appelait Benjamin.
    Soudain, le train entra dans un tunnel sans lumière, seul perçait le rugissement des flammes invisibles qui dévoraient les âmes des passagers indifférents. Ne demeurait que cette femme, au visage baigné de larmes, enfermée dans sa bulle de chagrin.
    – Professeur…
    Mais ce n’était pas un enfant qui s’exprimait, seulement un fauve aux yeux luisants. À ces pieds gisaient les cadavres de plusieurs adolescents, colorés d’écarlate.
    – Pourquoi ? murmura-t-il à l’adresse du spectre qui se dressait devant lui.
    Le ton mat contrastait avec la violence de la scène. Au-dessus de leur tête, les gueules argentées achevaient leur œuvre de mort.
    – Entends ! répétait la voix.
    Gémissements d’enfants, couverts des cris des hommes ; la pluie s’abattait dehors, une pluie noire et sanglante. Une main invisible dessinait des ombres sur les murs ; figures d’épouvante de vivants figés dans l’instant. S’avançait dans l’obscurité la silhouette ratatinée et décharnée d’une poupée gonflée d’air vicié.
    – Je suis Benjamin ! s'exclama-t-elle un bras tendu devant elle. Ses yeux étaient clos et, lorsqu’elle les ouvrit, ce fut pour révéler la nuit qui les habitait.
    Puis c’en fut un autre, puis une autre, puis une autre, multiples et identiques. Elles se rassemblaient autour de lui ; leurs mains s’élançaient vers lui.
    – Je suis Benjamin !
    – Je suis Benjamin !
    – Benjamin !
    –… min !
    Leurs voix se répercutaient sur les murs, s’entremêlaient, se mélangeaient ; chacune se réclamait de l’originalité.
    – Qui est Benjamin ? murmura l’homme dont le corps disparaissait sous la masse mouvante.
    Leur chair était glacée et leurs baisers meurtriers. Elles allaient, venaient, l’embrassaient, le dépouillaient ; le dépeçaient. Il les regardait partir, possédées par ce fragment de lui-même. Hélas, elles ne faisaient pas plus de quelques pas qu’elles tombaient déjà, incapables de maintenir le semblant de leur illusion de vie.
    Il leva les yeux, la foule désespérée avait disparu. À la place se tenait l’enfant, effondré entre ses bras qu’il tentait de réconforter.
    – Pourquoi ? murmurait-il.
    – Je ne peux pas vous le dire ? répondait-il.
    L’homme-Benjamin n’avait pas insisté.
    – Alors je vais te protéger, chuchotait-il.
    – Pourquoi ? rétorquait-il agrippé aux manches du manteau de son professeur.
    – J’ignore pourquoi, mon enfant. Mais je le dois, affirmait-il.
    L’enfant le regardait ; du sang maculait ses mains et quelques cheveux étaient encore accrochés à ses doigts. Au fond, tout n’était que terreur et chaos. Silencieux, son professeur lui essuyait le visage à l’aide d’un mouchoir.
    – Qu’allez-vous leur confier, professeur ? Vous ne pouvez leur avouer la vérité, marmonnait l’enfant, comme il ramassait ses vêtements déchirés pour couvrir sa nudité.
    L’homme-Benjamin lui caressait la tête et le serrait contre lui, les yeux tournés vers les gueules d’acier, avant d’éclater de rire.
    – Mais la vérité. Ne t’ai-je point retrouvé tout seul dans cette pièce ?
    L’enfant fixait qui ainsi lui parlait.
    – Le reste n’est que l’affaire des hommes, ils forgeront eux-mêmes la vérité qui les arrangera, soupirait-il.
    En cet instant, quelque chose en son âme avait failli.
    – Pourquoi, professeur ? rétorquait l’enfant. Si je le désirai, je m’enfuirai et disparaîtrais. Vous avez raison, le reste n’est qu’affaire d’homme. Alors pourquoi vous en préoccuper puisque c’est un monde auquel je n’appartiens pas.
    L’homme-Benjamin demeurait silencieux tandis que du doigt il traçait de monstrueuses silhouettes sur le sol. L’enfant l’observait, troublé. Soudain, il souffla dessus et les esquisses disparurent.
    – Pourquoi les avoir fait disparaître ? le questionnait l’enfant tourmenté.
    La main suspendue au-dessus du sol poussiéreux, elle semblait hésiter comme si le contact des grains gris avait réveillé en elle d'étranges souvenirs.
    – Je l’ignore, murmurait celui qui se rappelait que son nom était Jareth.
    Des flammes dansaient devant ses yeux, celles d’un feu de camp où s’étaient rassemblés des gens de toutes races et de tous horizons. Leurs regards étaient graves et empreints d’une sagesse dont les origines se perdaient dans les sables du désert qu’ils arpentaient. Certains riaient, d’autres buvaient ou mangeaient, mais il en était d’autres, moins nombreux, qui aimaient, accompagnés ou non, à raconter des histoires. Quand ils commençaient, tous se taisaient et écoutaient avec une attention renouvelée.
    – Je me souviens des contes de mon enfance, seulement des fragments, soupirait l’homme devenu ombre.
    Ses yeux s’étaient soudain emplis de tristesse et des larmes mauves dévalaient ses joues. L’enfant tendait une main vers son visage. Au bout de son index scintillait une perle améthyste. L’homme-Benjamin souriait, tout lui paraissait si étrange, si proche et si lointain à la fois ; seul dans ce qui avait été une chambre morte.
    – Laisse-moi te le conter mon enfant, soupira celui que l’on nommait Benjamin.
    « Ainsi donc, après des années passées à guerroyer et à intriguer, le royaume commençait à connaître la paix, les vassaux achevaient de se quereller et le peuple se réjouissait d’une harmonie trop longtemps oubliée. Hélas, tant d’années s’étaient écoulées que les cheveux de Sa Majesté avaient grisonné et tous craignaient, son frère en premier, que son épouse ne pût enfanter. Qu’arriverait-il à leurs terres si aucun héritier ne venait naître ? Leurs Majestés ne l’ignoraient point et le chagrin s’emparait d’eux chaque fois qu’ils retrouvaient leurs draps souillés, car la loi était ainsi faite et le royaume échoirait seulement à l’héritier direct, qu’il soit fille ou garçon.
    Dans leur orgueil, ils avaient pêché. Ainsi n’avait cessé de murmurer, de susurrer à leurs oreilles, semblables à un vent mauvais qui s’infiltrerait dans les moindres failles d’une maison à l’abandon, sur un ton de velours et d’affection, celui qui s’appelait frère. Cependant, en son cœur sourdaient la colère et le désespoir, car si point d’héritier ne venait à naître, alors le royaume lui échapperait. Maudite était cette loi scélérate qui le priverait de tout droit. Enfermé dans son cabinet des jours entiers, il compulsait grimoires et autres ouvrages de magie noire, tandis que dans un miroir magistral son reflet œuvrait de même. Qu’il soit fille ou garçon, le royaume lui échoirait ; il n’appartenait ensuite qu’à lui de lui soustraire.
    Ainsi donc, fut fait.
    Un jour que la reine se baignait dans une eau vive et fraîche, elle aperçut une anguille poursuivie par un renard. Seule dans la rivière et sans personne pour surprendre sa nudité, elle jaillit des eaux et chassa le roux animal. Couchée au milieu des hautes herbes, elle recueillit l’amphibie entre ses bras et le plongea de nouveau dans l’onde glacée.
    – Je te remercie de m’avoir sauvé. Quelques instants de plus et s’en était fait de ma vie. En guise de remerciement, permets-moi d’exaucer ton vœu le plus cher.
    À peine eut-elle prononcé ces étranges paroles qu’elle avait déjà disparu au milieu des flots tumultueux. »

Texte publié par Diogene, 28 juin 2018 à 20h18
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