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Tome 2, Chapitre 33 « Les Deux Dragons » Tome 2, Chapitre 33
Au cœur du temple d’Ourchosia, seule dans son cabinet, assise au fond d’un fauteuil, une femme à la figure parcheminée ruminait de sombres pensées.
    – Dame Nostria ? s’éleva soudain une voix. Puis-je m’entretenir un instant avec vous ?
    – Bien sûr, répondit-elle d’une voix empreinte d’une douceur presque irréelle, comme elle se levait.
    Avec lenteur, elle se retourna et découvrit dans l’embrasure de la porte un homme au visage mince et ascétique ; il semblait ne posséder aucune substance.
    – Je vous en prie. Entrez et prenez donc un siège ! Vous y serez plus à l’aise pour vous entretenir.
    L’homme acquiesça et pénétra dans la pièce. Il avisa ensuite un large fauteuil en velours côtelé, où il prit place. Un pli soucieux barrait son front et trahissait une profonde inquiétude.
    – Je vous écoute, murmura Nostria, de l’amertume dans le fond de la voix.
    – Ah ! Je préférerais être porteur de bien meilleures nouvelles, hélas… soupira l’homme.
    Les épaules voûtées, il se sentait incapable de poursuivre son récit, tant il lui pesait de le lui rapporter. Nostria se leva et se dirigea vers l’immense porte-fenêtre qui donnait à voir sur les étendues sauvages qui dissimulaient le palais. Dans le ciel azuréen, de rares nuages troublaient l’harmonie qui y régnait.
    – Pourquoi de meilleures ? Ce ne sont que des mots, rien de plus. Nous leur offrons un souffle, synonyme de vie. Nous leur donnons un sens, synonyme de mort.
    Ses doigts menus et chenus caressaient les moulures, comme pour en éprouver la véracité, la réalité.
    – Avez-vous peur ? l’interrogea l’homme.
    Son regard semblait hanté, possédé par les spectres de plusieurs vies passées.
    – Qui ne le serait pas ? L’inconnu est intangible, jamais l’on ne peut se rendre maître de l’avenir. Il existe toujours, quelque part, un grain de sable, capable d’enrayer même la plus parfaite des mécaniques, murmura Nostria.
    Le ton égal de sa voix ne dissimulait surtout pas l’angoisse qui habitait son âme.
    – Puissiez-vous avoir raison à son sujet ! soupira son interlocuteur. Nous sommes infimes face à l’infini et pourtant nous ne pouvons nous empêcher de nous dresser et de nous sentir immenses. Ne trouvez-vous point la chose ironique ?
    La femme sans âge esquissa un pâle sourire. Même en de si dramatiques circonstances, il arrivait à lui arracher un rire. Hélas, combien seraient encore sacrifiés ? À cette question, elle se refusait à apporter la moindre réponse ; aucun ne le méritait.
    – Que serait la vie sinon ? Une suite infinie de points identiques, où chacun avancerait dans le seul chemin jamais tracé ? Avouez qu’elle serait fort ennuyeuse, compléta-t-elle. La vie est une histoire dans laquelle s’enchâssent des miroirs, comme autant de variations autour de deux pulsions, création et destruction, comme les deux faces d’une même pièce. Toute histoire possède sa part cachée, sa part d’obscurité. On veut la dissimuler ! Inutile, elle se fraiera un chemin au cœur de la plus pure des créatures. C’est ainsi, la mort et la vie sont indissolubles.
    Nostria se tut. Elle semblait épuiser ; elle touchait à la fin de sa vie. De nouveau, elle se tourna vers l’immense porte-fenêtre, dont elle actionna la cochère. Une légère brise tiède s’engouffra et une odeur de sous-bois envahit la pièce.
    – Venez avec moi sur la terrasse. Nous y serons mieux pour nous entretenir. Qu’en pensez-vous ? l’interrogea-t-elle, le visage vers la futaie.
    – Ma foi. Je n’y vois aucun inconvénient et personne ne pourra surprendre nos paroles, soupira l’homme.
    – Non ! Personne, rétorqua-t-elle en écho à son affirmation.
    Il lui sembla qu’elle n’avait pas achevé sa phrase, mais il ne s’en offusqua pas. La dame était ainsi et il avait pour elle un immense respect.
    Soudain, elle fit volte-face et darda sur lui un regard des plus étranges. Ses lèvres tremblèrent un instant, malgré toute la maîtrise de son être, puis toute sa tension se relâcha d’un coup.
    – Hélas, nous ne pourrons plus empêcher la guerre, désormais, soupira-t-elle.
    Un voile sombre passa sur le visage buriné et couturé de l’homme debout à ses côtés. Les deux mains posées sur le rebord de pierre, il fixait l’horizon. Dans le lointain, deux créatures s’affrontaient. L’une avait la couleur des blés mûris par le soleil, la seconde était de la couleur de l’ébène. Chacun avait ses raisons, chacun avait ses passions et toutes deux demandaient le pardon à l’autre, car l’une ne pouvait exister sans l’autre. Depuis fort longtemps, et des générations avant lui, sa famille avait prêté serment. Dans sa poitrine, son cœur se serra, car ce serait à lui qu’échoirait la tâche.
    – En effet, les armées de Styrr sont déjà en ordre de bataille, de même que celle de Sa Majesté et les mercenaires du seigneur Baldavi, lança l’homme à l’adresse de l’horizon sanglant.
    – Quand se lèveront les trois marches, l’enfant s’assoupira, souffla Nostria.
    Elle ferma les yeux, fatiguée.
    – Oui… et rien ne pourra plus empêcher la prophétie de s’accomplir. J’eus souhaité ne jamais la voir se réaliser de mon vivant. Et du levant surgira cavalier, et sa monture sera de lumière, de sang et de ténèbres, acheva l’homme.
    Dans sa bouche, les mots roulaient, tonnaient, lourds du poids des armes et des forces qui ne tarderaient pas à se mettre en branle et plongerait le pays dans une mer de feu et de sang. Les yeux dans le vague, il ajouta :
    – Les avez-vous instruits de ce qu’ils auront à accomplir, dame Nostria ?
    La brise légère s’était mue en un souffle plus vigoureux qui, à présent, fouettait leurs visages.
    – Non ! Il ne m’appartient pas de leur dicter leurs choix. Ils sont des êtres libres ; ils feront ce qu’il leur semblera le plus juste pour le bien de tous. J’ai confiance en eux, tout comme en lui. J’ignore de ce dont il se souvient désormais, mais il est des choses qui à jamais demeurent gravées, murmura-t-elle.
    L’homme la dévisageait d’un air étrange et mélancolique. Le vent ébouriffa ses cheveux et rabattit une mèche sur son œil droit.
    – Que diriez-vous d’un verre de liqueur de sureau ? Il y a si longtemps que je me prive de ces menus plaisirs, qui font tout le sel de la vie ; les occasions sont si rares, lui demanda-t-elle.
    À ces mots, son compagnon acquiesça. La situation était désespérée et pourtant, alors qu’ils se trouvaient au pied du mur, ils agissaient comme si de rien n’était.
    – L’Histoire n’est jamais écrite à l’avance, ses chemins sont tortueux, brumeux ou encore taiseux. Mais que surgisse un attracteur et les lignes convergent vers lui, lança Nostria, penchée sur un coffre en bois d’ouvrage à la recherche du précieux breuvage.
    – Oui… Un attracteur, souffla l’homme les yeux clos. Un attracteur, semblable à une lanterne qui, jusque dans les nuits les plus obscures, attire les papillons de nuit, de même que leur prédateur. Le gibier est arrivé dans la lumière et la meute s’est élancée. Nostria, je souhaite au plus profond de moi que tous ces efforts déployés depuis des siècles ne fussent point balayés d’un revers de manche.
    Nostria s’approcha de lui et lui tendit un verre empli d’une liqueur grenat.
    – L’histoire d’une vie, mon seigneur, la mienne. J’ai bâti jadis ce temple et mes disciples ont ensuite essaimé. Partout où ils ont pu prendre racine, ils se sont installés et ont fondé des familles. À chaque génération, ils ont forgé des mythes, raconté des légendes. Beaucoup n’y auront vu que des contes et des superstitions, mais les autres, ce sont eux qui découvriront les portails le moment venu. Nous ne choisissons personne, ce sont les gens qui viendront à nous, car ils auront été capables d’entrevoir l’envers de l’histoire ; l’autre côté du miroir.
    L’homme porta le verre à ses lèvres ; la liqueur était douce et légèrement amère. Les yeux dans le vague, il se tourna de nouveau vers l’horizon. Le temps accélérait-il ? Car déjà le ciel s’embrasait, comme un monde sur le déclin.
    – Puis-je vous poser une question, ma dame ?
    Bienveillante, elle avait posé sur son bras une main parcheminée comme pour lui transmettre un peu de cette confiance qui l’animait.
    – Vous vous doutez de la réponse, n’est-ce pas, murmura-t-elle un sourire étrange dessiné sur les lèvres.
    L’homme acquiesça. Toutes les histoires dissimulaient, à demi-mot, cette part de vérité.
    – Il existe d’autres mondes. Nous ne sommes que des grains de poussière et pourtant vous vous dressez là, devant moi. C’est étrange.
    Le visage de Nostria s’illumina soudain. Ce n’était plus la femme voûtée et âgée qui lui faisait face, mais une formidable créature, au-delà de toute nature.
    – Poussez donc encore un peu plus loin votre réflexion ! Que voyez-vous ?
    Les mots résonnaient dans sa tête ; il lui semblait que sous pieds un gouffre gigantesque s’ouvrait, mais au-dessus duquel il flotterait.

Texte publié par Diogene, 8 juin 2018 à 22h23
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