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Tome 2, Chapitre 32 « La Fée des Graines » Tome 2, Chapitre 32
Lorsque la princesse s’éveilla, quelqu’un l’avait glissée dans son lit et Trinkeseelen reposait sur le guéridon. Elle se souvenait seulement s’être effondrée dans le fauteuil en face de la fenêtre. Mais elle n’eut pas le temps de pousser plus en avant ses réflexions que la porte s’ouvrait avec fracas.
    – Alors jeune fille ! s’esclaffa le démon qui venait de faire son apparition. Il semble que ce ne fut que bagatelle pour toi. Sache qu’il aura fallu plus d’une journée à tous mes esclaves pour les rassembler,
    – À présent, viens avec nous, une nouvelle tâche t’attend, ajouta-t-il d’un ton doucereux.
    Derrière lui, le juge-arbitre la couvait du regard tandis que deux gardes s’avançaient dans la chambre. Trinkeseelen au poing, la princesse les précéda et les suivit jusqu’à un autre grenier, encore plus grand. À l’intérieur, un gigantesque tas de grains s’élevait du sol au plafond.
    – Puisque tu n’as eu aucune difficulté à trier toutes ces fèves. Tu ne verras aucun inconvénient à en faire autant avec ces quelques céréales, ricana le seigneur Azazel, emphatique, avant de s’en retourner et d’abandonner la princesse à son désarroi.
    Face à l’immensité de la tâche démesurée, la princesse fondit en larmes. Il n’était plus question de fèves, mais de graines de toutes tailles et de mêmes couleurs.
    – Hélas ! Que puis-je faire ? se lamenta la princesse.
    – Princesse ! murmura Trinkeseelen. Encore une fois, je te demande de m’octroyer ta confiance. Fais-moi don d’un autre morceau de ta langue et je t’aiderai.
    La jeune fille marqua une hésitation, puis mordit de toutes ses forces dans la chair vive. De sa langue, il ne demeurait à présent qu’une minuscule protubérance. Néanmoins, ce n’était que fort peu cher payé en regard de ce qu’il lui arriverait si elle tombait entre les mains des démons. Elle contempla un long moment le bout de chair rosée, puis le plaça sur la lame et sombra aussitôt dans un profond sommeil. Lorsqu’elle s’éveilla, toutes les céréales avaient trié avec le plus grand soin et quelqu’un avait jeté un drap épais sur ses épaules. Les yeux encore bouffis de sommeil, elle rejeta à bas de ses pieds le tissu, quand elle découvrit, perchée au milieu de ses jupons, une souris à peine plus grosse que trois grains de riz.
    – Bonjour princesse ! pépia l’animal.
    Surprise, elle écarquilla les yeux et examina la minuscule créature.
    – Qui es-tu et pourquoi es-tu venu ?
    L’animal se redressa aussi haut qu’il put sur ses courtes pattes et déclara :
    – Ma sœur m’a expliqué combien tu avais été généreuse. Accepterais-tu de me céder une céréale de chaque, pour chacun de mes enfants ; ils sont si nombreux.
    – Je veux bien, murmura la princesse. Hélas, les démons sont attentifs et ils le découvriront.
    – Tu n’auras qu’à répondre que le préposé aux pesées est un sot et qu’il aura mal lu.
    La jeune fille hésita quelques instants, puis se reprit.
    – C’est entendu ! Prends tout ce dont tu as besoin.
    – Merci, princesse, s’exclama la minuscule créature, tandis qu’une nuée de souriceaux jaillissait des murs et s’abattait sur les tas de céréales.
    Innombrables et tous semblables, ils disparurent aussi vite qu’ils étaient venus.
    – À présent, prends ceci en guise de remerciement, pépia la souris tandis qu’elle lui tendait une aiguille aussi fine que l’un de ses cheveux. Garde-la précieusement, elle te sera utile plus tard. Maintenant, je me retire, car je les entends qui arrivent.
    La princesse la remercia et enfila un fil dans le chas avant de la glisser dans deux plis de ses jupons. A peine l’eut-elle dissimulé qu’elle entendit les voix tonitruantes du seigneur démon Azazel et du juge-arbitre.
    – Alors jeune fille ! Est-ce là l’étendue de ton talent ? rugit son bourreau en l’apercevant recroquevillé dans un recoin de la pièce.
    À ces mots, la princesse se leva, puis s’agenouilla.
    – J’ai fait comme vous me l’aviez ordonnée, monseigneur, murmura-t-elle humblement.
    Le démon haussa un sourcil suspicieux.
    – Voyons cela, jeune fille. Mais si tu te moques de moi… gronda-t-il.
    – Oh ! Surtout pas, seigneur Azazel ! Je ne me le permettrais pas ! se récria-t-elle.
    L’œil mauvais, le démon la fixa un long moment avant de s’écarter et de s’en retourner auprès du juge-arbitre occupé à examiner les piles de céréales.
    – Il en manque, jeune fille ! tonna-t-il soudain.
    – Oh non ! rétorqua-t-elle. Je suis certaine de n’en avoir oublié aucune. Est-ce ma faute si votre préposé aux pesées est un sot ? Peut-être mérite-t-il le bâton ?
    – Nous verrons cela ! gronda-t-il.
    Pendant ce temps, le juge-arbitre avait convoqué la horde d’esclaves qui désormais s’activait autour des tas de graines triées, tandis que deux gardes l’escortaient jusqu’à sa chambre. Sitôt la porte refermée, elle poussa les verrous et se précipita vers le guéridon sur lequel elle avait aperçu un plateau. Posé à côté de la coupe, un parchemin plié scintillait à la lueur. Hélas dans le ciel, la lune était voilée par les nuages.
    – Pourquoi ne pas utiliser cette bougie, princesse ? Elle est de la couleur de la nuit, murmura Trinkeseelen.
    

    Princesse,
    En remerciement de ta générosité mes frères et sœurs, ainsi que moi-même,
    nous t’avons préparé cet humble repas.
    Puisse-t-il t’apporter le courage pour surmonter l’épreuve qui t’attend demain.
    
    Les souris des graines.

    
    Lut-elle à la lueur de la chandelle.
    Elle se doutait que la tâche qui lui incomberait le lendemain serait encore plus immense que la précédente, néanmoins ce plat lui réchauffa le cœur et la liqueur était délicieuse. De nouveau, les souvenirs lui revenaient ; fragments de vie et de délire. Elle entendait des éclats de rire, de joies et de couleurs, et cela l’appaisait malgré l’ombre du malheur qui semblait vouloir les obscurcir. De minuscules perles liquides roulaient le long de ses joues et tombaient sur le plateau sans un bruit.
    – Pourquoi pleures-tu, Princesse ? l’interrogea Trinkeseelen.
    Bouchée après bouchée, elle acheva son plat sans un mot, puis reposa sa fourchette. Elle s’essuya les lèvres et s’empara de la coupe. Bien que d’une taille modeste, elle n’en pesait pas moins lourd et la tint entre ses deux mains.
    – Je… je l’ignore… balbutia-t-elle.
    La coupe sur la poitrine, la tête posée sur la fenêtre, elle s’abîma dans la contemplation du dehors, ignorante du murmure douloureux qui s’échappait de l’épée. Sur la colline, des ombres dansaient, des ombres scandaient. Au milieu se tenait un animal qui ruait. Ses yeux étaient de feux et sa crinière avait la couleur de la mort. Sa robe était noire comme l’ébène et ses sabots étaient blancs. Une silhouette se tenait à ses flancs et, vers elle, elle tourna son œil de vif-argent. La coupe glissa d’entre ses doigts et se brisa. Un liquide sanglant se répandit sur le sol. Entre les bras d’une ombre fabuleuse la princesse reposait, le teint pâle. D’un doigt sur les lèvres, elle l’apaisa et son souffle se fit long. Elle patienta quelques minutes, puis coucha la princesse dans son lit et attendit qu’elle se fût profondément endormie.
    – Puisses-tu surmonter la prochaine épreuve encore, car le prix n’en sera que plus élevé, soupira la silhouette.
    Des larmes noires coulaient le long de ses joues.
    – N’y a-t-il point d’autre issue ? murmura quelqu’un derrière lui.
    Entre ses mains, le coffret était réapparu et il lui tendait ; au fond gisait un fragment de langue. L’ombre le contempla un instant, puis plaça le second et le referma. Les yeux posés sur la jeune fille, l’ombre retenait ses larmes ; ce n’était pas à elle de pleurer.
    – Dors, ombre du rêve. Hélas, que ne puis-je t’épargner ses souffrances et ses épreuves ? Puisses-tu me pardonner lorsque tu te seras éveillée, car alors une tâche encore plus immense t’incombera et mon cœur, peut-être, à jamais se brisera. Tu as fait une promesse et lui aussi. Il en connaît le prix, mais toi accepteras-tu l’impossible ? Sauras-tu te détourner du sentier de la vengeance ?
    L’ombre se tut et marcha en direction du spectacle. Par la fenêtre, il aperçut l’éclat de la lame, celle qui abattraitMélamine si les épreuves s’achevaient.
    – Princesse, j’emprunte ses vers à l’enfer, car de l’abîme surgit le souvenir, car de l’abysse jaillit l’ombre rédemptrice, bruissa l’ombre. Je vais te raconter une histoire, celle de la jeune fille qui a perdu tout souvenir après qu’elle eut fui et qui, dans l’envers des ombres, cherche le reflet d’elle-même.
    Alors, sortit de la poitrine de l’ombre masculine, un épais livre en cuir bouilli dont le titre gravé était rehaussé de fines dorures : Les Contes Nocturnes.
    – Il était une fois, car c’est ainsi que début toutes les histoires, un roi et une reine qui se désespérait de ne point avoir d’enfant. Remarques-tu comment souvent le désir de descendance se conjugue avec l’espoir d’une résurrection de ce sentiment injustement délaissé que l’on nomme amour ? L’amour se cultive, s’entretient et meurt si l’on l’oublie ou le réduit à une simple envie. Mais tel n’était point là la vérité à leur sujet. Que non, car cet enfant ils souhaitaient choisir le moment pour le concevoir ; celui où leur royaume connaîtrait enfin la paix. Ainsi demeuraient amants aimants et stoïques, face aux remontrances de leurs conseillers et du frère qui leur murmuraient sans cesse que tout royaume devait posséder son héritier s’il ne désirait pas le voir réduit en lambeaux.

Texte publié par Diogene, 4 juin 2018 à 17h55
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