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Tome 2, Chapitre 27 « L'Ombre de Peter Pan » Tome 2, Chapitre 27
Un sourire flottait sur ses lèvres malgré la douleur qui irradiait dans tout son être. Il savourait la douce ironie de sa propre situation ; elle n’était pas sans lui rappeler ce conte, Le Prince et les Yeux Miroirs, qui avait lié son destin à celui de l’enfant. Toutefois, nul parent ne l’attendait, nul oracle ne l’avait mis en garde et seuls les sentiments, qui agitaient son cœur, seraient à même de le préserver du poids de ce secret. L’homme en noir n’avait fait que confirmer les soupçons qu’il nourrissait à son égard, de même qu’il lui aurait répondu s’il n’avait pas été lié par un serment. Il se serait même fait un devoir de lui révéler, pour mieux le briser. Aussi entreprit-il de les enfouir au plus profond de lui ; il ne doutait pas qu’elle ferait de même. Une larme de tristesse s’écrasa sur sa couche, mais il la repoussa bien vite et se concentra sur les raisons qui avaient conduit ces hommes à l’attaquer. Nul doute que l’ordre échappait à son éminence grise, néanmoins la coïncidence dans le temps écartait tout hasard. Sûrement, le carnifex eut ouï de l’Enfant et de ses pouvoirs, non de sa nature. Pour autant, l’équilibre était maintenu jusqu’à présent. Alors pourquoi ce brusque revirement ? Pourquoi tenter de l’assassiner lui ? Ignorait-il qu’il était le seul en mesure de s’approcher de l’enfant, le seul en qui il eut confiance ? Qu’aurait pu lui apporter sa mort ?
    Dans le ciel qu’il apercevait par l’embrasure de la fenêtre, les étoiles dansaient, indifférentes à sa souffrance. Les deux fanatiques étaient morts. De cela au moins, il en était certain. Il avait presque décapité le premier, esquivant de peu le feu de sa lame enchanté. Hélas, il n’avait pu éviter le second, l’épée lui avait transpercé le flanc. Cependant, plutôt que de s’arracher à son emprise, il l’avait embrassé avant de l’égorger et de l’éventrer. Toutefois, il ne ressentait aucune culpabilité, conséquence de son geste, car il n’avait assassiné personne ; ces deux malheureux n’étaient que des outres vides, emplies, enivrées de haine et d’orgueil par les paroles insidieuses d’un être qui se pensait au-dessus des dieux.
    Il était vivant et cela seul comptait, même s’il n’était plus en mesure de préserver l’enfant de lui-même et de son innocence. Il ignorait comment il était arrivé dans ce monde, un pan entier de son passé manquait. Il savait seulement qu’il devait le protéger et il s’y était efforcé jusqu’à cette nuit fatale où il avait croisé le chemin de cette patrouille. Jamais, il ne lui avait expliqué les raisons qui l’avaient conduit à quitter leur refuge, mais il ne doutait pas qu’elles fussent vitales au point de risquer de se dévoiler. Cependant, il ne pouvait se départir d’un sentiment de malaise vis-à-vis de la rapidité avec laquelle les événements s’étaient enchaînés. Le hasard n’avait nulle part sa place, Nyx et l’Homme en noir les avaient surveillés et ils avaient guetté le moindre de leur faux. Par la suite, il n’avait plus qu’à actionner leurs marionnettes respectives, à la manière de joueur d’échecs qui bougeraient leurs figures sur le plateau de jeu. Mais quelqu’un avait truqué la partie et les pions se retournaient contre leur maître, en l’occurrence contre Dame Nyx. Trop de choses lui échappaient ! Trop de pièces lui manquaient pour entrevoir l’ensemble du puzzle ! Il renonça.
    – Pourquoi ? murmura-t-il.
    Les syllabes jaillirent de sa bouche, sans qu’il les y eût eut conviés. Les paupières entrouvertes, il aperçut une frêle silhouette passée au-dessus de lui. Elle était vêtue d’une étole écrue, puis c’en fut une autre, puis une autre encore. Elles défilaient en un ballet qui n’en finissait jamais. Il s’efforça de conserver les yeux grands ouverts, cependant que quelqu’un lui couvrait le visage d’une main.
    – Reposez-vous Jareth. Nous avons envoyé un messager quérir le commodore Ficini, lui parvient en murmure une voix, familière.
    Il soupira, puis se rendormit. Dans son rêve, l’homme en noir avait disparu, à la place se dressait une cité en ruine, dont l’âme avait fui depuis bien longtemps. Assis sur un bloc de béton brisé, d’où saillaient de lamentables tiges d’acier rouillé, il contemplait les vestiges envelopper d’une poussière grise et volatile. Comme pour éprouver le temps, il passa une main. Sous ses doigts, la pierre artificielle se désagrégeait et un peu de poudre noirâtre s’y accrochait. De même, lorsque le vent soufflait, il voyait se soulever les nuées miséreuses. Il s’étendit. Que pouvait-il faire d’autre, sinon attendre ? Les yeux tournés vers l’azur obscurci par de lourds nuages gris, il s’amusa quelques instants à leur prêter des formes. Hélas, la voûte s’obstinait à lui renvoyer toujours la même image ; celle d’un ciel dépourvu d’aspérités et de fantaisie.
    Que faisait-il ici ? Pourquoi son rêve l’avait-il renvoyé dans cette contrée ?
    – Rêve ! Observe !
    Jareth sursauta. Ce n’était pas l’homme en noir ; il ne reconnaissait pas sa voix, non plus qu’il ne ressentait le poids de sa présence.
    – Rêve ! Observe !
    L’ordre résonnait dans sa tête. Les yeux grands ouverts, il se redressa et scruta longuement les lieux à la recherche de son interlocuteur. À perte de vue, ce n’était que d’anciens bâtis et des routes défoncées. Soudain, il l’aperçut ; contour flou, à peine plus solide qu’une nappe de brouillard. Il se tenait debout, devant ce qui ressemblait à s’y méprendre à d’immenses bouches d’évacuation. Il n’esquissa aucun geste qui eut donné l’impression qu’il fuirait. Non ! Il demeurait seulement immobile, les bras croisés sur la poitrine ; du moins se le figurait-il. Jareth se leva. Il l’apercevait, ombre chinoise qui se trémousserait sur un fil. Il remonta la route, défoncée et crevée d’innombrables nids de poule, vers une côte déchiquetée, sur laquelle dansait la silhouette. Sans un regard pour les ruines qui le cernaient, il s’avança en direction de ce garçon dont il percevait le murmure de la voix dans sa tête : Rêve ! Observe !
    Le mantra se répétait à l’infini.
    Enfin, il entrait dans son champ de vision et il devinait le sourire peint sur ses lèvres. Peter ? Pourquoi pensait-il à lui ? Jareth ne possédait aucune réponse à cette question. Le nom avait surgi de son esprit ; un nom magique qui le renvoyait à des mondes perdus, à un monde perdu. Comme l’enfant avait entendu ses pensées, toujours hilare, il exécuta une cabriole et s’envola. Jareth ne put retenir un sourire, malgré l’angoisse et l’inquiétude qui sourdait dans son cœur. Attends ! aurait-il voulu lui crier. Mais aucun son ne franchit ses lèvres. Quelqu’un avait posé un doigt dessus. Ce n’était ni tout à fait un enfant ni tout à fait un grand. Il avait le regard malicieux au milieu de traits sévères ; de grands yeux de feu dans un visage dévoré par la tristesse.
    – Rêve ! Observe !
    De nouveau, l’injonction résonna ; l’enfant pointait du bout de l’index un navire entouré d’une aura de ténèbres. Jareth se souvenait de l’histoire, le bateau était le repaire de pirates, avec à leur tête le sinistre capitaine Jacques Crochet. À la lisière de son esprit, il percevait insouciance et l’innocence qui habitait cet enfant ignorant du danger qui cinglait vers lui, toutes voiles dehors. Soudain, il remarqua la chose brillante qu’il tenait au creux de ses mains. Ce n’était pas une fée, mais une pierre lisse, semblable à celle dont s’était emparé l’homme en noir. Il tendit la main vers le joyau, mais elle se referma sur le vide. Que cela signifiait-il ?
    – As-tu déjà oublié ? murmura l’enfant.
    – La pierre du rêve, souffla Jareth, tandis que lui revenait en mémoire des souvenirs qu’il pensait à jamais enfuis.
    L’enfant lui sourit, bien qu’il ne fut pas certain de tout saisir, et ouvrit les mains. La pierre était là. Elle ressemblait à un cristal de fluorite avec son agencement en double pyramide. Toujours silencieux, l’enfant écarta les paumes et le minéral se mit à flotter et à tourner sur lui-même. Bientôt, elle révéla une foultitude d’images : une forêt noire, un enfant qui ramassait un objet brillant qui contenait lui-même d’autres paysages. Puis apparut une femme vêtue de blanc qui asservissait un chevalier, deux seigneurs dont suait le sadisme et la cruauté. Soudain, la scène changea et il se vit en compagnie du commodore Ficini. Anxieux, il fixait la carafe emplie le mortel élixir.
    – Rêve ! Observe ! l’adjura l’enfant, comme le cristal s’éteignait avant de disparaître.
    – Qui es-tu ? l’interrogea à brûle-pourpoint Jareth.
    – Tu poses les mauvaises questions, rétorqua-t-il en guise de réponse, avant d’éclater de rire et de lui faire signe de le suivre.
    À l’horizon, le navire s’était éclipsé. Il n’était qu’une métaphore, comme l’avait été le visage emprunté de Peter Pan. Tout à ses pensées, il marchait derrière l’enfant sans prêter la moindre attention au sentier qu’ils arpentaient. Ils ne cessèrent qu’arrivés sur une plage de galets, surplombés par de gigantesques falaises de calcaire. L’enfant s’était assis le premier, suivi de Jareth qui s’accroupit. Il jouait avec un galet qu’il faisait sauter entre ses mains ; la pierre virevoltait dans les airs. Il était si agile et rapide qu’elle donnait l’impression de demeurer suspendue dans le vide. Le regard tourné vers l’horizon, il s’adressa soudain à son compagnon :
    – Jareth ! Dis-moi ! Quelle est cette chose que je te tiens entre mes mains ?
    – Un galet, répondit-il, surpris.
    L’enfant secoua la tête.
    – Encore une fois, tu donnes la mauvaise réponse à une bonne question, lui rétorqua-t-il du tac au tac, un sourire malicieux peint sur le visage.
    Puis il ramassa une dizaine de cailloux qu’il assembla en un tas à l’équilibre fragile.
    – Et çà ! Qu’est-ce donc ? reprit-il en pointant son index sur la sculpture.
    Jareth se tut. Le mantra envahissait son esprit : Rêve ! Observe ! Pourquoi cet ordre ? Il paraissait troublé tandis que la pile minérale perdait de sa substance. L’enfant aussi disparaissait. Il n’entendait plus que sa voix.
    – Rêve ! Jareth !
    L’ordre cingla à ses oreilles, net, sans aucune répartie possible.
    Rêve ! Rêve ! Rêve ! Il plongeait dans la dimension imaginaire.
    – Que vois-tu ? l’interrogea à nouveau l’enfant.
    Arsène. Sa cachette à Étretat.
    – L’aiguille creuse, murmura-t-il.
    Le sourire de l’enfant s’étira de plus belle.
    – Qu’est-ce que c’est ? souffla l’enfant, alors qu’il lui présentait de nouveau le galet.
    – Une falaise brisée par les flots, chuchota Jareth.
    – Qui suis-je ? acheva l’enfant comme il ouvrait ses paumes, au creux desquelles flottait une pierre qui brillaient d’un éclat inhabituel.

Texte publié par Diogene, 10 mai 2018 à 15h57
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