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Tome 2, Chapitre 14 « Le Rêve d'une Eternité » Tome 2, Chapitre 14
Toujours entre ses bras, la princesse pleurait à chaudes larmes.
    – Pourquoi penses-tu que tu es morte, mon enfant ? lui chuchota sa grand-mère à l’oreille, tandis qu’elle passait une main dans sa chevelure d’ébène.
    – Parce que je n’ai pas de nom et seuls les morts n’en ont plus, puisqu’une fois de l’autre côté, il ne leur est plus d’aucune utilité, renifla-t-elle.
    – Et pourquoi n’en aurais-tu pas ? Tout le monde à un nom ! Même les morts ! Comment les honorerions-nous alors ?
    À ces mots, la jeune fille sécha ses larmes et releva la tête, pleine d’espoir.
    – C’est vrai ! Même les gens qui sont de l’autre côté du miroir en ont un ! s’écria-t-elle.
    – Mais bien sûr ! S’ils n’en ont pas, c’est qu’ils l’auront oublié en chemin ou qu’ils l’auront perdu. Où donc es-tu allé pêcher une idée aussi saugrenue ?
    Les yeux emplis de désarroi, elle n’en admirait pas moins sa grand-mère, car elle était savante et sage.
    – Alors ça voudrait dire que j’ai oublié mon nom, réfléchit-elle à voix haute. Tu sais, grand-mère, Mélanime m’a demandé comment je m’appelais. Alors comme je n’ai pas su lui répondre, j’ai pris et je me suis enfuie. Au fait, grand-mère ! Toi qui sais tout. C’est quoi une Tisseuse de Conte ?
    Le visage de son aïeule, jusqu’à présent souriante, s'assombrit soudain.
    – Hélas si je sais tant de choses. Il en est dont j’ignore tout comme ton prénom par exemple. Néanmoins, je ne sais pas si cela t’aidera, mais un jour quelqu’un m’a confié ce pendentif, murmura-t-elle. Et il avait ajouté que je devrais te le remettre quand tu m’interrogeras à propos de ton prénom. Je crois qu’il est temps que je te le donne.
    La princesse se recula, les joues rouges de larmes. Émue, elle contemplait le visage de sa grand-mère qui, soudain, accusait le poids des âges.
    – Que t’arrive-t-il, grand-mère ? balbutia-t-elle, comme elle lui semblait qu’elle se ratatinait.
    – Ne t’inquiète de rien, mon enfant, chuchota-t-elle, alors qu’elle fouillait les pans de sa robe.
    – Tiens ! Prends-en bien soin. J’ignore quel sortilège renferme cette pierre, mais je suis persuadé qu’elle est vivante.
    Alors la vieille femme ôta un pendentif en cuir tressé qu’elle portait autour du cou. Elle ne l’avait jamais remarqué, non plus que la pierre enchâssée ; une pierre orangée au cœur de laquelle palpitait une flamme minuscule.
    – C’est quoi ? l’interrogea la princesse, un index pointé vers le cœur mordoré.
    – C’est une pierre d’ambre. On raconte que certaines d’entre elles renferment des fragments de temps.
    – Des fragments de temps ! s’écria la jeune fille. Mais c’est impossible ! Enfin ! Comment on peut enfermer une chose aussi insaisissable ? Sitôt qu’on le capture, il coule entre nos doigts.
    – Qui sait, mon enfant ? Il y a toujours une part de vérité dans les légendes.
    Sa voix devenait de plus en plus ténue, tout comme sa chair qui n’en finissait pas de rétrécir.
    – Grand-mère ! murmura la princesse, épouvantée. Tu ne vas pas mourir? Dit !
    Avec lenteur, elle leva une main. Elle était encore plus légère que l’air et plus fragile que le verre. Il lui semblait qu’une simple caresse aurait suffi à la briser.
    – Hélas, je crains que mon existence ne soit rattachée à ce pendentif que je viens de te confier, sourit-elle.
    En face d’elle, sa petite fille ne versait aucune larme. Elle pressentait au fond de son cœur qu’il en avait toujours été ainsi. Avec délicatesse, elle s’en empara et le tint quelques instants au creux de ses mains. Une singulière chaleur en émanait.
    – Alors je ne suis pas morte, soupira l’enfant.
    – Non, lui confirma la vieille femme, dont la présence s’effaçait peu à peu, car c’est là le seul privilège des morts.
    – Ne plus mourir, acheva sa petite fille dans un murmure. Grand-mère ! Peu importe que tu l’aies été ou non. Qui te l’a confié ?
    Les yeux du fantôme s’illuminèrent soudain, tandis que sa bouche dessinait un invisible sourire.
    – Merci ! À présent, je peux partir l’esprit en paix, mon devoir accompli. Viens près de moi, je n’ai presque plus de force. Je disparaîtrais bientôt.
    Avec douceur, la jeune fille s’approcha de la femme qui avait pris les traits de son ancêtre. Elle lui glissa quelques mots au creux de l’oreille, puis disparut ; un dernier regard pour cette jeune fille qui, un jour, avait cessé de grandir.
    – Merci, souffla-t-elle en même temps qu’elle passait autour de son cou le pendentif. À peine sa peau l’eut-elle effleuré qu’elle fut transportée à ses côtés. Il était seul, enfermé dans une bulle égarée dans un océan d’écume. Ses yeux étaient grands ouverts et scrutaient les ténèbres. Elle voulut l’appeler. Hélas, ce fut peine perdue, car aucun son ne s’échappait de ses lèvres. De l’index, elle voulut le toucher, pour mieux le traverser. À côté de lui, muette et invisible, elle n’en concevait aucune tristesse, car elle savait qu’il tiendrait sa promesse. Elle s’apprêtait à partir quand, prise d’une soudaine envie, elle se glissa vers lui et murmura quelques mots au creux de son oreille, puis l’embrassa sur la joue avant de disparaître. Elle ignorait s’il avait eu conscience de sa présence. En fait, peu lui importait, car elle possédait le pouvoir de le revoir quand elle le désirait.
    – Un jour, j’ai vu une jument. Sa robe était de la couleur de l’obscur et ses yeux étaient de la couleur du jade. C’était la jument noire, la jument noire du cauchemar et elle était montée par l’homme en noir, celui qui se cache derrière le miroir.
    Enfermé en sa bulle, l’enfant dérivait et devisait. Un instant, il crut entendre un gémissement. Il tendit alors l’oreille, mais le silence fut la seule réponse qu’il obtint. Néanmoins, il avait cru reconnaître la voix, ainsi que le bruit du fracas des vagues, sur la plage de galets presque noirs, lui revint en mémoire. Il ferma les yeux, la voix n’était plus.
    – Comment s’appelait-elle ?
    Sur la grève, l’enfant ramassa une pierre fine et aplatie ; point trop lourde, point trop légère. Puis il la lança à la surface de l’eau. Le galet pivota sur lui-même, caressa l’onde aquatique, rebondit et coula à pic.
    – Mélamine, murmura-t-il
    – Où est-elle, à présent ?
    L’enfant leva les yeux vers celle qui s’adressait ainsi à lui. C’était un étranger de haute taille, au teint pâle et aux yeux chassieux. Il lui souriait et son regard était empli de bienveillance, malgré la tristesse qui le hantait.
    – Dans un rêve, soupira l’enfant.
    L’homme s’effaça comme la plage, puis les vagues qui s’échouaient avec fracas. De nouveau, il rejoignit le néant. N’avait-il pas fait une promesse ? Mais à qui ? Et laquelle ? Désespéré, l’entant pleurait. Mais rien ne se passait. Il était impuissant en ce rêve qui jamais n’en finissait. Les larmes roulaient le long de ses joues et, par terre, elle formait un miroir. Lorsqu’il se pencha, ce ne fut pas son visage qu’il découvrit, mais celui d’une jeune fille triste qui tenait entre ses doigts un pendentif. Derrière elle se tenait une jument, une jument à la robe noire et bicéphale. Qui était-elle ? La jument noire du cauchemar que chevauchait l’homme en noir ou l’autre, qu’il croisa un jour dans son livre d’histoire. Qu’avaient confié ses parents à son propos ? N’était-ce point à l’intérieur que se dissimulaient les réponses ? Lui revint alors en mémoire la légende « Le Prince et les Yeux Miroirs ». Et s’il en était ainsi ? Autour de l’enfant, la bulle de vide vola en éclat ; il remontait le drame.
    Soudain, une présence se glissa près de lui et murmura quelques mots au creux de l’oreille, après qu’elle l’eut embrassé sur la joue. Hélas, il ne comprenait pas ce qu’elle lui confiait, car les mots coulaient à l’envers. Cependant, aucune tristesse ne hantait son cœur, car il se souvenait, à présent, de sa promesse faite à ce qu’il croyait être une princesse.
    – Il n’est pas encore revenu.
    Les mots avaient fui sa bouche, sans qu’il s’en rendît compte. À qui s’adressait-il ainsi. Cela aussi, il l’ignorait. Qu’il regardât autour de lui, il ne découvrirait que la mer et sa plage de galets gris, où il était assis. À sa gauche s’élevaient d’immenses falaises aux flancs battus par les flots. À droite se dressait une digue de béton sale, dont il n’apercevait même pas l’extrémité. Derrière lui s’étendait ce qu’il savait avoir été jadis une ville, dont il en demeurait plus que des ruines anonymes. Qu’avait-elle été ?
    La question avait jailli, incongrue, déplacée, dans son esprit. « Elle est », fut la réponse et l’enfant s’assoupit sur la plage de galets gris.

Texte publié par Diogene, 7 février 2018 à 19h14
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