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Tome 2, Chapitre 5 « Quatre Villes : Avenir » Tome 2, Chapitre 5
Est-ce que la chute avait cessé ? Il demeurait incapable de le dire. Il se sentait ondoyer dans le flot mystique d’un lieu qui aurait pu être l’Entremonde, avec pour seule compagnie la voix gazouillante d’une jeune fille invisible.
    – Pourquoi ne veux-tu pas me raconter d’histoires ? C’est parce que tu n’en connais pas ?
    – Non ! maugréa-t-il. Cela n’a rien à voir. Je réfléchis. Je connais bien des histoires de mondes ; elles sont innombrables. Mais je te l’ai déjà expliqué, je ne suis pas un conteur et je ne sais pas les mettre en mots.
    Autour de lui, le vide frémit.
    – Est-ce que tu ne serais pas mieux dans un lieu plus chaleureux ?
    L’enfant fronça les sourcils, dubitatif. Ce mot avait perdu toute signification pour lui. Cependant, loin de trouver l’idée déraisonnable, il acquiesça et l’instant d’après il était de nouveau sur cette plage de sable sale. Face à lui, la mer se déchaînait, battant sans relâche les flancs abrupts des falaises.
    – Tu aimes être là !
    C’était une affirmation, non une question. Mais l’enfant demeurait muet. Butée, la voix reprit :
    – Bon alors, as-tu trouvé quelle histoire tu allais me raconter ?
    – Cela se pourrait. Mais à une condition ! souffla l’enfant, dont les paroles furent dispersées aux quatre vents.
    La présence frémit.
    – Ah ? Est-ce que c’est juste ?
    Le ressac des vagues sur la grève couvrait presque le flot des mots et nuages grisâtres s’amoncelaient à l’horizon.
    – Juste ? Qu’est-ce que c’est juste ? jeta-t-il amer, avant de se taire.
    – Je t’ai vexé ?
    Les paroles n’étaient qu’un bourdonnement indistinct.
    – Non ! C’est…
    Mais l’enfant n’acheva pas sa phrase.
    – Oublie ! Je croyais que tu étais curieuse.
    – Pourquoi es-tu aussi chaotique dans tes pensées ? J’ai du mal à te suivre.
    Ce n’était plus le frémissement des ailes d’un insecte imaginaire, mais un froufroutement ; bruit de la mousseline que l’on aplatirait. L’enfant haussa les épaules.
    – Je te l’ai dit : oublie ce que je viens de dire. Ce n’était que l’un des sombres reflets que sont désormais mes souvenirs.
    La présence se fit boudeuse, à moins que ce ne fût sa manière d’exprimer sa tristesse.
    – Entendu ! soupira-t-elle. Tu as parlé d’une condition, mais tu n’en as pas dit plus. C’est quoi donc cette condition ?
    – Quand je t’aurai narré mon histoire, je veux que tu m’en racontes une en échange.
    – C’est ça, ta condition, éclata de rire la voix de la jeune fille. Je m’attendais à un gage une épreuve, une quête, un secret… Mais c’est d’accord ! Je t’en raconterai une, quand tu auras fini.
    Elle se tut un instant, puis ajouta, mutine :
    – C’est étrange, j’aurai cru que tu allais ajouter quelque chose.
    – Ah ? fit l’enfant.
    Mais la fin de sa phrase fut noyée dans les vagues. Avec le cœur, toujours avec le cœur. Ce sont les plus merveilleuses. Tels avaient les mots de l’enfant. Hélas, derrière se cachait le sarcasme ; poison amer dissimulé dans une coupe emplie de miel.
    – Pourquoi ne dis-tu plus rien ?
    Aux aguets, l’enfant était à l’affût de la moindre disharmonie dans la voix de cette invisible compagne, qui aurait pu la trahir. Mais non, c’était bien elle, avec ses accents de mélodieux de tristesse. Alors qui, en cet instant, s’était substitué à elle ? Méfiant, l’enfant n’en renonça pas moins à son projet. Au fond de lui, un souffle lui intimait de conserver sous le sceau du secret certains faits. Ce n’était pas l’homme en noir. Il ne ressentait ni brutalité virile ni autorité divine, encore moins ce sadisme qui suintait de son être entier, lorsqu’il prenait plaisir à exercer son emprise sur autrui. Les sensations étaient plus subtiles ; presque un enchantement s’il n’avait perçu derrière cette pointe d’ironie venimeuse qui avait fait s’effondrer tout le bel édifice. Rassuré, l’enfant n’en demeura pas moins méfiant et garda pour lui ses réflexions, enfouies sous une litanie de poncifs et de tautologies.
    – Pardon, s’excusa-t-il. Je m’étais perdu dans mes maux.
    – Lesquels ? l’interrogea-t-elle. Tes blessures ou tes pensées ?
    Il lui en coûterait. Il ne l’ignorait pas, car ce serait un pas en sa direction. Néanmoins, ce sacrifice était bien peu de choses en regard ce qu’il adviendrait s’il se trompait.
    – Les mots dans le flot ! Ils sont innombrables et dissemblables. Ensemble, ils sont ceux qui font les histoires, quand les autres racontent ces mêmes histoires. Ils sont une brume dans laquelle je me suis perdu, car je ne distingue plus ce qui m’appartient de ce qui est aux autres qui m’entourent.
    L’enfant monologua un long moment, interrompu de temps en temps par les frémissements, à moins que ce ne fussent des frissons, de la présence.
    – Pourquoi voles-tu des mémoires ? pépia soudain la jeune fille.
    Au fond de lui, l’enfant se morigéna. Pour rien au monde, il ne pouvait lui révéler ce secret, alors même qu’il brûlait de se confier.
    – C’est pour mieux te raconter des histoires. N’est-ce pas là ce que tu désires ? souffla-t-il.
    – Si, en convint son invisible compagne, dont le ton ne démentait nullement son envie de percer la carapace de ce garçon qu’elle observait depuis l’autre côté de son miroir. Maintenant, par quoi vas-tu commencer ? Des chevaliers, des sorciers, des dragons ou des fées ?
    Dans le ciel, les nuages se métamorphosaient au gré des évocations et prenaient les formes les plus invraisemblables. L’enfant secoua la tête. Il était trop amer pour invoquer le merveilleux ou le superstitieux. En fait, il souhaitait demeurer seul. Cependant, il pensait avoir découvert le moyen le plus élégant de chasser cette inopportune présence, quand bien même elle lui était réconfortante.
    – Rien de tout cela, soupira l’enfant.
    – Oh ! Et où est-ce que tu m’emmènes ?
    L’enthousiasme qui perçait au travers de ses paroles l’irritait au plus haut point, mais n’ajouta rien.
    – Tu le verras bientôt.
    Aussitôt, la plage de sable gris s’effaça au profit de monuments immenses de béton sale, les falaises dressées devenaient des tours de verre et de vermeil et la mer se changeait en une langue bleutée et solidifiée.
    – Où sommes-nous ? gazouilla la voix.
    – Dans une cité égarée, murmura-t-il en écho. Elle se désirait sublime, elle se voyait comme le joyau de ce qu’elle pensait être son monde.
    – Tu veux dire qu’elle était vivante et dotée de conscience ? l’interrompit la jeune fille.
    L’enfant soupira.
    – Je l’ignore. Mais c’est ainsi que je le comprends, car la ville dictait sa conduite à ses habitants ; sans qu’à aucun moment ils n’émissent la moindre protestation.
    – Et comment s’appelait-elle ? Toutes les villes ont un nom ! Pas la tienne ?
    – Si ! Elle s’appelle Avenir. En fait, elles sont quatre, quatre villes : Avenir, Souvenir, Désir et Mourir. Elles étaient gouvernées par quatre juges : Hypnos, Cronos, Éros et Thanatos.
    Pendant ce temps, la ville ne cessait pas de grandir où se mélangeaient les styles et les époques. Essais avortés, les bâtiments étaient alors, avec une impitoyable sévérité, voués à l’extinction et demeuraient ainsi figés pour l’éternité, ainsi que l’avait voulu une nuit, pendant son sommeil, Hypnos. Les autres poursuivaient leur croissance jusqu’à ce qu’il en fut décidé autrement.
    – Où sont ses habitants ? Je n’en vois aucun ? Une ville sans habitant est une cité sans âme. C’est triste.
    Aussitôt, le paysage se métamorphosa. La ville se fondit dans le noir et surgirent de nulle part des lampadaires blafards. De leur lumière spectrale, émergèrent soudain des silhouettes obscures, pâles copies d’ombres humaines. Elles marchaient sans but manifeste. Leurs yeux blancs étaient grands ouvert, aveugles de ne jamais voir de véritable clarté. Leurs lèvres laissaient échapper des flots de paroles, d’apparences dépourvus de sens. D’autres criaient, vitupéraient, riaient ou bien pleuraient. Cependant, chose étrange, elles ne semblaient s’adresser à personne, alors même qu’elles étaient en plein échange. Parfois, certaines d’entre elles s’arrêtaient net, quand d’autres s’asseyaient. Jamais elles ne se heurtaient. Non, elles s’esquivaient avec une précision parfaite ou presque, au pire elles se frôlaient et, pendant un instant, infimes, elles faisaient mine de reprendre vie et proféraient menaces et invectives.
    – Qu’il est triste de connaître son avenir ; triste et vain, commenta l’enfant, maintenant qu’ils se mouvaient dans la masse lâche des habitants. C’est comme un rêve sans fin.
    Pendant ce temps, il sentait la présence baguenauder autour de lui, examiner au plus près tous ces êtres qui, un jour, avaient cessé d’évoluer.
    – Je ne comprends pas. Qu’ont-ils qui leur cache les yeux ? Et dans leurs oreilles, que sont ces objets ?
    L’enfant eut un haut-le-cœur et s’éloigna de quelques pas en direction d’un affleurement de pierre et de tiges métalliques rouillées et tordues.
    – Ce sont des dons d’Hypnos, en réponse aux prières des habitants.
    À côté de lui, sa compagne s’accrochait et bondissait de silhouette en silhouette, curieuse de pouvoir les examiner de plus près.
    – Qu’entends-tu par là ? Je ne comprends pas. Hypnos a bâti cette ville et y a accueilli des gens ?
    L’enfant frémit. Autour de lui, la ville et ses gens vibrèrent de la même harmonique.
    – En effet… Hypnos est le fondateur de cette ville. C’était il y a bien longtemps à présent. Il l’avait peuplé de rêveurs, mais il s’était ensuite lassé et les avait chassés, abandonnant la ville à son sort. Imprégnée de l’essence de son créateur, elle a petit à petit attiré de nouveaux habitants ; des gens capables de l’apercevoir au travers de leurs songes. Ont-ils été piégés ou bien sont-ils venus de leur plein gré ? Toujours est-il qu’ils l’ont par la suite influencé et se sont mis à la vénérer. Hypnos ne comprenait pas le sens de toutes ses prières qui lui étaient ainsi adressées, par le truchement de cette ville chimérique. Il s’est alors tourné vers la population et leur a demandé quel était leur souhait.
    – Et qu’ont-ils demandé ?
    Le ton était âpre, imprégné de peur et d’appréhension.
    – Ne plus s’éveiller et rêver à jamais. C’est ainsi qu’il les dota de ces choses posées devant leurs yeux et de ces objets que tu aperçois à l’intérieur de leurs oreilles. C’est par leur truchement qu’ils demeurent dans le rêve.
    – Et Hypnos… est-il heureux ?
    L’enfant n’osa répondre. Il percevait au travers de sa chair même le désarroi de cette divinité qui avait précipité sa chute en échange de quelques colifichets.

Texte publié par Diogene, 24 novembre 2017 à 17h56
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