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Tome 1, Chapitre 48 « Les Dernières Larmes » Tome 1, Chapitre 48
L’enfant était assis sur le plancher de sa chambre. Deux miroirs lui faisaient face, l’un était le reflet de son enfance, pétrie d’innocence et d’insouciance ; le second, une fenêtre sur un monde dépourvu de sens. Il ignorait si l’autre tiendrait sa promesse.
    
    Mais si tel n’en avait pas été, serais-je, en ce moment même, en train d’écrire mes mémoires, teintées de noir et d’écarlates ?

    
    À côté, couchés sur leur lit, ses parents, plongés dans un rêve infini, reposaient. Il irait les chercher seulement surmonté le péril qui se dressait devant lui. Il n’existait aucune voix s’il désirait sauver son âme et échapper à l’emprise de l’homme en noir. Ses doigts touchaient la surface argentée ; son père l’avait fabriqué, sa mère l’avait décoré. Ce serait à l’intérieur de celle-ci qu’il l’enfermerait avec sa mémoire, ainsi jamais elle ne reviendrait à l’homme en noir. L’enfant contemplait son reflet dans le miroir et il sentait monter en lui les larmes. Mais il les retenait avec l’énergie du désespoir, car alors il déchaînerait la bête et, cela, plus jamais il ne le permettrait. Il demeurerait un enfant, mais un enfant qui aura séquestré son innocence et, peut-être aussi, sa conscience, à moins que ce fût sa confiance.
    L’homme lui avait confié qu’il possédait le pouvoir de se projeter au travers des miroirs et entrer alors de plain-pied dans l’entre-monde ; lieu à partir duquel il lui devenait, à loisir, d’en explorer d’autres. Cependant, l’enfant avait compris qu’il lui serait possible de ne « projeter » qu’une part de lui-même et ce fut ainsi qu’il élabora son projet de fuite.
    « L’entre-monde » est un lieu sans temps ni espace, où rien n’est encore défini, un lieu de tous les possibles. Néanmoins, tu ne te déplaceras que du passé vers le futur, il ne peut en être autrement, lui avait expliqué l’homme en noir à son retour.
    Ainsi maintiendrait-il ses parents dans une stase onirique jusqu’à ce qu’il découvre le remède qui les guérirait.
    
    Ignorait-il tout de mes projets ? Aujourd’hui, je répondrai par l’affirmative, car tout cela ne fut qu’un jeu, rien d’autre qu’un jeu de dupe dont j’étais l’enjeu.
    
    De ses affaires, il n’en garderait que peu. Tout tenait dans une besace qu’il s’était confectionnée lui-même. Une fois encore son regard s’égara dans sa chambre et ce fut alors qu’il aperçut ce fragment de rêve, de la taille d’une bille de verre. Au centre dansaient les nuances d’un bleu azuré entourant une larme d’écarlate. Où l’avait-il découvert ? Quelque part en forêt, c’était tout ce dont il se remémorait. Cela lui suffisait. Lorsqu’il l’avait ramassé, il avait agi ainsi, car il lui plaisait. Aujourd’hui, il lui permettrait d’accomplir l’impossible. S’il se séparait de son âme, comment se souviendrait-il ? L’enfant ferma les yeux puis enchâssa tous ses rêves et fantasmes dans l’éclat qui prit soudain une teinte noire. Il la tint quelques instants à hauteur de son visage. Ainsi emprisonnés dans cette gangue onirique, il ne saurait oublier pourquoi il s’apprêtait à enfermer son âme dans le miroir. Cela ne lui prit que quelques secondes, ne conservant de lui-même que les derniers instants de son existence, puis il l’avala.
    Debout face au miroir, l’enfant se contempla une dernière fois, sans espoir de graver en lui cette image d’innocence et d’insouciance. Derrière lui, la flamme de sa chandelle tremblait et faisait chavirer son ombre. Il pensait à lui-même et au sacrifice qu’il s’apprêtait à accomplir ; seule issue possible. Aussi, sans la moindre hésitation, il pressa sa paume gauche sur le miroir et se projeta. Il serrait les mâchoires pour ne pas hurler tandis que son âme, tiraillée de toute part, lui était arrachée. Il ferma les yeux, il ne voulait surtout pas voir ce que contenait à présent le miroir. Essoufflé, épuisé, les paupières toujours closes, il rassembla ses derniers souvenirs et balança son poing dans la surface réfléchissante qui s’étoila, puis se brisa.
    
    Un à un, je ramassais les éclats que je teintais alors de mon sang et les déposais dans les sept creusets. Mon âme se trouvait là, je ne l’avais pas oublié, enfin pas encore.
    
    Ainsi préparé, l’enfant les disposa sur un plateau et se rendit dans la pièce qui servait tout à la fois de cuisine et d’atelier. C’était dans ce même foyer que, jadis, son père avait fabriqué ce miroir dans lequel reposait désormais son âme. Et ce serait en ce même lieu qu’il les façonnerait.
    Dans le foyer, le feu mugissait, rugissait, attisé par le soufflet que l’enfant s’empressait de presser, tandis que dans les creusets les éclats fondaient. Dès que l’un était prêt, il s’en saisissait et le coulait dans l’un des moules que son père avait sculptés autrefois. Quand tout fut achevé, l’enfant les abandonna et se coucha. L’homme en noir ne viendrait que plus tard, elle lui en avait fait la promesse. Cependant, il ne dormit que d’un œil, toujours aux aguets, malgré la fatigue qui faisait de lui son esclave servile. Ce fut ainsi qu’au milieu d’une nuit sans lune ni étoiles, une nuit sans éclat, qu’il s’éveilla. Les moules demeuraient brûlants, aussi les enferma-t-il dans d’épaisses bourses de cuir d’animaux qu’il avait lui-même chassés ; sept, de la taille d’une grosse noix. Avec précaution, il tira sur les cordons et les noua. Puis il s’en retourna dans sa chambre et la rangea dans sa besace. Une fois de l’autre côté, il n’oublierait pas pourquoi il était allé jusqu’à consentir ce sacrifice.
    Penché sur la vérité brisée, l’enfant hésitait. Hélas, il ne pouvait en être autrement, car il n’abandonnerait pas ses parents. Alors, lui qui retenait ses larmes, il laissa libre cours à son chagrin et il libéra le monstre qui sommeillait en lui. Il coucha le cadre de métal vide et se remplit des larmes d’argent qui roulaient le long de ses joues.
    – Les dernières larmes, soupira-t-il.
    Il attrapa d’une patte énorme et velue sa besace, puis s’en alla dans la chambre de ses parents. Il en ressortit bientôt, entre ses bras, deux corps gisants. Face à la psyché renversée, dont la surface ondoyait doucement, il eut un moment de doute qu’il balaya aussitôt en sautant au travers.
    
    Au-dehors, un cavalier, vêtu de noir de pied en cape, arrivait au galop. Un sourire mauvais se dessinait sur ses lèvres. Mais, à peine eut-il mis pied à terre, que celui-ci s’effaça et il courut vers la maison troglodyte, dont il défonça la porte sans ménagement. L’intérieur était silencieux, un peu de fumée s’échappait du foyer refroidi, dernier signe tangible d’une présence enfuie. Il se pencha au-dessus et remua la cendre froide qui demeura aussi muette que l’habitation. Rageur, il donna un violent coup de pied dans l’âtre et envoya valser le chaudron, lequel déversa son contenu sur ses chausses. Indifférent, il les essuya dans un morceau d’étoffe pourrie qui traînait sur la table, en même temps que ses prunelles brûlaient d’un feu glacé.
    – Où es-tu, mon enfant ? ronronna l’homme ; son regard balaya une dernière fois la salle. À l’étage ? Dans ta chambre ?
    L’homme gravit les marches de l’escalier d’un pas feutré, dépourvu de toute animosité. Sans même un regard, il passa la chambre de ses parents, où étaient allongées quelques heures auparavant leurs corps gisant. À l’approche de celle de l’enfant, son pas se fit soudain plus pesant, sourd et angoissant. Sous ses pieds, le verre brisé crissait et ses dents grinçaient de concert. Du miroir présent, il ne demeurait plus que le cadre vide. Fiché dans le bois du plancher, un éclat argenté dépassait. Il tendit la main et le ramassa. C’était un éclat du miroir et à l’intérieur se reflétait un visage qui n’était pas le sien.
    – Je vois, murmura-t-il à l’adresse de la femme qui lui faisait face. Ma foi, le jeu n’en sera que meilleur. Ah, ah, ah…

Texte publié par Diogene, 17 septembre 2017 à 16h13
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