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Tome 1, Chapitre 45 « Le Baptême de Carmin » Tome 1, Chapitre 45
On l’avait, pensait-on, sorti in extremis du brasier qui menaçait alors tout le bâtiment. Fort heureusement, l’un des mages présents était un bororéen et il lavait éteint l’incendie en l’affamant. Il l’avait privé de cet air élémentaire, indispensable à l’ensemble des êtres vivants. Au cours de la confusion qui s’en était suivie, elle s’était rendue avec promptitude jusqu’aux écuries, où l’attendait le jeune infirmier. Un rapide baiser échangé et ils galopaient tous deux en direction du désert où, lui avait-il assuré, se rendait sa maîtresse.
    Orcella était partie depuis une heure. Cependant celle qui accompagnait le jeune cavalier semblait n’éprouver aucune sorte d’inquiétude à ce sujet. Elle saurait retrouver sans aucune difficulté sa trace dans l’étendue désertique. En effet, le corps, qu’elle possédait, était celui d’un traqueur et déjà elle sentait son instinct se réveiller et s’agiter dans son ombre. À côté d’elle, la monture du jeune homme manquait de vélocité. Néanmoins, elle ne pouvait le renvoyer de crainte d’éveiller des soupçons malvenus. Cependant, elle se rassura comme émergeait la lisière de la forêt de Yannah : frontière naturelle avec le désert de Guei Hinnom, où il serait en mesure de mettre pied à terre et reposer leurs chevaux. Béat, l’infirmier était absent, hypnotisé par la beauté troublante de son accompagnatrice qui ne lui portait nulle attention. A l’affût, elle scrutait l’amoncellement noir qui prenait forme à l’horizon.
    – Prends ceci, lui lança-t-elle soudain, avec sécheresse au jeune cavalier, comme elle lui tendit deux morceaux d’étoffes. Places en une sur le museau de ton cheval, l’autre sur ton visage ! Elles vous protégeront du sable.
    – Mais…
    Cependant, le regard glacial de la cavalière le fit taire aussitôt. Aussi se concentra-t-il sur sa tâche qui s’avéra périlleuse par la faute d’une monture quelque peu récalcitrante. Enfin, à force de caresses et de flatterie, il endormit la méfiance de l’animal et noua le tissu autour de ses yeux, comme elle le lui avait ordonné. Quand il eut fait de même, son accompagnatrice s’approcha de son corps et dessina sur ses mains, puis sur ses jambes des runes mystiques.
    – Ainsi tu ne pourras verser de ta monture. Je doute que tu sois un émérite cavalier, au point de galoper à l’aveugle, lui chuchota-t-elle pour le rassurer.
    Docile, ce dernier n’émit aucune protestation. Puis, elle fit quelques pas en direction du cheval, sur la croupe duquel elle tatoua une série de glyphes, avant de se reculer. Satisfaite, elle traça un cercle dans le sable qui aussitôt les enferma.
    – Bon voyage, petit d’homme, murmura-t-elle tandis qu’une immense colonne de lumière jaillissait du sol.
    Ainsi prisonnier, il ne la vit pas l’abandonner et s’enfoncer seule dans le désert brûlant. Elle n’avait besoin de nulle boussole ni de guide ; l’instinct du traqueur parlait. Son frère, le premier, avait bougé ; à son tour d’effectuer le second mouvement. Au loin, la silhouette de la montagne s’élevait de plus en plus haut dans l’horizon ; avec de la chance, elle l’atteindrait avant la tempête. Bien sûr, il lui serait possible d’ouvrir une porte sur les ombres, mais c’eut été se trahir et lui donner à lire ses pensées les plus intimes.
    Pendant ce temps, Orcella était arrivée au campement, ou du moins ce qu’il en restait. Demeuraient, encore suspendus aux piliers des tentes ou sur des pieux plantés dans les dunes, les restes de libations humaines : une tête de femme ratatinée, comme si elle avait plongé des semaines durant dans le sable chaud, ailleurs c’est un bras dont la main enserre toujours un cimeterre, incrusté de pierres précieuses. Tout cela avait été le fait des gens de la caravane, dont elle avait recueilli les fragments de journaux. En revanche, elle ignorait ce qu’il était advenu d’eux, car seuls des cadavres horriblement mutilés avaient été arrachés au sable brûlant. Soudain, alors qu’elle fouillait parmi les restes desséchés, un morceau de papier noirci attira son intention. Il dépassait du sable que le vent avait déposé dessus. Avec délicatesse, elle le dégagea de sa gangue minérale en même temps qu’un qu’une main, dont les doigts enserraient le parchemin. Au niveau du poignet, la chair portait des marques de morsures. Dégoûtée, Orcella écarta les phalanges et récupéra le précieux document.
    L’écriture était fine et délicate. Elle ne l’aurait affirmée, mais la calligraphie lui rappelait celle de Valerio Alvedi, dit la Chatte. Il n’y figurait que quelques lignes, suffisantes, car elle détenait la preuve de ce qu’elle avançait.
    – Comme c’est étrange, je pensais avoir pris toutes les précautions nécessaires. Quelle ironie ! Nous voici, créatures pourvues de tous les attributs y compris de la perfection, prises en défaut. Enfin, qui a proféré pareille sottise, la perfection n’appartient qu’aux dieux, ronronna soudain une voix derrière elle, une voix aux accents chantants et fluctuants.
    Orcella se retourna et découvrit une silhouette porteuse des insignes de l’ordre de Styrr. De son visage, elle ne devinait rien, dissimulé qu’il était derrière un carré de tissu, sauf ses yeux luisants de cruauté.
    – Ainsi donc…
    –… vous avez percé…
    –… notre secret.
    La voix s’était dédoublée. Deux personnes parlaient en même temps ! Elle en était sûre, de même qu’elle devinait qui lui faisait face.
    – Confiez-nous ceci, je vous prie. Ensuite, nous déciderons de ce que nous ferons de nous, Orcella, ronronna l’officier de Styrr, dont les yeux alternaient entre le noir et l’outremer.
    – Ce que vous ferez de moi, ricana cette dernière. Je suis à votre merci, Humana Skotios…, pardon Dame d’Écarlate. En fait, quel serait votre véritable nom ?
    – Et si je vous répondais que je n’en ai pas encore, car je viens de naître, susurra l’androgyne tandis qu’il refermait une main sur la gorge d’albâtre d’Orcella.
    – Que… gargouilla-t-elle à la recherche de sa dague.
    – Rien de plus que ce que je viens de vous dire.
    Son visage était tout proche du sien. Elle sentait son souffle sur sa joue et frissonnait.
    – Ah, ah, ah…
    Son rire suave se répandait en cascade sur son corps et lui procurait des sensations comme aucun homme ne lui avait jamais offert. Néanmoins, elle rassembla ce qu’il demeurait de volonté et referma sa main sur sa dague.
    – Et que comptez-vous faire de ce jouet, Orcella ?
    – Ne dites rien, je vais deviner.
    La voix était toujours plus enivrante. Elle comprenait à présent, trop tard, pourquoi tous ces gens avaient succombé, car la voici qui, elle-même, en venait à réclamer sa part.
    – Donnez-la-moi. Je vous en prie ! Vous pourriez vous blesser. Je vais vous montrer.
    Avec délicatesse, sa main remonta et elle lui glissa entre les doigts l’arme. C’était une lame de bonne facture, fine et acérée. La main douce et chaude de l’androgyne s’en empara alors et la planta, non dans le cœur de la femme, mais dans le sien.
    – Venez et recevez ! Recevez et savourez ! Savourez et aimez !
    Elle ne luttait plus. Son visage se rapprochait toujours un peu plus du flot écarlate auquel elle s’abreuva, sauvage.
    – Vous êtes mienne à présent, lui susurra l’être tandis qu’il la déshabillait.
    Docile, Orcella acheva sa mise à nu. Au loin, le tonnerre grondait et, indifférente, au déchaînement des éléments, elle lui baisa les lèvres.

Texte publié par Diogene, 27 août 2017 à 09h27
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