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Tome 1, Chapitre 44 « L'Appel du Genshibakudan » Tome 1, Chapitre 44
– Puis-je me retirer, Dame Nostria ? Je souhaiterais m’entretenir avec le commandeur Ficini.
    Nostria leva sur eux ses yeux vieillis et blanchis, emplis d’une sagesse antique, puis les reporta sur Dame Nyx, dont le visage affichait une pleine sérénité. Sans un mot, elle désigna, du bout de l’index, une porte à demi-dissimulée par une lourde tenture de velours.
    – Après vous, commandeur ? sourit Jareth.
    Ce dernier se leva et son regard croisa celui de Nyx. Un frisson parcourut son échine, tant ce il était chargé de sous-entendus. Il n’ignorait rien de sa réputation, ainsi que les rapports ambigus qu’elle entretenait avec le seigneur-chevalier Kakeru ne le rassuraient guère plus. Jareth, un sourire toujours dessiné sur ses lèvres, demeurait insensible à son charme vénéneux, à moins qu’il ne l’eût connue dans son intimité. Le regard sombre, Ficini suivit ce dernier avalé par le sombre couloir dissimulé derrière la porte.
    Désormais seule avec Nostria, Nyx reporta son attention sur sa personne. Dans ses yeux dansaient les flammes d’une colère froide.
    – Qu’envisagez-vous à présent Nyx ? Vous n’ignorez pas qu’il est allé trop loin !
    Celle-ci étrécit les yeux.
    – Peut-être, même si je doute qu’il lui ait soufflé semblable idée. Il semble, pour ma part, plus juste d’avouer que l’humanité est seule responsable de ce que nous lui glissons entre les mains.
    La vieille femme baissa les paupières. Son interlocutrice était sincère et cela la troublait. Toutes deux souhaitaient retrouver l’Enfant, pour des raisons propres à chacune. Cependant, qu’ils oublient un instant leurs antagonismes respectifs et les désirs de leurs incarnations et l’équilibre serait encore une fois en péril. Nostria se morigénait, car elle n’avait pu interférer avec la possession et elle devrait de nouveau composer avec.
    – Vous ne m’avez pas répondu, Nyx…, murmura-t-elle sur un ton doucereux, comme pour lui rappeler qu’elle était sa place.
    – N’ayez crainte, je leur apporterai tout le soutien possible.
    – Et l’ordre ? ajouta Nostria, acide.
    – Ne vous en inquiétez pas. Malgré les entraves posées sur ma personne, j’aurai les ressources nécessaires pour contrecarrer les plans de ce mégalomane.
    – Il suffit ! Notre ordre seul assurera la protection de l’enfant et de ses compagnons. Je vous charge de couvrir leur fuite et faites en sorte que pareille situation jamais ne se reproduisît. Me suis-je bien fais-je comprendre ?
    Blême, Nyx n’en soutint pas moins le regard glacial de la maîtresse du temps d’Ourchosia.
    – Je vois… murmura cette dernière. L’aberration…
    En face d’elle, Nostria durcit le ton.
    – Devrais-je vous rappeler quelles autres atrocités ont été commises par votre frère, entraînant les vôtres par la même ?
    Nyx baissa les yeux. Elle ne pouvait permettre que leur rivalité ne les entraînât encore une fois aussi loin. Cependant, elle savait de quelle manière elle s’y prendrait. Ce serait délicat ; le moindre faux pas pourrait lui être fatal, si la chose était possible.
    – Fort bien, Nostria. Je m’incline.
    
    Pendant ce temps, dans une pièce aussi discrète que secrète, un vif échange se déroulait.
    – Comment dois-je vous appeler ? Vous qui vous êtes présentés à moi comme un simple rôdeur. De plus, vous prétendez maintenant m’avoir évité une mort certaine ! Mais quel toupet !
    Rouge et en colère, le commandeur Ficini perdait ses moyens face à un homme qui demeurait aussi impassible qu’une statue de cire.
    – Et d’où venez-vous ? Vous auriez beau nier que vous n’avez jamais entretenu la moindre liaison – quelle qu’en soit la nature, cela ne me regarde pas – avec cette femme, face à laquelle la plus féroce des Erynnies serait un enfant de chœur.
    Jareth resta silencieux, face à la fenêtre. Il ne l’écoutait que d’une oreille distraite et le laissa discourir ainsi jusqu’à l’épuisement. Il regrettait d’en venir à de semblables extrémités. Hélas, le temps leur manquait. Soudain, à bout de patience, Ficini se jeta sur Jareth qui n’esquiva pas.
    – Allez me répondre à la fin ! rugit-il.
    Avec calme, ce dernier ôta les mains gantées du militaire de son col de veste.
    – Je pourrai vous supplier, geindre, me confondre en génuflexions que cela ne nous avancerait pas. Vous n’avez aucune confiance en ma personne et je ne vous donnerai pas tort. De plus, vous ne croiriez pas un mot de tout ce que je pourrais vous confesser à mon sujet, car vous ignorez tout de moi, commandeur Ficini, ou plutôt Giovanni Cavalcanti.
    – Co… comment ?
    Jareth posa un index sur ses lèvres.
    – Le temps nous manque pour en discuter. Je ne désire qu’une chose. Accordez toute votre confiance à Dame Nostria, elle saura nous guider, en même temps qu’elle tiendra la bride à cette veuve noire de Nyx.
    Son nom, il ne l’avait pas prononcé, il l’avait craché, comme si les syllabes mêmes étaient un poison, en même temps que son regard était voilé par un courroux à peine dissimulé. Cependant, il y lisait autre chose bien qu’il fût incapable d’en capter l’essence.
    – Que vous a-t-elle volé… Jareth ? murmura le commandeur.
    Ce dernier s’affaissa brusquement, comme accablé par le poids de ses souvenirs.
    – Trop de choses, commandeur… trop de choses.
    Sa voix s’était presque éteinte et sa colère s’en était allée, soufflée, dépouillée, détournée de son objet.
    – Et…
    Mais il n’acheva pas sa phrase. Sa voix venait de se briser. Ficini n’insista pas. En cet instant, il sut qu’il était prêt à croire, à le croire et à lui confier sa vie. Nu, humilié, son adversaire gisait à terre.
    – Merci, Jareth, murmura-t-il une main tendue vers l’homme accablé.
    Ce dernier la regarda sans comprendre, puis s’en saisit.
    – Pardonnez-moi, Giovanni. Je… je ne pensais pas que ma confrontation avec elle serait aussi pénible.
    – Ne pouvez-vous point…
    Jareth l’interrompit d’une geste de la main.
    – Inutile ! Toutes les réponses à vos interrogations viendront à vous bien assez tôt.
    Exaspéré, son interlocuteur soupira. Il était à bout de tous ces mystères. En d’autres circonstances, il l’aurait tancé jusqu’à ce qu’il lui céda. Néanmoins, ce n’était ni le lieu ni le moment. Cependant, il ne se contenterait plus de fables ou de quelques paroles jetées en pâture en réponse aux interrogations qui avaient motivé sa venue en ces lieux.
    – Fort bien, je vous accorde que l’affaire qui vous occupe, qui nous occupe serait-il plus juste, est des plus urgentes. Or si j’ai fait ce voyage, c’était pour trouver des réponses…
    – En rapport avec la malédiction qui afflige vos hommes, sourit avec tristesse Jareth. Croyez bien que je n’ai rien pu faire. Lui et moi venions de nous installer dans la région. Il y cherchait une chose bien plus précieuse que ma vie elle-même. Ce fut un malheureux concours de circonstances et, quels qu’aient été nos efforts pour assurer notre discrétion, elle nous aurait retrouvés sans difficulté. Là est toute l’ironie de la situation, car la voici contrainte de nous apporter son soutien, au lieu de nous poursuivre. Enfin, ce n’est qu’une maigre compensation en regard de tous les drames et de toutes les tragédies, dont elle s’est rendue coupable.
    Abasourdi par ce qu’il venait d’apprendre, le commandeur demeura un long moment sans voix. De dépit, il s’assit dans le fauteuil qui faisait face à la fenêtre.
    – Giovanni, pourquoi êtes-vous venu ici ?
    – Je cherche…
    – Non !
    Son ton était sec et n’appelait aucune réplique possible.
    – Tout cela je le sais déjà, poursuit Jareth d’une voix empreinte d’une soudaine gravité. Expliquez-moi plutôt quelle raison, autre que votre sens aigu de la justice et votre curiosité, vous a poussé à vous rendre en ces lieux. De plus, pourquoi n’êtes vous pas parti alors que vous en aviez encore la possibilité ?
    Les yeux perçants de Jareth tournés vers lui, le commandeur le dévisageait sans comprendre. En fait, ce n’était pas sa personne que ce dernier fixait un point par delà la forêt, le Mont Ningredo pensait-il sans pouvoir l’affirmer.
    – Ce sont les rêves qui vous ont amené, signor Cavalcanti, laissa échapper Jareth, le regard toujours pointé vers l’horizon. Vous voyez une forme noire se dresser au milieu d’un puits de flamme. Elle hurle et tout s’embrasse. Un champignon de poussières et de suie s’élève au-dessus de votre tête. Vous êtes à la fois acteur et spectateur, car vous l’apercevez qui marche au milieu des ruines en proie aux incendies. C’est à peine si vous le distinguez, car ils sont de même couleur que lui…
    – La couleur de la suie. Je m’avance vers lui et heurte l’un de ces spectres errants. Je veux le retenir. Hélas, mes mains ne saisissent que le vide. De lui, il ne demeure qu’un tas de cendres noires et grasses tandis que sur le rebord du pont où il s’était accoudé ne reste que son ombre… partout des ombres…
    Sa voix se brisa. Il n’avait jamais confié à qui que ce soit ce cauchemar récurrent qui hantait ses nuits depuis plusieurs semaines ; en fait peu de temps après que ces hommes furent confiés aux bons soins des sœurs.
    – Est-ce…
    Jareth hocha la tête.
    – C’est lui qui vous a envoyé ce rêve, même s’il n’en a aucunement conscience, ce qui rend notre situation d’autant plus dangereuse et précaire… car il est prisonnier de son insouciance. Pour autant, ce n’est pas elle qui est responsable de son état, mais lui, l’homme en noir.
    – L’homme en noir ? répéta le commandeur hébété.
    Jareth haussa les épaules.
    – C’est ainsi qu’il le nomme. Ce n’est qu’un enfant après tout.

Texte publié par Diogene, 20 août 2017 à 17h22
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