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Tome 1, Chapitre 42 « L'Eveil de la Chasseresse » Tome 1, Chapitre 42
Devait-elle en porter la connaissance à l’ordre ? La question ne cessait de la hanter, car c’était là sa marque ; les écrits en apportaient la preuve irréfutable. Néanmoins, un point la troublait, il n’était pas seul.
    Cela serait-il possible ?
    Orcella chassa cette idée de sa tête pour mieux se concentrer sur ce qui l’accaparait en ce moment même : deux survivants grièvement blessés retrouvés dans une grotte, accrochés à la vie avec l’énergie du désespoir. Ce fut un miracle que l’on pût les rapatrier jusqu’à la cité forestière de Yannah, frontière naturelle avec le désert de Guei Hinnom. D’après le médecin, qui les avait examinés, seul un fauve de grande taille aurait pu en être l’auteur. Or aucun de ceux connus pour rôder dans la région n’aurait pour leur en infliger de semblables. De plus, l’on avait retrouvé à côté de leurs corps une quantité invraisemblable de poils roux et noirs, accompagnés de griffes acérées ; trop pour un unique agresseur. Comme tous, elle connaissait les légendes qui courait sur l’existence des gardiens de la balance, émanation spirituelle de la nature, dont le rôle était la préservation de son équilibre et sa régénération. Nul ne savait combien il en existait ; certains même spéculaient sur le fait qu’il ne serait que deux, bien qu’ils fussent alors capables de se retrouver en tous lieux, en tout temps. L’on murmurait aussi que le principe mâle prenait principe femelle dans l’une ou l’autre des espèces pour concevoir le prochain. Ensuite, ils lui transmettaient leurs pouvoirs et leur savoir, afin que la prochaine génération put accomplir sa tâche. Êtres doués d’une longévité et d’une constitution exceptionnelles, ils bénéficiaient très certainement d’un pouvoir de guérison tout aussi considérable, en plus des dons offerts par l’esprit naturel ; un don de métamorphose expliquerait les restes retrouvés sur place, ainsi que leur exceptionnelle survie, malgré des blessures mortelles.
    Orcella considéra les choix qui s’offraient à elle. Devant elle, s’étalaient dans un savant chaos les notes et autres carnets découverts dans les décombres du campement. Ces gens avaient croisé la route de celui que certaines peuplades appelaient le Diable ou le Daïmon, mais qui dans sa langue se disait Humana Skotios, le Semeur de Troubles. Il prenait plaisir à répandre le chaos par le pouvoir du verbe. Il liait la perfidie à la plus sincère et la plus parfaite des intentions. Chacune de ses paroles était une vérité enrobée des plus beaux atours mensongers et dont il fallait se défier.
    Rageuse, elle referma dans un claquement sec le malheureux journal, ou du moins ce qu’il en restait, du sieur Ettore Ravano. Elle inspira bruyamment, puis s’empara de sa cape aux reflets d’obscurité et sortie de la pièce, sans un regard pour les gens qui s’affairaient à l’extérieur. Dans le couloir, qui la mènerait hors du bâtiment jusqu’aux défunts, elle faillit heurter de plein fouet le capitaine de la garde de l’ordre. Confuse, elle lui présenta ses excuses et s’éclipsa sans demander son reste. Ce dernier fronça un instant les sourcils, puis se précipita en direction de ses appartements, dont les portes étaient demeurées grandes ouvertes. À l’intérieur, une tempête avait ravagé les lieux : piles de livres dans lesquels s’intercalaient des fragments de papiers jaunis ou noircis, des monceaux de parchemins débordaient des étagères et couvraient le sol. Dans un recoin, posé sur un guéridon, un service en faïence attendait que l’on fît usage de sa personne ; le feu dans la cheminée ressemblait à un tas de bûches presque froides, à demi calciné. L’homme s’approcha soudain du foyer et attrapa le tisonnier avec lequel il dispersa la cendre glacée et rassembla les dernières braises. Il souffla ensuite avec vigueur sur les fragments rougeoyants. Les yeux rivés sur le foyer, il ne se retira que lorsqu’enfin il fut ravivé et que des langues orangées dévorèrent avec avidité les restes boisés. Seul dans la pièce et assuré que personne ne lui prêtait attention, il referma la porte. Il sortit alors de sa poche un morceau de craie à l’aide duquel il traça une série singulière de glyphes sur le sol. Ceux-ci scintillèrent un court instant, puis s’éteignirent à la manière d’une chandelle que soufflerait un géant.
    – Parfait, murmura-t-il satisfait tandis qu’il se reculait avec délicatesse et enfilait une paire de gants en soie. Prudence est mère de sûreté.
    Il entreprit alors, avec une gourmandise non dissimulée, de se plonger dans une lecture avide des documents épars, qui jonchaient le bureau en des tas maladroits. Cependant, il n’en eût pas survoler plus de quelques lignes qu’un frisson lui parcourût l’échine.
    – Que… que…
    La bouche ouverte sur un cri muet, l’homme demeurait immobile et ses yeux vides fixaient le mur. Soudain, ses membres semblèrent recouvrir quelque vie, ses mains s’ouvraient se refermaient, de même que ses paupières, sa respiration redevenait fluide. Avec lenteur, il se leva et ramassa l’ensemble des journaux et autres notes qui traînaient. Un sourire peint sur les lèvres, il les précipita dans le foyer vorace. Il était si concentré sur sa tâche qu’il ne remarqua pas qu’une ombre venait de se glisser dans la pièce.
    – Mais enfin, capitaine ! Que faites-vous dans les appartements du lieutenant Orcella ? s’exclama la présence.
    Surpris, l’homme se retourna avec une lenteur toute calculée et découvrit un jeune infirmier en uniforme. Derrière lui, la porte se referma avec fracas.
    – Alors jeune damoiseau. Hum… je suis surprise que tu aies pu franchir le seuil, ronronna celui qui, il y eut encore un instant, était un homme.
    – Ah, ce capitaine ne sera jamais qu’un piètre jeteur de sort, ajouta-t-elle hargneuse.
    – Mais… mais… de quoi parlez-vous ? balbutia le jeune homme, mort de peur.
    – Rien qui ne te concerne, mon bel oiseau, susurra la dame.
    En face d’elle, le garçon glissa sur le sol en marbre, la figure semblable à l’un de ces spectres que l’on rencontre les nuits de Nigure. Peu désireux de demeurer en présence de cette poupée humaine, il se releva en toute hâte et se jeta de toutes ses forces contre la porte qui le repoussa avec violence et le précipita au pied du capitaine, dont le visage se métamorphosait.
    – Allons petit moineau. Où pensais-tu t’envoler ainsi ?
    Au-dessus de lui, une femme, tout en beauté et en majesté, le tenait en respect. Elle pointait sur lui un index qui, lentement, s’avançait vers sa figure pour mieux se poser sur ses lèvres blanches.
    – Pensais-tu que j’allais te laisser quitter ainsi le nid ? lui chuchota-t-elle, penchée sur lui.
    Terrorisé, le jeune homme ouvrait la bouche sans qu’aucun son n’en sorte.
    – Moi ! Te tuer ! Enfin quelle idée ! Ce ne serait guère charitable de ma part.
    Pâle et défait, l’infirmier réussit à articuler quelques mots.
    –… ire de moi ?
    – Oh ! Mais c’est fort simple. Tu vas me conduire à ta maîtresse, ronronna la femme alors que ses mains exploraient son corps glabre.
    Ce dernier couina, puis sombra dans une profonde torpeur.
    – Ainsi donc, tu es sorti de ta réserve. Qu’il en soit ainsi… mon frère. Je relèverai donc le gant. Quant à toi, petit moineau, relève-toi et va préparer nos chevaux.
    Sitôt seule, elle arpenta quelques instants la pièce, tout en s’attardant sur les ouvrages assoupis.
    – Qu’il serait regrettable de voir tout ce savoir réduit en cendres, murmurait-elle à elle-même.
    Puis, elle s’empara d’une bûche dans le foyer et la lança sur le bureau qui aussitôt prit feu et libéra une épaisse fumée noire. Elle s’approcha ensuite des précieux livres reliés de cuir et de cuivre qui se nimbèrent soudain d’une légère aura bleutée. Satisfaite, elle se coucha par terre, non sans lever les sceaux qui barraient encore la porte, puis attendit que l’incendie fasse son office.

Texte publié par Diogene, 7 août 2017 à 16h54
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