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tome 1, Chapitre 37 « Rêve-Mone » tome 1, Chapitre 37

– Le monde est un miroir, murmurait un homme à sa glace, perdu dans le noir.

– Mais que racontes-tu ? marmonnait sa compagne, les yeux bouffis de sommeil et les cheveux ébouriffés. Elle se tenait derrière lui, le corps appuyé sur le chambranle de la porte de la salle de bain. Il ne l’entendait pas, ne l’écoutait pas et poursuivait son monologue face à un reflet qu’il ne voyait pas. Elle lui pinça le gras du bras, mais il ne réagit pas ; sa main était toujours posée sur la surface du miroir.

– L’enfance est le miroir de ton savoir.

Dépitée, agacée, elle alla se recoucher tout en se promettant de lui en toucher deux mots au petit déjeuner. Pendant ce temps, il avait étendu la main et ses doigts en effleuraient la surface.

– Toi qui vis entre les miroirs, révèle-moi ce qu’il y a de l’autre côté des miroirs.

– Tu n’as fait que l’entrevoir. Si tu désires le savoir, alors la réponse est au fond de toi, lui renvoya son reflet dans le miroir.

Lentement Jareth retira sa main de la surface scintillante, il était redevenu celui qu’il avait toujours paru. Cependant, tout au fond de lui, une porte s’était entrouverte.

– L’ombre est mon miroir et c’est le soir que je m’en vais le voir, acheva-t-il de sa voix d’automate, tandis que son corps se fondait dans le noir et se pelotonnait tout contre sa compagne.

Il l’avait séduite par sa grâce et son esprit et maintenant qu’en était-il ? C’était à peine si elle le reconnaissait. Elle était de plus en plus désemparée par les changements qui s’opéraient chez son mari depuis quelque temps. Depuis plusieurs nuits, il quittait sa couche pour faire face à l’une ou l’autre des psychés présentes dans l’appartement. Cependant jamais elle ne l’avait encore entendu parler. Dans le lit, incapable de se rendormir, les yeux grands ouverts, elle s’efforçait de donner un sens à ces paroles capturées au milieu de la nuit, puis sombra.

Le lendemain matin, alors même que l’aube ne teintait pas encore le ciel, elle découvrit qu’il avait déjà quitté sa couche, tandis que flottait dans la pièce une délicieuse odeur de pain chaud. Surprise, elle enfila sa robe de chambre et se dirigea vers la cuisine où la table était dressée. Prise ainsi au dépourvu, elle renonça de peur de déflorer cet instant vivant. Enchantée de la matinée, elle n’en demeurait pas moins perplexe, troublée par la coïncidence.

– Dites-moi très cher, quel honneur me vaut ce somptueux petit déjeuner ? s’enquit-elle entre deux gorgées de café.

Un instant, son regard refléta le vide et la tristesse, puis s’évanouit.

– Aurai-je à me justifier, mon amour ? Qu’y a-t-il qui t’étonnes tant ?

Surprise, elle manqua de peu de s’étrangler.

– Non, surtout pas. Je… euh.

Mais il la coupa dans son élan d’un baiser tendre.

– Pourquoi s’encombrer de mots inutiles, puisque cela te fait plaisir ?

Rouge et embarrassée, elle n’osa pas répondre tout de suite.

– N’aurais-tu point cours ? Nous sommes vendredi après tout.

– Bien sûr ! Mais ils n’auront lieu que cet après-midi, alors à quoi bon se presser.

De plus en plus déconcertée, elle leva les yeux vers lui avant de converger vers la pendule qui indiquait sept heures et demie. Si tôt ! Elle ne comprenait pas comment la chose était possible. Apeurée, elle regarda à plusieurs reprises sa montre ; le bulletin d’information à la radio acheva de la convaincre. Son mari n’aurait pu truquer la scène à ce point de détail. Soulagée, elle savoura longuement sa tasse de café, tout en couvrant de beurre une tartine grillée à point. Au fond de son cœur, les frasques nocturnes de son compagnon s’envolaient, mais non la comptine dont les paroles l’obsédaient toujours.

– Par curiosité, que fais-tu étudier à tes élèves ce trimestre ? s’enquit-elle soudain.

Un vide envahit brusquement ses yeux, reflet de l’abîme, cet océan de granit d’où surgissent les à-pics.

– La disparition de Georges Perec et Alice, de l’Autre côté du Miroir de Lewis Caroll.

Sa voix était devenue éthérée et mécanique. Ce n’était plus un homme qui se tenait à côté d’elle, mais un automate de chair et de sang, maintenu ensemble par de minuscules rouages dont elle distinguait maintenant clairement les grincements.

– Que dis-tu ? lui demanda-t-elle, effrayée par le timbre éraillé de sa voix.

– Oh ! sursauta-t-il. J’expliquais seulement que je désirai donner à mes élèves de 4e et de 3e l’étude de l’une des figures majeures de l’Oulipo, Georges Perec, et un précurseur du surréalisme pour mes 6e et 5e, avec Lewis Caroll.

Envolée, disparue, où avait donc fui la voix mécanique, les grincements de ses rouages infernaux, sa compagne le contemplait, désemparée.

– Oui, bien sûr, murmura-t-elle, nerveuse. N’est-ce pas un peu tôt ? La disparition ?

À ces mots, ce dernier éclata d’un rire franc.

– Voyons ! Je croirai entendre les vieilles biques du marigot qui nous sert de salle de réunion.

Les lèvres pincées, elle fixait son mari :

– Pourquoi te moques-tu ainsi ?

Acide et glacial était le regard de sa compagne ; au fond de ses prunelles brûlait une sourde colère et lui demeurait indifférent, absent. Elle acheva sa tartine en silence, puis se leva avant de disparaître dans le couloir. Allongée sur son lit, elle pleurait doucement. Détaché, il finit son déjeuner. Il se sentait comme étranger à lui-même. Aucune culpabilité, aucun remords n’habitait son cœur. De la chambre, lui parvenait les gémissements accompagnés du fleuve noir et vorace qui se nourrissait de ses souvenirs, où les événements l’auront jadis précipité. Soudain une bouffée de colère noire fondit sur son cœur, car on l’avait transformé en une coquille vide.

– Quel est donc mon secret ? Qui est donc celui qui me l’a arraché ? murmura-t-il comme il s’éloignait-il de son reflet et quittait l’appartement.

– Quelle est donc cette femme qui dit me connaître, alors que j’ignore qui je suis moi-même, songeait-il en lui-même.

– Qui est la fiancée du miroir ? ajouta-t-il alors qu’il apercevait les frustes et méchantes grilles de l’établissement où il exerçait ses talents ; un bâtiment gris et laid façonné de manière grossière.

– Finirai-je moi aussi, ainsi, poupée sans âme et sans devenir, soupira-t-il alors qu’il franchissait la grille, un petit sourire contrit pour l’étudiante qui surveillait les allées et venues.

Autour d’elle se pressait une foule colorée et braillarde. Chacun la sollicitait qui d’une carte, qui d’une question, d’un éclat de rire ou d’un pleur suite à un malheur. Il était l’heure de la récréation et il errait dans les couloirs à la recherche d’une salle qui se dérobait à son regard. Les corridors défilaient tous semblables, autrefois blancs aujourd’hui noir, par endroit le plâtre tombe, grossière carie qui met le béton à nu. Il marchait ainsi, sans but, hochait la tête quand il croisait une figure familière, saluait lorsque c’était un élève ; le temps s’échappait. Enfin, il arriva devant sa salle. Il était là, il devinait sa présence avant même d’en avoir franchi le seuil. Cette heure, elle lui était consacrée, à l’abri de la foule et de la rumeur. Il referma la porte derrière lui, sans un bruit. Assis au fond de la pièce, dans la pénombre, dissimulé par de grands rideaux, il l’attendait, les yeux tournés vers le miroir suspendu dans la réserve, dont on apercevait l’éclat. Posés devant lui, La Machine Infernale de Jean Cocteau et Si c’était un Homme de Primo Levi. Il ne bougeait pas, l’enfant avait le regard perdu dans un mode dont il ne percevait que le lointain écho.

– Pourquoi ?

Sa voix éthérée s’élevait dans le silence de la pièce. Mais était-ce la sienne ; il doutait. L’enfant n’avait pas remué les lèvres.

– Ne dis rien, reprit la voix. Je veux l’entendre avec tes propres mots, non les miens.

– Professeur ? Pourquoi, puisque vous connaissez déjà ma réponse ?

L’enfant le fixait de ce regard si singulier où dansait la ronde des mondes.

– Non, car ces mots seront les tiens, non les miens.

– Professeur, les gens de ce monde ont oublié la primauté du langage et des mots. Ce ne sont plus que des sons emplis d’une signification. Même celui que vous avez placé tout en haut n’a plus vocation. Vous les avez dépouillés et habillés de vos ombres. Ils ne sont plus qu’instruments de folie dans la bouche des fanatiques qui ne font qu’en hâter l’agonie. Les mots blessent, les guérissent, les mots détruisent, les mots créent, les mots sont des divinités. Mais usez-en sans vous saisir de leur puissance et alors ils ne seront que des coquilles emplies de vide et de fumée ; de fantômes de maux.

Jareth s’approcha du miroir que contemplait un instant plus tôt son élève.

– Professeur, me permettriez-vous de vous poser une autre question ?

Dans un sourire, ce dernier acquiesça.

– Quelle différence faites-vous entre les divinités et les hommes ?

Les yeux posés sur les livres sur le bureau, Jareth en effleura la couverture du bout de l’index.

– L’homme crée les divinités. En retour, ils ne sont que leurs jouets. Mais qu’elles disparaissent et il n’est plus, tel est paradoxe. L’humain invente des dieux, mais qu’ils les abattent et c’est son humanité même qui s’en trouve altérée.


Texte publié par Diogene, 22 juin 2017 à 20h19
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