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tome 1, Chapitre 34 « Jareth Kiokuobae » tome 1, Chapitre 34

– Merci.

L’enfant l’avait ramené. Autour d’eux, le paysage d’autrefois volait en éclat.

– Pourquoi, professeur ? Ce ne sont que des souvenirs, des choses enfouies sur lesquelles on ne peut revenir, des faits futiles qui font souffrir.

– Je suis étonné par ta réponse, mon garçon, sourit ce dernier, les yeux tournés vers le doux horizon.

– Pourquoi ne m’appelez-vous pas par mon prénom, ainsi que vous le faites lorsque nous sommes en cours ?

Il fixait le paysage déchiré. De la même manière qu’il avait rouvert en lui des blessures, il sentait qu’il faisait de même avec lui.

– Ton prénom ? Ce n’est qu’une façade derrière laquelle tu te caches. Et puis… où vois-tu une salle de classe ?

La faille se refermait, par derrière s’épanouissaient de nouveau les sinistres tours de béton, ceinturées par les hideuses langues noires bitumineuse, au bord desquelles ne poussaient que de rares arbres ; vestiges de ce qui fut auparavant une forêt luxuriante. L’enfant faisait la moue. Les lèvres courbées en avant, il dévoilait une chair purpurine.

– Tu n’aimes pas tes souvenirs et tu les déguises. J’ai relu à de nombreuses reprises tes copies. Chaque fois, je pensais que tout n’était que fiction et fumée. Cependant, je ne juge jamais de la forme sans jamais en avoir découvert le fond. Pardon, mais j’ai douté de ta sincérité.

Il se tut, ému.

– Ce sont des fragments de ta mémoire, n’est-ce pas ? reprit-il. Ta véritable mémoire, non celle factice sur laquelle tu assois ton personnage.

L’enfant demeurait silencieux.

– Oui, ce sont mes mémoires d’Ecarlate. Venez ! lança-t-il soudain, sa main toujours glissée dans celle de son professeur.

À les croiser, on les aurait pris pour un père et son fils ; le père aurait été le fils et le fils aurait été le père. Le patriarche obéissait et l’enfant ordonnait. Il ne lâchait pas la main de celui qui l’entraînait vers l’un des nombreux ponts qui enjambaient la ville. En cette période l’année, alors que la morte-saison exerçait son pouvoir, les rues étaient calmes et peu de monde circulait. Ce fut ainsi qu’ils se retrouvèrent aux pieds des piliers au bord de la rivière. Assis sur l’herbe rase, ils contemplaient leurs reflets respectifs dans une tache d’hydrocarbure qui flottait mollement.

– Que voyez-vous ? l’interrogea le garçonnet accroupi sur la berge, son doigt pointé sur leurs images déformées par les irisations.

Il se pencha à la surface, sa paume à quelques millimètres du miroir. Il y devinait le visage d’un enfant barbouillé et décidé, puis celle d’un adulte, sans doute jamais mûr.

– Que voyez-vous ? siffla son compagnon.

Dans sa tête, les mots se frayaient un chemin vers ces contrées qu’il n’avait jamais osé réexplorées, tant elles le terrorisaient. Il s’y figurait toujours une immense porte de bois sombre, avec des verrous plus gros encore que le corps d’un homme. Jamais il ne s’en approchait. Non, il s’enfuyait dès qu’elle lui apparaissait. Il en apercevait la réflexion dans la flaque, avec ses doubles battants et ses ferrures monstrueuses.

– Que voyez-vous ?

Sa voix était devenue lancinante, entêtante, pénétrante.

– Une porte… Une porte noire, cerclée de métal, fermée par un verrou de la taille d’une roue de chariot. Mais je n’ai pas de clé. Je ne l’ai jamais possédée.

– Oh que si ! Seulement, vous avez peur. Elle vous inspire la terreur. Elle se cache dans votre cœur.

Les mots s’insinuaient en lui, fouillaient, remuaient la lie de ses souvenirs, d’où remontaient des flots oubliés et nauséabonds, au sein desquels il avait jeté, il y a temps d’années, la clé.

– Que voyez-vous ?

Sa voix était à peine plus audible que le clapotis du fleuve sur la rive.

Tout était noir de l’autre côté du miroir.

– Un miroir…

– Que voyez-vous ?

Son ton enflait, semblable à la marée montante.

– Un miroir. J’aperçois un miroir capable de m’emmener de l’autre côté du miroir, jeta-t-il soudain.

Autour de lui, le monde bascula dans un jeu de contraste : l’envers devint l’endroit, grise était la couleur, la gauche devint droite et ses pieds reposaient dans le vide. À ses côtés, l’enfant avait grandi et lui avait rétréci.

– Non !

– Il le fallait, murmura l’enfant dans sa tête. Vous n’auriez pu le faire. Mais qui sait ?

– Qu’entends-tu par là ? le pressa l’homme devenu enfant.

– Rien de plus que ce que je viens de vous dire, énonça le garçon devenu grand.

– Alors, qu’ai-je vu ?

– Qu’est-ce que le miroir, professeur ? lui renvoya-t-il en retour.

– Mon âme.

– Un fragment seulement.

– Où sommes-nous alors, enfant ?

Le silence s’empara d’eux.

– Entre les mondes.

– D’où viens-tu ?

– D’où venez-vous ?

La porte vola en éclat, tandis que se répandait un nuage suffoquant de métal rougeoyant. Dans sa tête, une douleur fulgurante éclata tandis qu’il sombrait dans l’obscurité.

– Professeur ? Professeur ?

Une petite voix enfantine l’appelait. Il la reconnaissait sans toutefois pouvoir mettre un nom dessus.

– Pardon, je regrette d’en être venu à de semblables extrémités. Hélas, je ne pouvais vous perdre.

Était-ce cet enfant si renfermé, si mystérieux, qui s’adressait ainsi à lui ? La chose lui semblait si incroyable qu’il ne pouvait le croire. Il entrouvrit les paupières et découvrit son visage penché sur lui, à la fois froid et énigmatique.

– Où sont tes parents ? lui demanda-t-il soudain.

– Où sont les vôtres, professeur ?

La magie avait fui et son cœur s’était refermé. Avec lui, une question en appelait toujours une autre. Ainsi, jamais, il n’apportait de réponses. Mais plus encore que de ne rien avouer, c’était un appel à l’autre ; un renvoi à l’autre afin qu’il découvrît en creux la réponse tant attendue.

Penché sur l’eau, son professeur en effleurait la surface.

– Partout et nulle part à la fois ; comme les tiens. Ce nom que je porte, ce prénom dont tu t’affubles, tout cela n’est que mensonge. Est-ce que je me trompe ?

– Partout et nulle part à la fois ? Sans doute est-il juste de voir les faits ainsi, professeur, marmonna l’enfant.

Son regard dérivait, perdu et vierge de toute innocence.

– Qui es-tu ? l’interrogea-t-il de nouveau.

– Un enfant perdu… professeur.

– Cesse donc de m’appeler de cette manière. Tu me renvoies à quelque chose qui, je me questionne, si elle n’a jamais eu un sens.

– Comment devrai-je vous appeler, alors ? lança l’enfant sans quitter des yeux l’horizon imaginaire, déchiqueté par les hautes tours de la ville.

À côté de lui, l’homme semblait hésiter, accablé par un chagrin qui aura ressurgi.

– Jareth… Jareth Kiokuobae, petit garçon égaré.

– Comme il est beau. Quand l’avez-vous perdu ?

Des larmes montaient aux yeux de son professeur. Des larmes qu’il n’avait dévoilées à personne, pas même à celle avec qui il partageait, ce qui, il se l’avouait, était une vie d’errance et de désespérance. Penché sur son élève, il lui posa une main sur l’épaule.

– J’ai été adopté et on me l’a arraché. Et le tien ?

– Hélas, je ne peux vous le confier. Aucun gosier humain ne sera jamais capable de l’articuler.

– Pourquoi ?

L’enfant fixait sa paume. Il suivait du regard la trace délicate des capillaires.

– Il me faudrait révéler ce que je suis et de cela il n’en est pas question. SùHnüskot est ce qui s’en approcherait le plus.

– J’ignore si je serai capable un jour de répéter ton prénom sans l’écorcher.

– Pourquoi en douter, professeur ? Vous verrez un jour, vous le serez. Cependant, je ne comprends pas.

– De quoi me parles-tu ?

– Votre nom et votre prénom.

Jareth releva à son tour la tête pour mieux contempler l’horizon défiguré par les silhouettes bétonnées.

– Je… je les avais oubliés. Maintenant, la porte est ouverte et plus rien ne saura retenir ces flots du passé. Que se passera-t-il ensuite ? Personne ne pourra le dire, pas même moi.

– Puis-je vous poser une autre question ?

Sur le fleuve, un bateau s’était arrêté. Une ombre se penchait sur le bastingage et déversa dans le courant noir le contenu d’une boîte. L’enfant, navré, regardait faire sans mot dire cette rivière depuis longtemps morte.

– Bien sûr, murmura Jareth.

Lui aussi avait le regard rivé sur cette personne qui évacuait ses ordures dans l’onde putride.

– Qu’est-ce que c’est adopté et pourquoi vous avoir amputé de votre nom ?

– Hélas, j’ai perdu mes parents lors d’un accident d’avion. Je n’avais aucune famille proche et des gens étrangers s’y sont substitués. Cependant, sa disparition n’est pas de leur fait. Leur langue n’était pas la mienne et il me fallut apprendre la leur ; ceux qui m’avaient confié à eux ont jugé préférable de me donner un nom et un prénom plus appropriés.

L’enfant secoua la tête.

– Je crains de ne pas saisir vos explications. Pourquoi effacer votre nom ? Ce n’est pas un mot comme un autre, derrière lequel rien ne se nicherait. Il est semblable à l’un de ces fragments d’âme que vous avez entrevus.

Jareth s’agenouilla et salua.

– Tu as raison, SùHn… Ce nom rejeté dans l’ombre s’est toujours agrippé à moi, sans que jamais je n’ose le ramener à la surface dès lors qu’il m’aurait été possible. Même lors de mon mariage avec ma compagne, je n’ai pas signé de mon véritable patronyme ; elle-même l’ignore. Je doute qu’elle me connaisse à présent. Avec ce nom, c’est un pan entier de mon passé qui a disparu.

Pendant ce temps, le bateau était parti. À sa place flottent quelques monceaux de plastique.

– Professeur, vous souvenez-vous du temps de votre… adoption ?

– Oui…

Sa voix n’était qu’un soupir, un souffle échappé d’un tombeau.

– Je suis resté longtemps privé de parents. J’étais certainement trop étrange, car peu de gens m’approchaient et désiraient m’offrir une chance de m’épanouir dans une famille. En fait, je grandissais seul, en même temps que le monde imaginaire que je construisais. Il suffisait que je me place face à un miroir et alors je voyageais.

L’enfant regardait flotter les morceaux de plastiques, nourriture lugubre d’un fleuve à l’agonie. Ils lui rappelaient ses parents qui dérivaient dans le néant.


Texte publié par Diogene, 4 mai 2017 à 20h28
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