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Tome 1, Chapitre 33 « Séduction » Tome 1, Chapitre 33
Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis la croisade d’écarlate du seigneur Dobaso, dont il avait rapporté, en guise de trophée et comme preuve, une main tranchée à hauteur du poignet, enserrant un précieux cimeterre. Les caravaniers l’avaient momifiée et désormais elle était suspendue à l’entrée de la tente du seigneur Ettore. S’il avait gagné le respect de certains, il en allait tout autrement pour d’autres, dont la méfiance à son égard s’était encore accrue depuis cet incident. Les têtes, quant à elles, avaient été embaumées et enterrées au plus profond de la forêt, à l’exception d’une qui fut conservée, dans le plus grand secret, par une femme à qui l’on avait confié un souhait.
    
    – C’est fort étrange, seigneur Dobaso.
    – Qu’y a-t-il qui vous surprenne tant ? s’ouvrit l’intéressé.
    – Nous traversons depuis plusieurs jours le désert de l’Ombria et nous n’avons eu à déplorer aucune attaque.
    – Cela vous étonne-t-il ? Les lieux ne sont pas hospitaliers ; l’air brûlant dessèche les corps de quiconque s’y aventure sans précautions. De plus, les oasis sont si rares, que plusieurs jours sont nécessaires pour les joindre. Qui vivrait donc dans un endroit si hostile ?
    Son interlocuteur esquissa un sourire contrit.
    – Détrompez-vous, seigneur Dobaso.
    – Que sous-entendez-vous ?
    – Il est dans le désert des êtres vêtus de noir et à leur tête un homme, dont personne n’a jamais vu le visage. Ils vont et viennent accomplir leur besogne, même si ce chemin les conduit à leur mort.
    – Ne seriez-vous point en train de nous narrer la légende des Al-S’essin, seigneur Naldasio ? souria Dobaso.
    – Ils ne sont pas une légende, seigneur, et je m’étonne que nous n’ayons point encore reçu l’un de leurs émissaires. Ces derniers ne tardent jamais à s’en venir quérir le tribut que nous leur versons, chaque fois que nous empruntons les routes présentes sur leur territoire.
    – N’avez vous point songé qu’ils auraient pu en recevoir l’ordre ?
    – Que…
    L’homme n’acheva pas sa phrase, sa bouche agrandie par la terreur.
    – Allons, ronronna la voix du seigneur Dobaso. Ce serait fort dommage…
    – Si… gargouilla son interlocuteur, les yeux grands ouverts.
    – Merci, seigneur Naldasio. Permettez-moi, cependant, de me retirer. Vous n’aurez qu’à m’excuser auprès d’Ettore. Je ne doute pas que vous aurez toute compréhension à la nécessité que j’ai de m’absenter, murmura l’homme en éperonnant sa monture, avant de s’enfuir dans un immense nuage de poussière jaune.
    
    Journal de Vincente Naldasio
    
    J’ai laissé partir, mais s’enfuir serait plus juste, le seigneur Dobaso. Est-ce là son véritable nom ? Je crois que la chose nous importe peu à présent. Je ne sais s’il me l’a confié. Cependant, s’il en est ainsi, alors il l’aura scellé dans mon esprit, car personne ne doit lire ces lignes. Je l’ai vu disparaître à l’horizon et je me demande encore quelques explications je fournirai pour excuser son absence. Je devine que la nouvelle ne manquera pas de se répandre, tant les rumeurs bruissent à son sujet parmi nos attelages. Cela fait plusieurs heures et personne ne semble s’en émouvoir. Cependant, je ne désire pas éveiller la méfiance en ne reprenant point ma place dans la caravane. Anxieux, j’examine avec le soin le plus extrême les visages de mes compagnons, à la recherche du moindre soupçon de leur part à mon égard. Heureusement, je n’en trouve point trace, à mon grand soulagement. Hélas, je ne peux me départir du poids de cet immense secret qui pèse sur moi, que même ma plume demeure incapable de mettre en mot. Chaque fois que je tente de le coucher, j’écris à la place des choses infâmes ou illisibles. Personne ne remarque les changements qui s’opèrent chez moi et j’en conçois un profond apaisement ; je n’en supporterai pas plus. Pour oublier, je me concentre sur le paysage des dunes qui s’étendent à l’infini, sculptées par les vents qui chantent. Seules les ombres apportent une touche de nuance aux ocres unis de la terre brûlée par le soleil. Nous nous arrêterons bientôt, car nous arrivons en vue de l’oasis du Tertre Solitaire. L’astre est presque à son zénith et nous serons alors trop accablés pour que nous poursuivions notre route sans danger.
    
    Journal d’Ettore Ravano
    
    Des têtes rapportées par le seigneur Dobaso, nous n’en avons conservé qu’une, ainsi que la main à jamais, semble-t-il, refermée sur le cimeterre. Mes compagnons et moi-même avons fait embaumer ces objets, comme nous avait suppliés Estrella, la voyante aveugle. Pour une raison qui nous échappe, chaque fois que nous passons devant, un étrange malaise nous étreint, tandis qu’il nous semble sentir peser sur nos épaules le sourire ironique de cet homme. Cependant, dès lors que nous nous retournons et pensons le surprendre, nous ne découvrons que des ombres. Enfin, ce n’est pas le seul fait singulier et j’hésite même à le coucher, tant s’alourdit la plume que je tiens entre mes doigts. Elle est taillée dans du roseau. Pourtant, je la croirai sculptée dans du plomb.
    Malheureux que je suis devant l’impossible. Je ne puis m’acharner. Voici que je suis obligé d’abandonner toutes mes prétentions. Je m’en ressaisis pour coucher quelques sottises sur un coin de papier, aussitôt brûler ; elle est aussi légère que l’air. Maudit, je le suis, car chaque fois que je veux confier certains événements, même en passant par d’outrageuses circonvolutions, elle devient si lourde qu’elle en échoit sur le sol. Devant une telle évidence, le choix des mots importe peu, alors même que je suis dans l’incapacité de les griffonner, de les barbouiller. M’est-il encore possible de l’écrire sans l’évoquer, décrire la forme du trou dans le récit, sculpter le vide ? De cette manière, je pense, il me sera offert la liberté de circonvenir ces choses qui obombrent mon esprit, ainsi que celui de mes compagnons. Ils ne disent mot, mais leurs yeux parlent pour eux. Nous avons tous le même regard. Un vide à la place du plein. Un plein à la place du vide.
    
    Journal d’Adarra

    
    Estrella m’a encore montré son présent, aujourd’hui. J’ignore si je dois la croire ou non. Elle est presque la doyenne de la caravane et ses yeux ne contemplent plus depuis longtemps le ciel. Pourtant, elle m’a affirmée que lorsque l’homme lui en avait fait don ; très certainement… J’hésite devant le mot (oh ! Voici que je mets à rougir. Je ne devrais pas avoir de telles pensées vis-à-vis d’un étranger.) Bref, le seigneur Dobaso. Donc ce dernier n’avait la taille que d’un petit pois et le voilà plus gros qu’une noix, de la taille du poing d’un bébé potelé ; comme celui de Marronia à qui elle donne encore le sein. Enfin, s’interroger pour savoir s’il était de grande ou de petite taille, s’il a grossi ou non, ne nous dira rien de ce qu’est cette chose, ô combien mystérieuse, car c’est à ce point que cela devient passionnant. Oh, oui ! Estrella m’a assuré que le seigneur Dobaso lui a confié un souhait, destinée à elle seule. Ah ! Il serait alors vain de vouloir le lui dérober. J’en suis fort marrie, le mien est déjà formulé et Estrella ne semble guère disposée à en faire usage. J’ignore si quelque chose la retient, ou si elle se donne seulement du temps à la réflexion. Qu’elle le prenne et elle risque bien de finir les deux pieds dans une tombe avant de s’être vue exaucée. Et si je profitais de cela pour le lui emprunter et percer le secret de cette boite aux reflets mordorés. Patience est mienne et, si j’en juge par la mine de mon compère, le temps sera bientôt venu, à moins qu’elle ne me la concède de son plein, à moi, sa confidente.
    
    Journal d’Armando Litore
    
    Je ne sais si je peux coucher, à la lueur de cette chandelle, ce que j’ai entraperçu cette nuit, car de tous les mots, ceux-ci seraient les plus terribles. J’en suis même venu à douter de ma raison. Pourtant, je la sens derrière moi qui m’encourage à l’outrage et au blasphème.
    Elle m’assure qu’elle sera capable de me protéger du maléfice, qui accable d’autre que moi. Je ne demande qu’à la croire, car sitôt qu’elle s’éloigne ou relâche son étreinte, je me sens faible et périssable, semblable à un fruit blet, que l’on aurait laissé pourrir au soleil. Mais, surtout, elle me sustente d’une nourriture qu’il me serait impossible d’obtenir en de pareilles circonstances. Jamais, elle ne me dit de son origine. Elle se contente de disparaître quelque temps pour revenir, toujours quand la faim se fait dévorante, porteuse de ces fruits si désaltérants, qui me redonne vie et sans lesquels je dépéris, me laissant à sa merci. De lui, je ne peux rien en dire, car, malgré sa magie bienfaitrice, la sienne m’en empêche, tout juste serais-je capable, quand mes forces me seront rendues, de décrire les choses au plus vrai. En attendant, je sens la faim qui me gagne. Mais ce n’est pas une faim ordinaire, de celle que l’on comble en se sustentant de quelques mets. Il me faut reposer ma plume. Je le dois. Je le veux. Mais elle m’en dissuade et prolonge d’autant mon supplice. Le sien également ? Je n’ai pas de réponse tant ses yeux brillent de mille feux. Que sont-ils ? Qu’est-elle ? Ce sont des questions bien futiles et inutiles. Alors je poursuis, pour son plaisir, le mien aussi.
    
    Journal d’Enrico Tetano

    
    Comment la décrire ? Apparition, miracle, sublimation, majesté, déité ? Je pourrais tous les égrainer que je ne serai qu’insatisfait. Il n’est nul mot. Que dis-je ! Nulle figure, nulle contorsion linguistique ne suffirait, ne serait-ce que, à effleurer la surface de sa vérité, de sa beauté. Tout cela est d’un commun et d’une incommensurable fatuité, fade, incapable de rendre compte de sa magnificence. Même lui ne suffit à combler le vide béant que créer sa présence à mes côtés. Je sais qu’elle n’apparaît qu’à ceux qui en sont dignes et, des élus, heureux, j’en suis. Que je sache, nous ne sommes qu’une poignée, car c’est un feu bien particulier qui nous anime tous. Il est un signe distinctif, une marque qui nous élève au rang de ses disciples, quand les autres demeurent dans l’ombre, incapable d’en percevoir l’étincelle divine. Ah ! Je ne peux que lui en rendre grâce, car c’est elle qui m’a tiré de la lie où la vie m’avait jeté.
    De brillant tapissier, la destinée a fait de moi un médiocre caravanier, tout juste capable de gagner ce qu’il faut pour nous sustenter ma famille et moi-même, le reste de l’année, quand d’autres s’en vont parader. Etrange, car je ne prenais pas ombrages de ces singularités. Aujourd’hui, elles sont devenues des irrégularités que j’exècre de tout mon être, qu’il nous faut bannir et détruire, pour mieux les asservir.
    
    Journal de Valério Alvedi, dit la Chatte

    
    Qu’arrive-t-il à nos hommes, à nos femmes, à nous tous ? Je les vois s’enfermer dans des cocons le soir, pour ne ressortir qu’au petit matin. Les uns sont extatiques, d’autres excentriques ou encore apathiques, quand certains sont anémiques, le visage creux et les yeux enfoncés dans les orbites. Tout tient de la farce tragique à laquelle, malgré moi, je participe, car je ne peux nommer l’indicible. De temps à autre, je sens une présence, dont je n’arrive à déterminer le genre, me frôler. Tantôt homme, tantôt femme, parfois entre les deux, elle devient alors plus fine, plus séductrice et il est rare que je résiste. Elle se glisse à moi comme je la réclame. Je me glisse à elle quand il ne vient pas. Jamais il ne me repousse, mais jamais elle ne me touche. Lui, caresse, elle, délivre l’ivresse et m’empêche par là même de connaître le sort de ces pauvres hères. J’en viens à penser qu’elle me préserve de ses méfaits, quand lui fait de moi son jouet à elle. Entre ses bras, je suis heureuse. Les autres l’ignorent et cela m’importe peu. Qu’ils demeurent donc prisonniers de leur ténébreuse chrysalide ! Je ne m’en porterai que mieux.
    
    Journal d’Elisia Morelli
    
    Que ne nomme-t-on pas le Prince par son nom, car, de majesté, il en a la figure et l’allure, lui qui en porte si bien les couleurs, lorsqu’il passe nonchalamment la main à la bride de son cheval ? Il s’exhale de sa personne, tant de belles choses que je suis bien en peine de les nommer toutes. Hélas ! à mon grand désarroi, il n’a jamais daigné poser ses yeux sur moi, contrairement à cette femme, surgie de nulle part, qui sans cesse me dévore du regard. Seulement, je n’ai d’appétence que pour les chairs masculines, non féminines, aussi magnifiques que soit cette gourgandine. Néanmoins, j’ose affirmer qu’elle me laisse difficilement indifférente, tant sont nombreux les jeunes hommes et les jeunes femmes qui succombent à ses charmes, qu’elle sait, ma foi, fort bien mettre en valeur. Peut-être serait-il sage que je m’en approchasse pour mieux l’atteindre. Je ne l’ai jamais surprise en sa compagnie. Se pourrait-il alors ? Tentons donc le diable, je ne l’aurai que bien mérité.

Texte publié par Diogene, 22 avril 2017 à 21h41
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