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Tome 1, Chapitre 32 « Visage de l'Effroi » Tome 1, Chapitre 32
– La vanité vous perdra, capitaine, sourit l’homme qui se coulait hors du miroir.
    La troupe avait vidé les lieux et le silence régnait dans les appartements. Ce dernier n’en avait surtout pas pris ombrage, car ils étaient venus à la suite de son forfait. Une bien sombre histoire capable de le plonger dans l’embarras s’il n’y prenait pas garde. Toutefois, l’autre ne s’était guère montré amical, lorsqu’il avait dégainé son arme ; une dague à la lame acérée. Il n’avait fait que se défendre, lui qui répugnait à en user à moins d’y être acculé.
    – Vous disiez, susurra soudain une voix à son oreille, tandis qu’une épée se posait sur sa gorge.
    – Que la vanité vous perdrait, capitaine, rétorqua en écho l’homme, dont le corps se dissolvait. Navré pour vous, je ne suis que l’ombre de celui que vous êtes venu chercher.
    Entre ses doigts, ce n’était plus qu’une substance noire et visqueuse qui se désagrégeait sous l’effet des rayons du soleil. De rage, ce dernier envoya son poing dans le miroir qui, revanchard, lui lacéra la main ; du sang dégouttait de son membre blessé et s’étalait en une flaque vermeille sur le parquet. Poussant un juron, il rassembla ses hommes et ordonna une retraite en bonne et due forme, non sans laisser derrière lui un certain désordre. Nul doute qu’elle serait furieuse lorsqu’il lui ferait son rapport.
    
    – Comment est-il mort ? questionna une voix molle. De sa chute ?
    – C’est possible. Cependant, nous ne pourrons l’affirmer tant que nos haruspices ne l’auront pas examiné.
    – Ah ? Pourquoi garde-t-il ce morceau d’étoffe sur le visage ? Je vous pensais aguerri, maître Davorno.
    – Certes. Mais tel n’est pas le cas de nombres de mes assistants.
    À ces mots, son interlocuteur éclata de rire :
    – Les malheureux ! De ma jeunesse, j’ai répandu tant de tripes de mes adversaires que l’on aurait pu dessiner la frontière du royaume, si on les avait mises bout à bout. Croyez-moi, ce n’est pas ce cadavre qui m’impressionnera. Ah, ah, ah…
    – À votre guise, seigneur. Je vous tiendrai pour responsable s’il vous arrive quelques fâcheries.
    – Allez donc vous terrer, maître Davorno. Je n’ai pas besoin d’une nourrice. Il y a bien longtemps que j’ai tranché le sein de ma mère.
    Ce dernier haussa les épaules tandis qu’il tirait la poignée de la porte massive.
    – Ainsi que vous le dites seigneur, je vais me terrer. Je ne l’ai vu qu’une fois et, croyez-moi, j’en suis fort aise.
    Le porte se referma avec fracas. Dehors, un homme habillé d’un pourpoint et d’un surcot émeraude s’avançait, suivi de plusieurs silhouettes encapuchonnées et enchaînées.
    – Voilà qui fort cruel de votre part, maître Davorno.
    – Gardez donc votre ironie pour vous, seigneur Osario. Je n’exécute ce travail que sous la contrainte.
    – Bah ! Cet imbécile n’aura eu que ce qu’il méritait. J’en veux pour preuve qu’il n’a même pas envisagé qu’il serait lui-même l’objet de l’attention de nos haruspices.
    Derrière lui, les formes s’agitèrent, faisant cliqueter avec un bruit sinistre leurs chaînes.
    – Vous me dégoûtez, seigneur Osario.
    – Vous me flattez maître Davorno. Pour votre gouverne, réjouissez-vous d’être l’un des meilleurs en votre domaine, car mes charmants se feraient un plaisir de lire dans vos entrailles.
    – Que Styr vous emporte, vous et votre engeance !
    Ravi, ce dernier éclata d’un rire sinistre et tonitruant qui couvrit les hurlements de terreur qui jaillirent en même temps de la pièce adjacente.
    – Permettez-moi de vous poser une question, maître Davorno. Comment se fait-il que vous n’ayez pas succombé, comme cet imbécile ?
    Au même instant chut un corps ; bruit flasque de la chair lourde qui s’écroule sur le sol en pierre de taille.
    – Il faut croire que je n’ai plus peur de mes propres cauchemars. Ce n’est pas le premier mort de cette espèce qui passe entre mes mains.
    L’autre le dévisageait d’un air aussi sadique que gourmand qui ne lui inspirait que le plus profond mépris.
    – Vos parents ne s’étaient pas encore rencontrés que nous déplorions déjà les premiers morts ; une véritable hécatombe. Imaginez-vous un village entier plongé dans les ténèbres et la folie. Ce fut le début d’une épopée tant sanglante que dantesque qui prit fin aussi brutalement que mystérieusement.
    – Avez-vous la moindre idée de qui a mis un terme à cette croisade écarlate, maître Davorno ?
    Ce dernier secoua la tête, navré.
    – Aucune. De temps à autre, nous retrouvions un malheureux à l’esprit perdu, jusqu’à cet incident récent.
    – Feriez-vous allusion à la patrouille découverte au milieu de la forêt et retombée en enfance ?
    – En effet, je trouve cela curieux. Ces hommes ne se sont pas donné la mort, non plus qu’ils se sont entretués.
    Maître Davorno caressait sa barbe, intrigué par sa remarque.
    – Pensez-vous que le coupable soit la même personne ?
    – Je l’ignore. Cette réponse vous appartient, seigneur Osario.
    – Nous verrons, ricane ce dernier alors qu’il décrochait la lourde chaîne qu’il avait suspendue à un crochet fiché dans le mur. Puis il entraîna à sa suite le groupe d’haruspices.
    Maître Davorno s’empressa de rouvrir la porte massive et se précipita sur le cadavre dont il recouvrit l’effroyable visage d’une toile. D’un geste, Osario le chassa et lâcha la nuée noire sur le corps allongé sur la table. Amusé, ce dernier avait pris ensuite place dans un fauteuil, les jambes croisées sur une console garnie d’instruments en tout genre. Écœuré par le spectacle, maître Davorno s’était réfugié dans l’étude de ses pièces anatomiques.
    – Seigneur Osario, je vous prierai de ne point abandonner de marques de votre plaisir, grinça celui-ci.
    – Comme il vous plaira, maître Davorno, ricana ce dernier, un œil sur ses esclaves.
    Lié à eux par une magie aussi ancienne que noire, les haruspices abreuvaient leur maître de leurs images et lui procuraient un plaisir sans égal, malgré toutes les souffrances qu’engendraient ce genre de sortilèges.
    – Il suffit ! lança-t-il soudain.
    Aussitôt, les silhouettes se figèrent puis se retirèrent pour découvrir un cadavre sanglant, dont les viscères débordaient jusque sur le sol.
    – Eh bien ! Qu’attendez-vous ? leur aboya-t-il tandis qu’elles tentaient de s’éloigner de ce maître qui les terrorisait.
    Davorno leur tournait résolument le dos, écœuré par le sadisme de ce seigneur. Les haruspices étaient en général méprisés par le reste de la population, mais plus encore lorsqu’ils appartenaient à des tribus tout autres et refermées sur elles-mêmes comme pouvaient l’être les thanaphorès. Ils hésitaient, puis ils cédèrent et s’avancèrent vers cet émissaire du diable. Pendant ce temps, maître Davorno avait glissé des boulettes de cire dans ses oreilles. Il ne supportait plus les gémissements de ces créatures, quand elles étaient contraintes d’assouvir les envies de leur maître. Il ne releva le nez de ses études que lorsqu’il sentit le choc des corps amorphes s’effondrant sur le sol. Il ôta alors ses bouchons, sans un regard pour les formes couchées à terre. En face de lui, le seigneur Osario semblait comme prisonnier d’une narcose euphorique, sans perdre pour autant le moindre de ses réflexes.
    – Alors seigneur, avez-vous découvert quelques motifs de satisfaction ? grinça le médecin.
    Ce dernier eut un sourire mauvais.
    – N’ayez donc pas la langue si fourchue, maître. Il se pourrait qu’un jour elle le devienne.
    Davorno ne releva pas la menace et haussa les épaules.
    – Néanmoins, pour répondre à votre question, j’ai trouvé matière. Cependant, je suis fort gêné, car les souvenirs de cet homme sont confus. J’ai cru apercevoir au moins deux personnes, un enfant et une autre qui pourrait être son père. Enfin, cela n’a guère d’importance. Je ne suis que le réceptacle, ce qu’ils en feront m’indiffère, s’esclaffa-t-il, un regard méprisant aux haruspices qui se traînaient par terre.
    Davorno s’éloigna et s’en alla quérir la cage de fer. Elle était si lourde qu’il ployait sous son poids et manquait de souffle à chacun de ses pas.
    – Je vous remercie très cher, rugit Osario comme il se saisit de l’un des corps enchaînés et le jeta sans ménagement dans leur prison.
    Pendant ce temps, maître Davorno s’affairait à cadenasser une par une les lourdes pièces de métal aux barreaux de la cage. Quand le dernier fut balancé, il aida, celui qu’il n’osait appeler confrère, à la repousser vers le fond de la salle, juste au-dessus de la trappe qui les conduirait aux oubliettes.
    – Seigneur Osario, je n’espère aucune aide de votre part en ce qui concerne ce gentilhomme, n’est-ce pas, ajouta Davorno en pointant de l’index le cadavre éventré.
    – Stryrr, non ! N’osez même pas effleurer cette idée, maître. Toucher ce corps putride, très peu pour moi. Cependant, je serai magnanime cette fois. J’enverrai quelqu’un vous en débarrasser, ronronna-t-il.
    – C’est trop aimable de votre part, seigneur Osario, grinça Davorno.
    – Entre nous ! s’écria ce dernier comme il s’éloignait. Je serai à votre place, je me dépêcherai de ranger vos autres patients, ainsi que votre carcasse. Il se peut qu’il éprouve quelques difficultés à faire la différence.
    Écœuré par tant de mépris et de désinvolture, le médecin grimaça.
    – Vous êtes trop bon, seigneur.
    Mais l’autre ne se retourna pas et s’éclipsa dans le sombre couloir, délaissant l’homme seul à sa tâche.

Texte publié par Diogene, 8 avril 2017 à 20h41
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