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Tome 1, Chapitre 30 « Carré de Têtes » Tome 1, Chapitre 30
Fascinée, la pièce allait et venait entre ses doigts. La vieille femme aveugle se remémorait les paroles de ce seigneur : un souhait. Fait étrange, bien qu’elle n’eut plus jamais vu la lumière du soleil depuis plusieurs éons, elle en distinguait parfaitement les contours et les ombres. De plus, il avait grossi, passant de la taille d’un pois à celui d’une noix, en même temps que sa géométrie devenait plus complexe. Cependant, que quelqu’un s’approcha d’elle et elle le faisait aussitôt disparaître dans les plis de sa veste miteuse et crasseuse.
    – Ravano, j’aurai une question à vous soumettre. Si vous me le permettez.
    – Je vous en prie, seigneur Dobaso. Sachez seulement qu’il est des réponses que je ne pourrai vous donner.
    – Cela n’a que peu d’importance, car…
    Les mots flottaient, suspendus entre les lèvres de ce singulier seigneur, dont les traits devenaient flous.
    –… il est des choses qui ne se refusent pas, signor…
    L’homme avala avec difficulté sa salive. Cette voix. Il était incapable de s’en défaire. Elle s’insinuait, se lovait contre son être et faisait de lui rien de moins qu’une marionnette.
    – Ravano, je m’étonne de croiser certaines gens dans votre convoi. Vous vous dites marchands convoyant des trésors de l’orient vers l’occident et, cependant, vous voyagez avec des aveugles, culs-de-jatte et autres estropiés. Pourquoi tolérez-vous leur présence ? Ils sont nécessairement une gêne, puisqu’ils ralentissent le cours de votre caravane.
    À ses côtés, son interlocuteur, mal à l’aise, cherchait et sous-pesait ses mots, sa langue collée à son palais.
    – Seigneur Dobaso. Ils sont là de la même manière que vous vous êtes attachés à nous. Chacun d’entre eux possède un talent et, en échange de leur loyauté, nous leur offrons le gîte et le couvert.
    Ce dernier balaya du regard le trio, en même temps qu’un sourire cruel illumina fugitivement son visage.
    – Et cette vieille aveugle, quel est donc son rôle ?
    – Je… je ne puis.
    – Vraiment, ronronna la voix suave de cet être de cauchemar.
    Imperceptiblement, ses doigts se tendaient vers son corps, semblables à des arachnides tissant de concert une immense toile de soir. Sur sa monture, Ravano résistait autant qu’il le pouvait à l’attrait de ces yeux chargés d’éclairs. Bien qu’il soit, comme ses amis l’appellent, un homme à femme, il ressentait pour lui une attirance qu’il ne s’expliquait pas. Ce n’était ni de la séduction, ni de la fascination, mais quelque chose de plus profond.
    – Je… euh…
    – Me décevriez-vous, Etorre Ravano, susurra celui qui n’était plus un homme.
    L’homme se raidit. Hélas, sa volonté s’amenuisait. Il ne valait guère plus qu’un vulgaire jouet.
    – Non ! Non… mais
    – J’attends, minauda la voix, amusée, par la vaine résistance de l’homme.
    – Elle est notre voyante, lâcha-t-il dans un soupir.
    – Alors, réjouissez-vous ! Car, bientôt, elle verra bien plus de choses qu’elle n’en aura jamais rêvé, souffla-t-elle celle qui redevenait lui-même.
    – Merci, Signor Ravano.
    – Je vous demande pardon, seigneur Dobaso. Mais pourquoi me remerciez-vous ?
    – Enfin, vous avez répondu à ma question, murmura ce dernier, en feignant l’ignorance.
    Les yeux de son interlocuteur papillonnèrent un instant comme s’il était à la recherche d’un temps qu’il ne retrouvait pas.
    – Et quelle était donc votre question. Je crains de ne l’avoir oublié.
    – Quelle importance ! D’autant que… Avez-vous remarqué ce qui se profile l’horizon ?
    Surpris, Ravano releva la tête et scruta un long moment le sommet de la colline, en vain, jusqu’à ce qu’un doigt pointe une tache noire.
    – Qu’est-ce… Seigneur Dobaso. Des voleurs ?
    Son interlocuteur hocha la tête.
    – Oh oui, des voleurs, ronronna-t-il. Quarante voleurs, en incluant leur chef. Ce dernier possède la très fâcheuse propension à raccourcir les têtes qui dépassent un peu trop à son goût.
    – Quarante, murmura livide Ravano. Comment pouvez-vous ? À cette distance ?
    En face de lui, le seigneur Dobaso eut un sourire cruel, tandis qu’il dégainait son cimeterre.
    – Ne… non, s’étranglèrent les trois hommes en découvrant le reflet de la lune dans la lame au clair.
    Soudain, un immense éclat de rire brisa le silence.
    – À quoi pensiez-vous, Ettore ? Voyons, il s’agit des leurs, non de la vôtre. Ah, ah, ah… Disons qu’à l’instar de certains de vos gens, je suis un être plein de ressources. Ne vous ai-je point assuré de ma loyauté le temps de votre périple.
    Le seigneur-marchand déglutit.
    – Si bien sûr, seigneur Dobaso. Mais…
    – Oui ! Je le reconnais bien volontiers, elle est impressionnante, siffla-t-il, son pouce sur le tranchant.
    – Permettez-moi de lever ce malencontreux doute, Ettore Ravano, ajouta-t-il, avant d’éperonner violemment sa monture qui s’en fut au galop vers le sommet de la colline.
    Pendant ce temps, ce dernier lança des ordres afin que tous fussent prêts à défendre la caravane et les vies de ses accompagnants.
    – Ou cet homme est fou, ou c’est un dieu, murmura pour lui-même le marchand.
    Puis, il s’en retourna vers les membres qui couraient aux armes. À quelques encablures de là s’étendait un massif forestier ; à couvert, il leur serait plus aisé de riposter, d’autant plus que beaucoup d’entre eux étaient des grimpeurs aguerris.
    – Avancez dans la forêt ! s’exclama Etorre. Camouflez les caravanes et les arboricoles à leurs postes.
    Une vive clameur lui répondit et le convoi s’ébranla pour mieux disparaître dans le sous-bois, moins d’une heure plus tard. Depuis son gué, au sommet de la cime d’un chêne, Etorre Ravano scrutait l’horizon à l’aide d’un tube à verre. Il aperçut le campement des voleurs, mais d’eux il n’en devinait nulle trace. Inquiet, il balaya toute la ligne de crête. Toutefois, il ne vit nul signe qui puisse trahir leur présence. Soudain, un hululement strident déchira le bois, glaçant le sang de même les guerriers les plus aguerris ; expression d’une joie démente et sauvage. Pendant ce temps, il entrevit l’éclat pâle d’une lame brandie par un cavalier qui dévalait la colline à toute allure. Parce que la lune était pleine, et le ciel sans nuages, il put distinguer, sans peine, le visage du seigneur Dobaso, ruisselant de sang et affichant un sourire de forcené. À sa selle étaient plusieurs sacs volumineux qui se ballottaient violemment.
    – Quel était donc ce cri, Etorre ? l’interrogea un jeune soldat en arme.
    – Malédiction, Fabioso. À ma connaissance, seuls quelques-uns parmi les doyens l’ont entendu et ne l’ont jamais oublié.
    – Mais…
    – Pas un mot de tout cela à quiconque, Fabioso. Maintenant, va-t’en trouver Majorno, Eclisia et Vaccini. Qu’ils me rejoignent dans un quart d’heure sous le grand chêne, car j’ignore si nous ne venons pas de convier un démon à notre table.
    Ce dernier acquiesça, puis se fondit dans les frondaisons. Le seigneur Dobaso était encore à plus d’une lieue, ce qui leur laisserait assez de temps pour délibérer.
    Pendant ce temps, le cavalier, qui n’ignorait rien des projets nourris à son encontre – il y avait veillé en confiant cette boîte à cette femme – se délectait du cri poussé par l’enfant ; rien ne le réjouissait autant. C’était un pari audacieux de sa part. Son coup s’apparentait à un feu de tourbe, un feu qui couve et ne cesse de consumer la terre. Un sourire sur les lèvres, il apercevait le camp qui grossissait à mesure qu’il s’approchait. Arrivé devant la tente du seigneur marchand Ravano, il y pénétra sans l’ombre d’une hésitation.
    – Quarante voleurs ! Quarante têtes ! rugit-il en balançant ses quatre sacs au sol, sous les regards médusés de l’assemblée.
    – Ne vous avais-je point promis, signor Ettore, que leur chef avait la très fâcheuse tendance de raccourcir les têtes de ses compagnons ? ronronnait le seigneur Dobaso.
    Autour de lui, les quatre marchands le contemplaient terrifiés.
    – Mais… qui êtes vous enfin, par tous les diables ? murmura, pâle comme la mort, le dernier des survivants, les têtes de ses compagnons à terre.
    – Le diable dites-vous ? Voilà qui me flatte. Cependant, au risque de vous décevoir, je ne suis que l’ombre d’un monstre.
    Jamais la réponse ne parvint à ses oreilles, seulement celui de la chute d’un objet pesant sur le sol. Il s’empara alors des têtes décapitées et leur enfonça dans la gorge une pierre noire de la taille d’un haricot, puis les replaça sur leurs corps respectifs.
    – J’ignore si je ferai ou non appel à vous. En attendant, vivez et vaquez comme si rien de tout cela n’était arrivé, messieurs.
    Ainsi, tandis que les cadavres revenaient à la vie, il sortit avec célérité de la tente, traînant derrière lui ses trophées. Patient, il attendait que ces messieurs quittassent les lieux.
    – Est-ce vous, Seigneur Dobaso ? s’exclama une voix depuis l’intérieur.
    – En effet ! Et pour preuve de ma loyauté envers vos gens, je vous ai ramené les têtes des trente-neuf voleurs et celle de leur chef. Que dois-je en faire ?
    Sortirent alors quatre personnes à la mine contrite, car, il devait en convenir, l’homme avait tenu parole.
    Où sont leurs cadavres ? s’interrogea soudain l’un d’eux. Je ne vois ici que des têtes.
    – Pardonnez-moi, signor, de ne point les avoir traînés derrière moi. Hélas, ils étaient d’un poids considérable et ma monture aurait été bien en peine d’accomplir semblable exploit. Néanmoins, il pourrait vous être agréable de vous rendre sur les flancs de la colline ; ils jonchent encore le sol.
    – Et leurs armes ? répliqua vertement un autre. Pouvons-nous au moins les voir ?
    Pour toute réponse, le cavalier lança à leurs pieds un lourd sabre, à la garde incrustée de magnifiques pierres taillées, toujours tenue par une main tranchée à hauteur du poignet.
    – Cela vous convient-il, Messieurs ? ronronna l’homme, dont les yeux semblaient si différents.

Texte publié par Diogene, 22 mars 2017 à 20h55
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