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Tome 1, Chapitre 26 « Logherria » Tome 1, Chapitre 26
Plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis l’incident qui avait fait retomber dans leur plus tendre enfance les membres de l’une de ses patrouilles. Le bourgmestre avait eu son rapport et n’y avait donné aucune suite, car ils étaient encore vies. Cependant, le commandeur Ficini n’était pas homme à se satisfaire d’aussi peu et il se rendait aussi souvent que possible au monastère, prétextant à chacune de ses visites la mesure des progrès accomplis. Ces derniers, même s’ils étaient faibles, n’en étaient pas moins perceptibles. On ne les changeait plus et ils marchaient de nouveau. Hélas leur langage restait celui d’un enfant en très bas âge. Ils ne s’exprimaient plus que par cris et borborygmes. Était-ce ainsi que le conseil espérait obtenir des indices ? En son for intérieur, il en doutait. En revanche, pour d’autres la chose semblait moins certaine, car peu de temps après leur admission, le monastère avait reçu une délégation de l’ordre de Styrr, avec à sa tête Seigneur-Chevalier Kakeru. Peu de temps après, vint Dame Nyx ; éminence grise de l’Alcirex. Depuis ils y demeuraient. Cela l’étonna, car sitôt leur mission remplie, les chevaliers étaient rappelés. Or si Dame Nyx était libre de ses mouvements, il en allait tout autrement des croisés de l’ordre qui vouaient une fidélité aveugle à leur supérieur. Que cachait donc ce singulier incident pour que d’aussi importantes personnes s’enterrassent en ces lieux ? De la même manière, il avait croisé, à de trop nombreuses reprises, ce chasseur qui l’avait aidé à capturer ses soldats terrorisés. Jamais il ne s’approchait de l’abbaye. Il rôdait toujours autour, comme s’il guettait le moindre des mouvements de ses habitants.
    Seul à sa table dans l’auberge, dans lequel les conversations allaient bon train, il ruminait. Il lui paraissait par trop invraisemblable que l’on ne poussa pas plus loin les investigations. Que ses hommes fussent encore en vie était une chose remarquable, mais que l’on ne recherchera point le coupable en vue de le traduire devant un tribunal en était une autre. Il devinait qu’il n’obtiendrait rien de la part de sa hiérarchie, encore moins de l’ordre de Styrr. Aussi prit-il la décision de se rendre chez les disciples du Traum. Leur temple universitaire était à une journée de cheval et il comptait y demeurer au moins trois jours, le temps de mener à bien son enquête. La commanderie ne lui refuserait pas de lui octroyer un congé. Sûr de sa décision, il abandonna le reste de sa pitance à un ogre de passage et s’en fut sans que quiconque lui prêta la moindre attention.
    Dehors, le soleil combattait avec vaillance les épais nuages qui voilaient le ciel, tandis qu’il projetait des ombres malvenues sur les prestigieux bâtiments.
    – Ainsi, donc, vous désirez prendre congé de nous commandeur. Ma foi, je ne vois rien qui s’y oppose. Depuis ce malheureux incident, l’on ne nous a rien signalé et la garnison saura bien se passer de vous pour quelques jours. Hormis quelques bagarres, ou des buveurs de court chemin qui traînent dans la ville ; vos hommes n’auront pas fort à faire.
    – Merci, monseigneur.
    Sur ces derniers mots, le commandeur Ficini prit congé, lesté d’une bourse contenant sa solde d’une semaine. Il ne pensait pas en avoir besoin, mais savait-on jamais. Sorti des bureaux de la milice, il s’en retourna alors à la caserne où il transmettrait à ses subordonnés ses consignes.
    – Messieurs ! Je pars dès demain et ce pour une semaine. En mon absence, je délègue ma fonction au lieutenant Eccemerio Vardo. Le bourgmestre m’a confirmé que la région était calme en ce moment, hormis quelques bagarres entre bandes rivales. Sur ce, je vous salue, messieurs !
    Puis le commandeur se retira, demandant à l’un de ses palefreniers qu’il lui prépara pour le lendemain sa monture.
    De retour chez lui, où personne ne l’attendait sinon un placide greffier qui avait décrété que cette maison serait la mienne.
    – Ah ! Toujours aussi fidèle à ce que je constate ! s’exclama-t-il en l’apercevant, vautré sur le rebord d’une fenêtre ensoleillée. Navré, mais tu devras te passer de moi cette semaine. Pour toute réponse, ce dernier se contenta de miauler bruyamment, suivit d’un ronronnement tout aussi peu discret.
    – Ah ! Bah, il n’y a rien à tirer de vous, messire chat, maugréa-t-il en jetant ses bottes dans un coin de la pièce, pour se chausser d’une paire de mules ; rituel indispensable lorsqu’il se rendait dans son bureau.
    À l’intérieur, même une laie n’y aurait pas retrouvé ses marcassins. Néanmoins, par la mnémotechnie, le commandeur savait où poser son regard chaque fois qu’il lui importait de trouver quelque chose. C’était aussi un moyen très commode de prendre au piège d’éventuels espions ou maraudeurs, en même temps que décourager les voleurs. Se saisissant des affaires dont il aurait bientôt besoin, il s’en fut dîné sous l’œil goguenard de son voisin poilu.
    – Tiens ! lui lança-t-il tout en jetant quelques reliefs de son repas. Le chat, fort gourmand, s’empressa de les engloutir.
    – T’inquiète pas, ajouta-t-il. Je dirai aux enfants de te nourrir. De toute façon, il y a bien assez de souris par ici pour tenir un siège. Régale-toi, messire Greffier.
    Repu, ce dernier sauta et reprit sa place au bord de la fenêtre, sur lequel tombait un rayon de soleil.
    – Insouciant ! Bah, je ne sais si je te dois t’envier, philosopha le commandeur, appuyé sur la fenêtre tout à sa contemplation de la cité étalée sous ses pieds.
    Les rues étaient encore fort animées et les tavernes bruissaient des éclats de rire et des échanges, pas toujours pacifiques, de leurs clients. Ficini ne s’était jamais marié, de temps à autre, une femme partageait sa couche. Il n’avait jamais fait de son grade un argument à même de les convaincre. Parfois, il lui arrivait de traîner dans le quartier des courtisanes, auquel cas, il rentrait rarement seul. Néanmoins, ce soir il en serait autrement se satisferait d’une simple promenade sur les remparts.
    – Alors commandeur, l’on s’octroie quelques congés ?
    Celui qui s’adressait à lui de cette manière était un homme de quelques années son cadet et vêtu d’un pourpoint mauve.
    – Bonsoir, Signor Valerio. Que me vaut cette question.
    – Simple curiosité de ma part, commandeur. J’ai seulement remarqué que vous veniez toujours vous recueillir sur les murailles la veille d’un départ.
    – Ah ! Je vais changer mes habitudes alors. Que m’arriverait-il si l’on me confiait une mission confidentielle et que, la veille de celle-ci, je pousse le pas par ici ! s’exclama-t-il.
    Le signor Valerio se joignit à lui.
    – Le rire est contagieux dit-on ! Le vôtre sans aucun doute. Partez-vous en voyage d’agrément ?
    – En quelque sorte, soupira-t-il, absent. Bonne soirée, Signor.
    – Bonne soirée commandeur.
    Ce dernier poursuivit sa marche sur la ceinture de pierre qui courait tout autour de la ville. En chemin, il croisa plusieurs membres de sa garnison qu’il salua à chaque fois. Sa ronde achevée, il rentra alors que le soleil se couchait à l’horizon.
    – Ainsi, donc Ficini, on ne salue plus ses amies, minauda une voix derrière lui, alors qu’il s’apprêtait à s’engager dans une ruelle déserte.
    Avec lenteur, il se retourna et découvrit, découpée dans le clair-obscur du couchant, la ravissante silhouette d’Isadora Orano.
    – En effet. Ah, toutes mes excuses, Signora. Hélas, ne me demandez pas de vous joindre à votre charmante personne, car je serai dans l’obligation de décliner votre invitation, murmura-t-il sans animosité.
    Isadora eut une moue mutine, papillonna un instant, puis se rapprocha du commandeur d’un pas plein de grâce et d’allant.
    – Navré Isadora. À mon retour, je vous le promets, lui susurra-t-il à l’oreille.
    – Entendu, commandeur. Mais tenez votre promesse, sinon…
    Étouffant les fausses velléités de la courtisane, il l’embrassa, puis se retira tandis que la dame dessinait un sourire sur ses lèvres purpurines.
    – Hum, nous dirons que c’est un acompte, Ficini.
    De retour chez lui, ce dernier fit une toilette rapide et partit se coucher. Il se lèverait à l’aube et n’arriverait au temple que fort tard. Néanmoins, avant se de se glisser dans sa couche, il s’en retourna dans son bureau où demeurait une grande cage. Là, il se saisit d’un minuscule sceau d’argile, qu’il glissa dans une petite bourse en cuir. Ensuite, il s’approcha de la cage et l’ouvrit. Sur le seuil, un petit oiseau couleur nuit s’était posé, un orphos, capable de se fondre dans tous les paysages. L’animal ébouriffa quelques instants, puis voleta dans la pièce, avant de se poser sur un perchoir en bois qui faisait face à une carte.
    – Tu te rendras là, lui chuchota le commandeur, tout en suspendant à l’une de ses pattes le minuscule sac.
    L’oiseau examina le panneau, sauta sur le rebord, revint et, ayant jugé qu’il en savait assez, il prit son envol. Au même instant, alors que Ficini se penchait par la fenêtre pour suivre la course de son messager, son regard croisa le sien. Aucun doute n’était possible, malgré l’obscurité croissante. Vivement, il s’empara de sa cape et de ses insignes et dégringola quatre à quatre les marches, puis fit le tour de sa maison. Mais l’homme avait déjà disparu.
    – Ah ! Cela me va, murmura amusé Ficini qui s’engagea dans l’une des ruelles adjacentes.
    Il ne savait en quelle direction était parti la silhouette. Néanmoins, il n’ignorait pas que celle dans laquelle elle s’était engagé le conduirait tout droit vers les halles de la ville et il y serait bien avant lui. Courant aussi vite que ses jambes le lui permirent, il déboucha bientôt sur la place déserte. Il n’avait pas fait plus de quelques pas qu’une lame glacée se posait sur sa gorge.
    – Voilà qui est bien imprudent commandeur, feula une voix rauque dans sa nuque.
    Ficini esquissa un geste, mais il sentit la pression de la lame se raffermir. Vaincu, ce dernier relâcha sa prise. Heureusement, personne ne rodait dans les parages. Pour autant, la dague ne s’était pas éloigné de lui.
    – Suivez-moi, commandeur. Je vous en prie, souffla derechef la voix.
    Ce dernier hocha la tête et se laissa entraîner dans l’un des recoins obscurs de la halle silencieuse. Malgré l’épaisseur des ténèbres, l’homme qui le guidait donnait l’impression d’y voir comme en plein jour, à l’instar des noctus et autres félins qui peuplaient la ville. Il esquivait avec une grâce élégante les tables et les planches qui jonchaient le sol ; jamais ses pas ne se trompaient. Soudain un violent sifflement rugit à ses oreilles et les lui boucha.
    – Cela se passera commandeur, ronronna son guide.
    – Si vous le dites, couina ce dernier.
    – Détendez-vous, commandeur. Vous me donnez l’impression de vous avoir pris en étau vos choses précieuses.
    Ce dernier faillit répliquer vertement, lorsqu’il se rendit compte que la lame n’était plus là. Avec violence, il s’écarta de l’homme qui le retenait quelques instants plus tôt. Hélas, son pied heurta une planche pourrie qui le déséquilibra, puis chut dans une flaque brunâtre et sans odeur. Il écarquilla les yeux, il ne distinguait plus les prunelles phosphorescentes de son interlocuteur.
    – Mais qui êtes-vous à la fin ? piailla-t-il.
    – Oh ! Je pensais que vous l’aviez déjà deviné, répondit du tac au tac l’étranger.
    Ficini se redressa tandis qu’il tâtonnait dans le noir. Soudain, sa main heurta ce qui ressemblait à une table.
    – À votre place, je le prendrai comme un siège. Vous y serez plus à l’aise que par terre.
    Le commandeur admit que sa remarque n’était pas dénuée de bon sens. De plus, il lui aurait été inutile de la lui lancer à la figure. Il n’y voyait goutte, quand son adversaire était nyctalope.
    – Bien sûr ! Je vous ai reconnu. Mais ce visage n’est qu’une façade, n’est-ce pas ?
    – En effet, vous êtes perspicace, commandeur Ficini. Ne croyez pas que je suis là pour entraver votre enquête, encore moins vous empêchez de rejoindre l’ordre des Oneiros.
    – Mais alors pourquoi toute cette mise en scène ?
    – Les murs de la ville ont des oreilles, commandeur… Bien plus que vous ne sauriez l’imaginer. Je suis seulement venu vous mettre en garde. Défiez-vous de l’ordre de Styrr !
    – Qu’est-ce que…
    Mais sa phrase n’alla pas plus loin. Il était devant chez lui et les étoiles luisaient dans la nuit.
    – Peut-être à bientôt, commandeur Ficini.
    Inutile qu’il s’en retournât, il ne découvrirait personne.

Texte publié par Diogene, 31 janvier 2017 à 18h16
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