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Tome 1, Chapitre 24 « Une Vie pour Une Vie » Tome 1, Chapitre 24
Cette nuit-là, l’enfant dormit fort mal ; son esprit dans les eaux troubles de la lisière qui sépare le rêve du cauchemar. Il voyait la face ricanante de l’homme en noir, avec ses yeux miroirs. Il lui tendait un objet doré qui pouvait bien ressembler à l’agnelle. L’avait-il acheté ? Ce jour-là… était-ce un baume ou lui-même qu’il avait acheté. L’enfant était incapable de répondre. Et cette femme, cette princesse dont il connaissait les noirs desseins, pour avoir lu et relu ce conte, existait-elle ou n’était-elle qu’un artifice imaginatif, rajouté par la suite pour ne point heurter ou troubler d’hermétiques esprits?
    Ce matin, il avait feint la maladie et la fatigue. En effet, il désirait poursuivre, approfondir sa lecture et peut-être forger des certitudes. Ainsi, sa mère s’en était allée cueillir certaines baies tandis que son père avait relevé les pièges ; lui demeurait enfermé dans sa chambre le grand livre ouvert posé sur ses genoux.
    
    Bien des années s’étaient écoulées depuis que son fils s’était mis en quête de trouver cet homme aux yeux miroirs. Aussi, quelles ne furent sa joie et son bonheur en le voyant revenir, encore plus lorsqu’il le vit en compagnie de cette jeune jouvencelle au teint frais. Son fils lui narra alors comment il l’avait arraché aux griffes de son frère, qui n’était autre que l’homme de la prophétie. À ces mots, le roi poussa de hauts cris aussitôt apaisés par la jeune fille, quand elle lui assura que ce dernier n’aurait plus aucune emprise sur elle, non plus qu’il n’avait moyen de venir la ravir. Soulagé et rassuré, ce dernier convint qu’il était temps de célébrer les noces de son enfant et cette princesse de la nuit.
    Ainsi fut dit, ainsi fut fait ; trois mois après la réapparition du Prince Hippolyte, accompagnée de la mystérieuse jeune femme, le roi fit une grande fête et tout le monde en fut heureux. Hélas, s’il se réjouissait en son âme de savoir son fils comblé de bonheur, il n’arrivait pas à chasser l’infime soupçon qui demeurait encore logé dans son cœur, après qu’il eut croisé le regard de sa bru. Néanmoins, les joies qui suivirent leur union l’ensevelirent et il n’y songea plus, d'autant plus que sans autre héritier que lui et se sachant au crépuscule de sa vie, il se désespérait de voir son royaume déchiré par des guerres fratricides. Hélas, même enfouie, la graine semée n’en germa pas moins, croissant dans les silences de son esprit. Les jours passèrent, les semaines se succédèrent sans que jamais les formes de sa belle-fille s’arrondissent, au détriment de son fils dont l’humeur s’assombrissait de jour en jour, et bientôt là où régnait l’harmonie naquirent le chaos et la folie.
    Ni cris, ni vagissements, encore moins de ravissements, rien de tout cela n’habitait le château, mais l’aigreur et la rancœur, accompagnées d’une colère larvée qui s’exprimait par la tyrannie. Personne n’avait cœur à l’ouvrage et tous étaient maussades à l’exception de la princesse qui s’en délectait tandis que le roi dépérissait et le prince Hippolyte devenait l’ombre de lui-même. À la cour les conseillers s’affolaient, la vermine ravageait les champs et menaçait les récoltes ; la famine guettait. Même le ciel se mêlait à leur malheur avec les pluies diluviennes qui s’abattaient sans cesse, faisant sortir les rivières de leur lit et emportant les gens et leur maisonnée dans la foulée.
    Au fond du cœur du roi, la fleur du doute était presque éclose et il n’avait nul besoin des mots et des bruits de son entourage. Il avait des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. De sa bouche, jailliraient les ordres et, de la main, il frapperait le félon. En attendant ce jour, il ferait preuve d’une extrême patience et d’effacement, afin d’assoupir le conflit qui couvait entre lui et son fils, à propos de sa jeune femme. Les mois, les saisons, passèrent, jusqu’à un hiver plus rigoureux encore que dans les souvenirs des plus anciens. L’eau des lacs et des rivières était gelée, cela eut pu faire le bonheur des plus jeunes, si le froid mordant ne les avait pas maintenues à l’intérieur des chaumières auprès des foyers brûlants. Prisonniers de cette gangue minérale, les paysages demeuraient figés, même lorsqu’ils émergeaient lors de la montée du soleil à son zénith, quand il chassait les derniers lambeaux de la brume matinale. Tout le royaume était plongé dans cette stupeur hivernale ; les arbres étaient enfermés dans des prisons de verres et les terres étaient désormais aussi dures que de la pierre. Les gens ne mouraient pas malgré la famine et le froid. Ils attendaient, rassemblés entre les murs du château, seul lieu où était encore dispensé un peu de chaleur. Derrière les enceintes, les mines étaient grises et les cœurs refroidis, tandis que se propageaient les rumeurs les plus folles et les plus lugubres à propos du couple héritier.
    Quiconque s’y serait aventuré, qu’il serait reparti sans autre forme de procès et aurait raconté que le château n’était plus peuplé que par des spectres et des âmes en peine.
    Pendant ce temps, enfermé dans une pièce sans foyer ni fenêtre, le vieux roi ruminait. Tous ces malheurs s’étaient abattus depuis que son fils s’en était revenu avec cette femme aux yeux dissemblables. Était-ce là la marque de l’Infâme ? Il n’osait y croire et plus le temps passait, plus celui-ci venait à lui donner raison. Posée sur son bureau en chêne, une dague de cristal, dont on disait qu’elle avait le pouvoir de renvoyer les démons dans leurs royaumes infernaux. Son manche était en quartz et sa lame d’acier était recouverte d’une fine pellicule de diamant qui lui assurait un tranchant parfait. Jamais il ne s’en était servie, mais ce soir ferait exception à tous les autres. Il attendait seulement que tous fussent plongés dans un sommeil profond. Ensuite, il porterait son coup. Autour de lui, il entendait les craquements des marches et des portes qui se referment ; tous prenaient leur quartier pour la nuit.
    — Qu’espérez-vous ainsi, majesté ?
    Le bruit d’une respiration troublait l’atmosphère de la pièce.
    — Ah ! Enfin, vous vous décidez, bruissa de nouveau la voix dans la chambre du prince. Il est plus que temps. Je connais la patience, mais comme tout en ce monde, elle a ses limites. Venez ! Il y a sûrement quelque chose que je puisse faire.
    De nouveau silencieuse, seul le grincement d’un verrou que l’on tournait avec précaution se faisait désormais entendre. Une forme noire s’introduisit puis s’approcha de la couche. Dans les draps, deux silhouettes étaient enlacées : un homme dont l’épaisse barbe lui mangeait les joues et une femme aux traits juvéniles, sur laquelle le temps ne semblait posséder aucune prise.
    — Péris ! souffla quelqu’un tandis qu’une main s’abattait, teintant les draps d’écarlate. L’assassin s’attarda quelques instants pour contempler sa victime tandis qu’un épais brouillard se répandait derrière lui.
    — Il fut dit en d’autres temps que le fléau s’emparerait de votre royaume, si vous accueilliez sous votre toit l’homme aux yeux miroirs, psalmodia une voix sépulcrale. Votre fils est parti, tentant par la même d’échapper à mon oracle… pour votre malheur, c’est lui qui le ramena avec lui.
    Blême, le roi lâcha son arme au moment où surgit de la brume un être de la taille d’un jeune garçon, dont les yeux trahissaient l’âge immense. Il tenait à la main une vieille chandelle débordant de cire. Médusé, il le regarda ôter les draps, puis s’emparer de l’anneau doré passé au doigt de sa bru et le mettre à l’annulaire de l’homme étendu. Dans la pâle lueur que répandait le cierge, l’homme devint une femme et la femme devint un homme. D’un signe, l’enfant lui intima de s’approcher et le roi découvrit alors l’horrible vérité. Il n’avait pas tranché la gorge à cette femelle sortie tout droit des enfers, mais à son fils unique. Il avait cru échapper à la sombre prédiction et maintenant il lui faudrait vivre ses dernières années avec ses mains souillées du sang de son propre enfant.
    -- N’y a-t-il rien que je ne puisse accomplir afin d’expier ma faute, l’implora le roi.
    — Une vie pour une vie, lui répondit l’Enfant. Ensuite, il n’appartiendra qu’à votre fils de faire son choix.
    Le vieillard n’arrivait pas à détacher son regard de la scène. Pourtant, la vérité était là, crue. Son fils, figure tragique, la gorge béante, baignant dans son sang ; à côté de lui, toujours endormie, celle qui n’était qu’en apparence sa belle-fille.
    — Pourquoi ne s’éveille-t-elle pas ? Lui avez-vous lancé un charme ?
    — Aucun, je n’ai fait que figer l’instant. J’attends votre réponse.
    Le roi tient entre ses mains la tête de son fil, encore maintenue par un simple morceau de chair.
    — Prenez ma vie et rendez la lui ! gronda-t-il.
    — Qu’il en soit ainsi, murmura l’Enfant en plongeant sa main vers la gorge de sa victime.
    Un bref instant les yeux du roi s’ouvrirent en grand, sa bouche émit un gargouillis, puis se fut tout. Le bourreau relâcha son étreinte ; au creux de sa paume dansait une minuscule flamme blanche, tandis que le corps s’effondrait sur le sol semblable à une triste poupée de chiffon. Ensuite, il s’assit sur le bord du lit, à côté du prince gisant. Du bout de l’index, il caressait le large sillon sanglant tracé par la lame de diamant. Une larme d’écarlate perla à l’extrémité de son doigt. Il porta à hauteur de son regard ; elle était de la couleur de certaines des pierres enfantées par la terre.
    — Retourne d’où tu viens, chuchota-t-il en posant la phalange sur sa langue.
    Il se saisit ensuite de la dague et d’un mouvement, avec son aide, il referma la plaie. Désormais possesseur de la lame assassine, il s’en ceignit.
    — Une vie pour une vie, Prince Hippolyte. Tel est mon devoir, bruissa l’Enfant en même temps qu’il plongea sa main dans sa gorge, puis il s’en fut comme il était venu ; il fit quelques pas dans la brume. Saurait-il voir au-delà du miroir, comme autrefois ? L’Enfant ne le savait pas et ce n’était pas non plus sa tâche. Une dernière fois, il contempla la scène ; des larmes de cristal coulaient le long de son visage et s’écrasaient par terre avec un bruit clair, ainsi tout le monde saurait. Il hésitait et s’en fut vers la fenêtre. Dehors dans la lande gelée l’attend un animal, un cheval, la jument noire du cauchemar.
    « Une vie pour une vie. » Ultime murmure d’un être qui venait de disparaître.
    
    L’Enfant contemplait ses mains. L’avait-il tenu un jour ? Il n’en avait aucun souvenir. Cependant, il savait où elle demeurait. Son manche était de corne et non de quartz. Ses parents ignoraient-ils ce que recelait ce cadeau lorsqu’ils lui avaient offert, ou… L’Enfant secoua la tête, bien des légendes circulaient à son propos. Où était le vrai ? Où commençait le faux ? À l’image de ce conte, l’homme aux yeux miroirs et sa sœur étaient-ils une seule et même personne, ou était-ce là un artifice du narrateur pour accentuer le malaise du lecteur ? L’Enfant referma le livre, puis le glissa sous son lit. Après quoi il s’en fut, comme il se l’était promis, au potager où déjà son père bêchait.

Texte publié par Diogene, 23 décembre 2016 à 12h50
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