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Tome 1, Chapitre 21 « Les Trois Démons » Tome 1, Chapitre 21
L’enfant avait reposé le livre. Jusqu’à ce jour, il n’avait jamais ressenti de terreur, d’épouvante, d’angoisse ni même de peur ou de trouble. Hélas, en cet instant, ces mots se révélaient incapables de traduire le vertige qui le possédait. Pire, ils le trahissaient, l’appauvrissaient, ne lui rendaient qu’un semblant d’hommage, dissimulé derrière un sombre présage. Cet ouvrage… Était-il donc plus qu’un recueil de contes et de légendes? ? Était-il ce qu’il hésitait à appeler un oracle, ainsi que lui avait laissé entendre ses parents en le lui confiant ? Si tel était le cas, cet homme en noir, dont l’ombre obombre sa vie et ses souvenirs, serait-il alors le pendant de cet homme qui accueille le prince ? Mais alors qui serait cette femme qui apparaît dans le vitrail la femme ? Et lui ? Lui l’enfant, est-il ce fils au centre de la narration ? Cela, il ne pouvait en être question, il connaissait déjà la réponse et cela le confortait dans les doutes qu’il nourrissait à l’égard de ce noble, rencontré un matin au marché. Cependant, plus que tout, il désirait savoir. Alors, se levant, il s’en alla tirer ses volets et les fermer. Entre ses mains, il tenait une bougie qu’il enfonça avec force dans le chandelier et en alluma la mèche. Une minuscule flamme violette en jaillit et commença à répandre un parfum lourd qui enivrait les sens. S’emparant de son livre de contes, il s’assit en tailleur, l’ouvrit et entreprit d’en déguster l’intérieur.
    
    Sitôt qu’elle fut partie, le prince s’endormit sans entendre le petit rire qui venait de s’enfuir. La nuit était calme. En revanche, ses rêves étaient peuplés de figures noires. D’elles, il ne distinguait que les yeux, tantôt le droit, tantôt le gauche, l’autre étant dissimulé par une mèche de cheveux, tantôt noir, tantôt feu. Elles flottaient autour de lui, s’éloignant les bras tendus, ou bien se rapprochaient l’effleurant presque. Il reconnut les traits de cette jeune femme qui était venue le voir dans le soir, ainsi que celui qui, il devinait, était son frère, nul autre que l’homme qui lui avait offert le gîte et le couvert. Chacun l’interpellait, le tançait, le tentait, l’effrayait, le cajolait, sans que jamais il puisse saisir la moindre bribe de leurs paroles, non plus qu’il ne puisse s’éveiller, car chaque fois qu’il faisait mine de s’en aller, c’était pour mieux être à nouveau happé. Cependant que le jour pointait, il vit sa belle se pencher sur lui et lui murmurer quelques conseils :
    – Ne laissez rien paraître de notre entrevue et faites tout ce que mon frère vous ordonnera de faire, sinon vous me perdriez à jamais.
    Sitôt disparue, le prince se réveilla, découvrant, au même endroit que la veille, le mystérieux plateau et son petit déjeuner somptueux, accompagné de son ineffable mot.
    Ayant tiré les rideaux de sa chambre et ouverte en grand, il prit quelques instants afin de l’examiner d’un peu plus près :
    

    Vous me pardonnerez mon absence impromptue. Néanmoins, je vous saurai gré de me rejoindre à la grande bibliothèque à l’heure d’avant le déjeuner. Je souhaiterais m’entretenir avec vous au sujet de votre venue en ces lieux.
    
    Votre Dévoué…

    
    Il ne distinguait qu’avec difficulté la lettre finale, hésitant entre un B et un D. Y avait-il une quelconque coïncidence à ce que le lieu mentionné fut cette pièce somptueuse ? Où était la seule qui fut assez solennelle pour le recevoir ? Enfin, le prince renonça à s’encombrer de ces Obscures pour mieux se concentrer sur l’avertissement nocturne de la princesse, à qui il avait fait promesse et montré tendresse.
    Son petit déjeuner achevé, sa toilette exécutée, habillé, il quitta la chambre pour se rendre dans les jardins qui bordaient le château, jusqu’aux à-pics rocheux qui marquaient une frontière naturelle avant un gouffre peu profond mais terriblement escarpé et glissant. Comme il bénéficiait d’encore plusieurs heures de liberté avant de s’en aller trouver le maître de ses lieux, il s’enfonça dans le dédale végétal jusqu’à une clairière où paissait avec paresse une jument à la robe noire ; celle-là même qui l’avait conduit jusqu’au donjon. Mais ce matin l’animal l’ignorait superbement, concentrant son attention sur les châtaigniers dont les fruits mûrs, tombés à terre, étaient encore prisonniers de leurs bogues. Avisant alors un creux naturel dans le tronc d’un vieux chêne, le prince se glissa et s’assoupit sans même s’en rendre compte. Hélas, il fut réveillé moins d’une heure plus tard par le hennissement de l’animal.
    – Mon maître n’apprécie guère que l’on arriva en retard. Tu devrais aller à la bibliothèque ou il pourrait t’en cuire, petit homme.
    Surpris, le prince se précipita au travers des jardins sans même prendre le temps de la remercier, toujours occupé à ouvrir les oursins végétaux à coups de sabots. Et c’est essoufflé et tremblant, qu’il pénètre en trombe dans la pièce, déserte.
    – Quel empressement ! susurra une voix.
    – Y seriez-vous pour quelque chose, ma chère ?
    – Vous m’offensez à me soupçonner d’un pareil forfait.
    – Cela ne fait rien. Je vous prierai juste de bien vouloir vous retirer.
    – Mais bien sûr. Prenez bien du plaisir mon cher frère…
    Sur le lutrin, le livre aperçut la veille n’était plus, à sa place un traité, semblait-il de botanique d’après les illustrations qu’il apercevait.
    – Datura Stramonium, utilisée pour doter de visions ceux qui la consomment, murmura une voix surgie de nulle part tandis que se posait sur son épaule une main encore plus froide que la glace. Le prince se retourna vivement et découvrit son hôte, le visage toujours dissimulé par son capuchon, déambulant entre les rayonnages, une main effleurant des couvertures des ouvrages sans âge.
    – Datura… laissa échapper le jeune homme.
    – Stramonium, acheva-t-il, désormais à côté de lui.
    – Mais… commença le prince.
    – Désirez-vous toujours découvrir l’homme aux yeux miroirs ?
    – Oui ! Plus que jamais ! affirma le prince, rendu encore plus sûr par les paroles de son ange de la nuit.
    L’homme ferma les yeux, ou du moins le prince se l’imaginait-il.
    – Va-t'en auprès de Mélanime, elle te conduira jusqu’à celui que tu cherches.
    Et d’un geste, il désigna les jardins où paissait la fougueuse jument à la robe obsidienne. Étonné, le jeune homme n’osait donner congé à son hôte, car tout cela lui paraissait fort aisé, au contraire de l’avertissement reçu la veille de la part de sa belle princesse. Néanmoins, il n’avait pas oublié qu’il lui faudrait obéir à l’injonction fraternelle, quel qu’en fut la nature.
    – Et…
    Mais ce dernier le fixait d’un œil sévère qui n’admettait aucune réplique. Aussi le prince s’en retourna-t-il avec célérité dans les jardins où l’attendait la jument sellée et ce fut au petit trot qu’ils prirent la route pour une direction connue d’elle seule. Le soleil était haut, mais l’animal prenait des chemins à couvert, négligeant les sentiers, certes plus faciles mais aussi plus clairsemés. Ils avancèrent ainsi plusieurs heures jusqu’à une trouée dans la forêt où poussait ce que les paysans appelaient un cercle de sorcière. La jument huma un long moment le fond de l’air, balança plusieurs fois sa tête de gauche et de droite, fit encore quelques pas, puis s’arrêta au centre de ce dernier.
    – Je t’abandonne là, jeune homme. Par trois fois, le démon viendra. Par trois fois, il te tentera. Ne quitte le cercle sous aucun prétexte ou il t’en cuira. Quant à moi, je reviendrai au lever du soleil.
    Et sur ces mots, l’animal bondit hors du cercle et s’éclipsa derrière d’épais fourrés. Seul, le prince prit son paquetage et s’en servit en guise d’oreiller, puis s’allongea. Hélas, il ne se perdit pas dans la contemplation des nuages, car la cime des arbres était bien trop haute. Aussi préféra-t-il se laisser bercer par leur lent balancement et s’endormit-il très vite. Néanmoins, il n’y avait pas une heure qu’il ne s'était assoupi qu’une délicieuse odeur de rose fraîche et de bergamote vint lui chatouiller le nez. Ouvrant les yeux, il découvrit une femme, vêtue d’une robe de soie émeraude, fort occupée à servir une tisane exhalant le si suave mélange. Surpris par cette présence incongrue, il se rendit compte qu’il avait grand soif, d’autant qu’il avait omis de remplir sa gourde lorsqu’ils avaient longé la rivière.
    – Vous devez être assoiffé, jeune homme. Vos lèvres sont toutes sèches. Venez donc partager avec moi de mon infusion. Elle vous ravira les sens, en même temps qu’elle vous désaltérera.
    Le prince hésitait malgré sa bouche qui devenait aussi sèche que le sable du désert et sa langue qui se collait à son palais. En effet, il se rappelait l’avertissement de la jument. Était-ce là le démon ? Le jeune homme peinait à le croire. Néanmoins, il n’en déclina pas moins l’offre et se recoucha, malgré les suppliques de la jeune femme qui le cajola longuement de douces et enivrantes paroles, jusqu’à ce que perdant patience, elle s’en fût, hurlant des insanités et des obscénités qui tirèrent le prince de sommeil. Il vit alors s’enfuir un démon renard dont le visage de cire aurait fondu. Épouvanté, il se recroquevilla sur lui-même et ferma les yeux ; sa soif avait disparu. Cependant, il n’avait pas tôt de rejoindre Morphée qu’une odeur de viande grillée s’en vint le chatouiller, réveillant en lui une faim irrésistible.
    – Je te sais affamer mon enfant, ronronna la voix du cuisinier, un homme en tablier blanc et à la mine joviale. Viens donc remplir ton ventre creux. Il y a à manger pour dix comme toi.
    Il n’exagérait pas, car devant le prince se tenait une immense table couverte des mets les plus délicats et les plus raffinés.
    – Viens donc, nous avons des faisans rôtis, de l’ours farci, du jambon de dromadaire, des ortolans flambés, des pains de patates douces, des mescluns au vinaigre de Balsamos, de l’outarde aux pistachions… De l’éléphant aux olives.
    L’homme poursuivait sa litanie, énumérant sans se lasser tous les plats ainsi dressés, suscitant l’ire des entrailles du prince Hippolyte qui gémissaient de plus en plus fort. Cependant, il avait toujours à l’oreille les paroles de la jument et demeura stoïque face aux paroles affamantes de l’homme. Hélas, à mesure que le temps passait, sa colère montait, en même temps que ses mets se métamorphosaient. Perdant patience, le cuisinier maintenant au faciès de goret cracha par terre et s’enfuit non sans bousculer la tablée qui chut par terre où elle se changea en poussière. Disparu, avalé par les bosquets, la faim qui tenaillait le prince n’était plus, qui se rendormit aussitôt, de même que l’enfant dont les paupières tombaient doucement.
    
    À contre-cœur, ce dernier reposa son livre sur la table de chevet et souffla la bougie. Puis il se glissa dans sa couche où le sommeil le rattrapa bien vite.

Texte publié par Diogene, 24 novembre 2016 à 23h08
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