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tome 1, Chapitre 20 « Hermaphrodite » tome 1, Chapitre 20

À mesure que Dame Nyx poursuivait sa narration, elle achevait sa métamorphose et sa voix passait de l’alto au baryton. Elle n’avait rien perdu de sa féminité, elle était seulement gommée, atténuée, conservant cette aura androgyne qui déjà la sublimait. Tenant la tête seigneur-chevalier Kakeru sur ses genoux et son esprit sous son emprise, son frère n’aurait aucune difficulté à ce qu’il consentit à se ranger à son service, en échange d’une rétribution qui serait bien loin de lui déplaire. Ce dernier assoupi reposait dans le lit, vaincu par la nuit. Alors la dame qui était devenue un homme se leva et noua ses cheveux en une natte aux motifs complexes sous le regard bienveillant de l’orbe lunaire. Par une fenêtre entrouverte, il aperçut une silhouette, sans doute une novice qui n’aura pu résister aux charmes certains de l’endormi. À cette vue, il ne put retenir un rire qui, au lieu de faire fuir l’impérieuse, acheva de la convaincre d’assouvir son désir. Cependant, il était hors de propos et malséant de l’accueillir ainsi vêtu, car pour que le charme opère au mieux, l’envie devait venir d’elle et non de lui-même.

– Poursuivons-nous le jeu ma chère sœur ou serais-tu déjà lasse ? murmura-t-il à son reflet d’une voix empreinte de gravité.

– Avec plaisir… mais pas celui auquel tu penses lui rétorqua-t-elle depuis le vitrail.

– Dommage, je la croyais à ton goût. Tant pis, soupira-t-il.

– Elle l’est… seulement. Enfin, amuse-toi bien mon frère.

Et l’homme referma la fenêtre avant d’ôter ses habits, révélant un corps fin d’où avait disparu tout attribut féminin équivoque. Nu, il plia avec soin les vêtements de Nyx, puis s’en alla fouiller dans celles de son esclave d’où il retira un kimono de soie bleu, accord parfait avec ses yeux. Sans un bruit, il se retira de la chambre la scellant d’un doigt sur la serrure. D’autres tout aussi somptueuses étaient libres et il n’aurait aucun mal à y entraîner cette jeune ingénue dans l’une ou l’autre. Sans même avoir besoin de tendre l’oreille, il l’entendait se glisser dans cette aile du couvent. Elle avait ôté ses souliers pour mieux étouffer le bruit de ses pas, mais elle ne pouvait rien pour son cœur qui battait la chamade, assez fort pour trahir sa présence ; sans oublier ce parfum qui se dégageait de sa personne, une saveur dionysiaque dont il se régalait par avance. Elle tournerait bientôt dans ce couloir et lui entrerait dans cette chambre qui lui faisait face, innocente, nonchalant, ne soupçonnant rien de sa présence. Du coin de l’œil, il l’aperçut au bout du couloir, chaperon blanc perdu dans la nuit noire, et disparut dans la pièce où il s’allongea sur le lit confortable, félin guettant sa proie. Bientôt, quelqu’un gratta à la porte tandis que tournait en silence la poignée d’albâtre et une faible lueur, une chandelle, envahit la chambre puis disparut sitôt le panneau refermé.

Pendant ce temps, dans la pâle obscurité, l’homme allongé souriait, savourant avec une gourmandise toute consommée l’approche à la fois maladroite et délicate de la novice. Sitôt le verrou poussé, une voix flûtée s’éleva, faisant sursauter la présente qui, surprise, faillit en lâcher sa lampe :

– Est-ce vous, seigneur-chevalier ?

Mais l’homme ne lui répondit pas, se contentant de sourire dans le noir, dévoilant des rangées de dents blanches et étincelantes. En face de lui, la novice ne bougeait ni ne s’avançait. Aussi ce dernier lui fit-il montre de l’invitation d’un signe de la main en guise d’apaisement.

– Je sais que Dame Nyx…

Cependant, le reste de sa phrase se perdit dans la nuit, seulement transpercé des rayons falots de la lune.

– Chut… souffla-t-il. Ne dites plus un mot. Dame Nyx s’en est retourné dans ses quartiers. À présent, venez donc partager ma couche. Je vois que vous en brûlez de désir.

La chaleur et la rougeur montèrent aux joues de la jeune femme qui, timide, s’avança à petits pas vers le lit. Aidée de sa chandelle, elle s’efforçait en vain de percer les ombres voilant le visage du seigneur Kakeru. De ce dernier, elle n’en devinait que les contours et les atours. Celui-ci lui fit alors signe de poser son bougeoir sur le guéridon tandis qu’il se redressait sur sa couche. Ses yeux brillaient, deux billes noires et luisantes, un regard dévorant et séduisant, telle que la jeune femme se sentit défaillir devant tant de passion et de fougue mêlée. Des mèches ébène traversées de coulées de feu se déversaient en cascade sur ses larges épaules, affinant ses traits au point de les rendre presque féminins, ce qui était loin de déplaire à cette jeune novice qui, de cela, n’en avait que le titre. Et alors qu’elle portait son visage au sien qui semblait absorber toute lumière, elle réalisa que ce n’était pas celui du seigneur-chevalier Kakeru, mais celui d’un homme aux pupilles de feu et de glace qu’elle n’avait jamais vue auparavant. Cependant, loin de le repousser ou de prendre la fuite, elle poursuivait son approche et succombait aux avances muettes de sa présence.

– Qui êtes-vous ? souffla-t-elle laissant son corps parler pour elle.

– Pourquoi poser toutes ces questions ? ronronna sa voix en écho, une main caressant le corps dénudé de la sœur.

– Je ne sais pas… je ne sais plus.

Ses paroles se perdaient en un vague murmure.

– Peut-être vous rappelé-je quelqu’un ?

Mais qui ? Elle était incapable de répondre, elle qui avait conquis tant de cœurs autrefois, sans qu’aucun ne la retint jamais, à l’exception d’un seul… imaginaire.

– Non… soupira-t-elle.

– Pourquoi ? reprit la voix.

– Parce qu’il n’existe pas.

– Et qui vous a suggéré cela ? susurra-t-il.

– Je… ce sont des histoires, seulement des histoires.

– Narrez-la moi. J’aime les histoires, lui glissa-t-il dans le creux de l’oreille, lui arrachant au passage un petit cri.

Ainsi donc le prince passa-t-il la journée seule au sein du donjon silencieux, son hôte lui ayant fait part de son départ précipité dans la matinée, sans être en mesure de lui dire quand il reviendrait. Piqué par le jeu, il avait commencé à explorer une à une les pièces qui s’offraient à lui. Hélas, la plupart étaient fermées à double tour, ainsi trouva-t-il très vite refuge dans une bibliothèque, dans laquelle trônait, posé sur immense lutrin, un livre grand ouvert dont seul le quart était couvert d’une fine et délicate écriture cursive. Sa curiosité éveillée, il s’approcha de l’épais ouvrage lorsqu’il sentit un souffle dans sa nuque. Surpris, le prince se retourna vivement, mais ne découvrit personne, sinon les étagères muettes. Reportant son attention sur l’objet de sa convoitise, ce ne fut que pour découvrir son absence. À la place, se tenait une silhouette encapuchonnée en presque tout point semblable à celle de son hôte, à l’exception d’une poitrine plus généreuse et des cheveux couleurs feu, mêlées de rares mèches aile de corbeau qui dépassaient du col de sa robe. Entre ses bras, reposait le lourd grimoire, scellé par un fermoir d’argent.

– Aucun mortel n’a le droit de porter regard sur sa destinée, ainsi qu’il en a été décidé, murmura la voix encapuchonnée.

– De quoi diable parlez-vous ? s’emporta le prince. Quelles sont donc ces billevesées. Aucune fatalité n’est écrite et c’est pour le prouver que je suis ici. Et maintenant faquin ! Révèle-moi ton visage, avant que je ne t’occis !

Face à lui l’ombre se mit à rire, un rire lugubre et sinistre, annonciateur de malheurs et de mauvais augures.

– Et comment feras-tu, mortel ? Tu n’as ni arme ni courage.

À ces mots, le prince blêmit de rage avant de se jeter sur son interlocuteur, lui arrachant le livre des mains qui vola au travers de la pièce. Hélas s’il était un peu plus grand et massif, il n’était pas aussi agile que son adversaire, qui bientôt le fit rouler sur le ventre, son poignet menaçant d’être rompu dans son dos. Humiliant et rageant, il le sentit se pencher vers son visage.

– Allons, cessons donc là ce jeu prince Hippolyte, je me lasse. Désirez-vous tant savoir ce que renferme ce livre ?

– Non ! Grogna-t-il, tandis que l’étreinte se resserrait autour de son poignet.

– Quelle déception ! minauda la voix. Je pensais les mortels plus curieux. Tant pis, puisqu’il faut en finir…

Mais alors que le jeune homme attendait avec une résignation toute consommée le contact glacé de la lame d’acier, l’étau se relâcha sans qu’il se rende compte de rien.

– Allez-vous rester ainsi jusqu’à la nuit ? Cela ne sied guère à votre rang, prince.

Celui-ci ouvrit ses yeux avec lenteur. Il était face au lutrin. Le livre était grand ouvert et à côté de lui se tenait une femme à la beauté sans pareille. Son visage d’un ovale parfait était d’une blancheur exquise, de ses yeux, il n’en distinguait qu’un semblable à une agate enchâssée dans de l’ambre, l’autre était dissimulé par une mèche de cheveux de la couleur de l’ébène, intruse au milieu d’une marée de feu. Lui revint alors en mémoire, le portrait aperçu ce tantôt dans sa chambre. Était-ce elle, la femme du portrait ? Mais alors, qui était donc l’homme ?

– Que… que m''est-il arrivé ? Et qui êtes-vous ? balbutia le prince.

– À la première, je répondrai de cette manière : vous êtes entré, puis vous avez hurlé comme un damné. À la seconde, je dirai que je suis l’auteure de cette œuvre inachevée, murmura son hôtesse d’une voix douce et langoureuse. Mais prenez donc place. Je manque à tous mes devoirs, je ne me suis pas encore présenté. J’espère que vous saurez me pardonner.

Subjugué par sa beauté, il ne savait que lui répondre.

– Auriez-vous donc perdu votre langue ? minauda-t-elle, comme il demeurait muet.

– Non, non ! s’arracha-t-il. Enfin, qui êtes-vous ? Et quel rapport entretenez-vous avec…

Le prince n’acheva pas sa phrase, car un éclair noir venait de traverser l’unique pupille de la jeune femme.

– Je suis sa sœur, rétorqua-t-elle d’un ton glacial et si je le pouvais, je lui arracherai le cœur de mes propres mains.

Pâle, le prince insista néanmoins :

– Mais quel crime odieux a-t-il pu commettre pour mériter pareil châtiment ?

Une larme perla au coin de son œil.

– Rien que je ne veuille vous dire, répondit-elle d’un ton cassant.

Au lieu de briser le jeune homme dans son élan, celui-ci redoubla d’ardeur et la questionna longuement jusqu’à ce qu’enfin elle cédât et se décidât à lui confier les raisons de sa peine et de sa haine.

– Une telle forfaiture mérite la mort, s’exclama-t-il. Madame, soyez assurée de ma plus parfaite loyauté et ma main accomplira ce que la vôtre ne peut réaliser.

– Hélas, vous ne pourriez m’exaucer, car si vous l’accomplissiez, vous me perdriez, prince, sanglota la charmante, en posant sa tête au creux de son épaule.

– Pourquoi ? s’écria le prince Hippolyte. Instruisez-moi… je vous en prie.

– Je ne le peux tout de suite, cependant que je lis dans vos yeux toute la fougue qui vous anime. Peut-être… peut-être réussirez-vous là où tant d’autres ont échoué.

– Confiez-vous ! Auriez-vous quelques ruses à l’esprit ? s’enhardit le prince.

– Cela se pourrait, minauda-t-elle et sans qu’il le remarque la couleur de son œil était celle du jade. Il est possible de leurrer mon frère. En revanche, la chose est fort délicate et l’entreprise périlleuse.

– De cela, j’en fais mon affaire ! Affirma-t-il. Confiez-moi et je le réaliserai.

--Soit, soupira-t-elle, comme à regret. Retrouvez-moi demain aux mêmes heures, en ce lieu même. Je vous expliquerai la chose.

Et sur ces mots, elle s’éloigna et, sans lui laisser le temps de protester, elle lui offrit un baiser plein de fougue et de passion, avant de s’éclipser.


Texte publié par Diogene, 20 novembre 2016 à 15h59
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