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Tome 1, Chapitre 19 « Le Bâton du Conteur » Tome 1, Chapitre 19
« N’est-il pas du destin de chaque homme et de chaque femme de retourner au néant, d’où jadis ils ont émergé ? De tout temps, hommes et monstres se sont affrontés ; eux-mêmes fils d’homme, car ils ne sont pas autre chose que leur propre reflet, enfant de leurs peurs et de ses rancœurs. Moi-même suis issu de leur matrice immatérielle. Je suis le monstre et le reflet qui niche dans le miroir de chacun. Mais qui est alors mon reflet ? Moi qui m’évade de miroir en miroir ? Qui est mon monstre ? Qui se tapit donc dans mon ombre ? À cela, je n’ai pas de réponse, car je suis déjà le monstre. »
    Une sonnerie semblable à celle qui annonçait l’arrivée des trains en gare, tira l’enfant de ses réflexions.
    – Déjà, soupira-t-il.
    Devait-il se réjouir de la fin de ce cours? où il était question de ces machines que l’on nommait ascenseur, métaphore brouillonne, pour expliquer à une foule d’enfants, perdus au milieu de l’océan algébrique, la logique des nombres relatifs. Lui ne comprenait pas cette propension des adultes à faire appel aux images, aux analogies ou à ces figures de style toutes plus incongrues les unes que les autres qui, au lieu d’éclaircir leurs propos, les plongeaient dans une brume digne de celle qui baignait le royaume d’Avalon. Comme il aurait été plus simple de narrer une histoire, un conte ou tout est possible, où l’absurde devient sensé et s’éclaire, au lieu de se perdre dans d’obscures réflexions mécaniques.
    Autour de lui, les élèves se levaient, les uns les paupières lourdes et l’esprit éteint, d’autres encore étaient plus joyeux, ravis de découvrir un nouveau territoire riche de savoir, ou tout simplement pressés de se rendre dans la prochaine salle, car ce serait alors leur dernier cours de la journée, même s’il serait long au goût de certains. Le flot tari, il s’enfuit aussi, échappant de peu au regard inquisiteur de son professeur, toujours si prompt à mater la rébellion de certains trouble-fête grâce à son autorité naturelle. Et ce fut sans un regard qu’il plongea dans les lugubres couloirs aux peintures écaillées et effritées. Plinthes noires de crasse, crottes nasales collées un peu partout, pâtes mâchouillées écrasées sur le sol carrelé, obstacles vivants et braillards encombrant le chemin, tout cela, il ne les voyait pas, aveugle qu’il était à la noirceur. Ainsi marcha-t-il jusqu’à la prochaine salle, dans laquelle il s’engouffra. Déjà peuplé, il n’en trouva pas moins sa place, au premier rang. Il y serait seul, unique élève à oser affronter ses terribles et supposés dangers. Mais ce n’était pas là la raison profonde de cette éviction. Aucun élève, fussent-ils filles ou garçons, ne se risquaient l’approcher ni même lui adresser la parole et ce depuis son arrivée. Les seuls qui avaient bravé cet interdit tacite n’usaient que des pieds et des poings, une langue sans fioritures ni nuances qui ne connaissaient que la brutalité et la dureté. Même ses professeurs semblaient hésiter à lui adresser la parole, sans compter ce qu’il entendait au détour des couloirs, lorsqu’il lui prenait de sonder leurs âmes. Tous s’interrogeaient à propos de son regard, des yeux étincelants comme des miroirs qui ne renvoyaient que de vagues et étranges reflets. Au fond, n’était-il pas l’enfant d’un miroir, dont il avait éparpillé les fragments au travers des plans.
    – Aujourd’hui, nous allons nous intéresser au Conte et à ses figures. Au travers de l’étude de plusieurs récits, nous découvrirons ensemble quels en sont les ressorts communs, le rôle des éléments, en commençant par le plus général pour nous rendre au particulier. Les temps, les structures grammaticales, nous les visiterons également, afin d’illustrer ce que vous avez appris lors de votre précédent cycle. En fait, nous reverrons ensemble tous vos acquis, tout en vous offrant la possibilité de faire connaissance avec de nouvelles figures.
    L’enfant ne l’écoutait pas, seul le mot « conte » avait retenu son attention, car il avait le pouvoir d’ouvrir les portes de ses souvenirs enfouis et enfuis. Perdu dans ses mondes, perdu dans son monde, son corps seul était encore présent. Pourtant, il savait qu’il lui fallait se ressaisir, non au risque de périr, mais de se découvrir. Aussi reporta-t-il son attention sur les explications de son professeur, tout en s’interrogeant sur la manière dont il s’y prendrait pour ne point briser ni mutiler la magie de ces précieux récits, qu’il leur soumettrait. Bien sûr, il y eut quelques rires et autres ricanements déplacés, mais ceux-ci furent promptement matés aussitôt que les fautifs furent surpris par une sévère paire d’yeux, dissimulés de larges verres qui lui donnaient des allures de poisson-lune.
    – Bien… Maintenant que j’ai l’attention de tout le monde, je commencerai par vous lire quelques extraits d’un conte, dont la trace se perd au cours du Moyen Âge. Personne, non plus, n’est certain de son titre, alors ne soyez pas étonné si vous le recroisiez sous une autre dénomination. Pour ma part, j’ai pris une version du XIXe que l’on doit à Prosper Dérivé, à qui l’on doit également la Vénus d’Isle, dont je vous recommande la lecture.
    L’enfant nota avec scrupule le nom en question, se faisant la promesse de courir l’emprunter à la bibliothèque, sitôt qu’il rentrerait. Elle n’était guère éloignée de chez lui et il finissait tôt, ce qui lui laisserait tout le temps nécessaire pour accomplir sa quête littéraire.
    
    « Qui était-il ? Qui était-elle ? Le prince ne savait, se jurant en secret d’en percer le mystère, car le soleil était déjà depuis longtemps caché et la nuit n’en finissait pas de déployer ses rets. Déjà, il n’y voyait plus et ce ne serait pas l’orage qui se rapprochait qui serait l’oracle en cette nuit. »
    
    Assis sur le rebord de son bureau, l’enseignant avait pris au dépourvu tous ses élèves, car il venait de troquer son masque de professeur pour celui de conteur et d'échanger un stylo contre un bâton. Entre ses mains, il tenait un vieux livre à la couverture fatiguée. Autour de lui, point de murs à la peinture écaillée, de tableaux poussiéreux, de suspensions capricieuses ou encore de vitres crasseuses. Non, tout cela s’était évanoui sitôt qu’il eut ouvert la bouche, entraînant sa classe dans un château de hautes pierres perché sur un à-pic.
    
    « Or donc la nuit et son cortège d’étoiles envahissaient la voûte céleste et, la fatigue sournoise le gagnant, le prince se glissa dans le lit. Par la fenêtre, il en était un autre qui observait tandis que dans ses yeux brillait une lueur fort singulière ; de la candeur à moins que ce ne soit de la peur, car soudain il se retira aussi vite qu’il était apparu. Mais cela le prince l’ignorait, car il dormait.
    – Pourquoi as-tu agi ainsi ? murmura une voix dans le noir.
    – Et en quoi cela te regarde-t-il ? en rétorqua une autre.
    – Tu m’écœures !
    – Va-t’en donc ! puisque à ce point je te dégoûte.
    – Inutile, car tu ne changeras pas d’avis. Enfin, pourquoi celui-ci ?
    – Devine donc puisque tu es si forte.
    – Ah ! Tu sais combien je déteste tes jeux sournois. Néanmoins, à te voir ainsi fasciner en plus de cet intérêt si particulier que tu lui portes, tu as réussi à éveiller ma curiosité.
    – À quoi penses-tu ma chère sœur ?
    – À un jeu, susurra la voix devenue soudain mielleuse et doucereuse.
    – Pourtant, tu disais les détester.
    – Peut-être…
    – Je n’aime pas ce ton que tu adoptes.
    – Oh ! Mais quel vilain fais-tu mon cher. Voici ce que je te propose : Veille sur lui le jour, je me chargerai de combler ses nuits, que je puisse découvrir ce qui te fascine tant chez lui. Est-ce que cela te convient ?
    – Soit, mais…
    – Tss, tss… Pour qui me prends-tu ?
    – Pour ce que tu es et… Enfin, c’est d’accord. Faisons ainsi, à moi le jour, à toi la nuit. Quand commencerons-nous ?
    – Demain soir, souffla-t-elle.
    – Oh !
    – Te surprendrai-je ? ronronna la voix de velours.
    – En effet, je suis étonné par…
    – … tant de générosité de ma part ?
    Et la présence s’en fut sur ces mots dans un rire cristallin qui longtemps résonna entre les murs du donjon.
    
    Au matin, lorsque le prince ouvrit les yeux, ce fut pour découvrir un plantureux petit déjeuner, alors même qu’il se rappelait avoir fermé avec soin la porte de sa chambre, ainsi que le lui avait presque ordonné son hôte. Cependant, affamé il ne s’en émut pas et attaqua de bon cœur la miche de pain moelleux, l’accompagnant de beurre frais et de miel de sapin. Dans un grand bol fumant, il se régala d’une infusion capiteuse qui acheva de la séduire, tout occupé qu’il était à croquer dans une pomme du pays, un fruit rouge et juteux. Rassasié, il s’interrogea enfin sur la provenance de ce plantureux petit déjeuner, pour s’en désintéresser aussitôt lorsque son regard effleura un portrait qu’il n’avait pas remarqué la veille. Étrange tableau, et si le mot lui avait été connu, il aurait pensé à une anamorphose, car au lieu d’un bel ovale, le visage était déformé, étiré en tous sens. Hélas, bien qu’il l’ait examiné d’aussi près qu’il l’eut pu, il n’arrivait pas à en saisir les secrets. Cependant, quelque chose dans son regard l’intriguait comme cette couleur qui ne cessait de changer selon l’angle sous lequel il le contemplait. Mais plus encore c’était la dissemblance entre les pupilles, l’une était des nuances de l’azur, quand l’autre adoptait des tons sylvestres, qui était non sans rappeler celui de son hôte, malgré le capuchon qui dissimulait une grande partie de son visage. Il les avait entraperçus lorsque sa coiffe avait glissé par accident sur son front. Néanmoins, il renonça à pousser plus loin ses réflexions, car, plus encore que le bruit qui d’ordinaire emplit des lieux semblables, c’était le silence qui le stupéfiait. Inquiet, il se déshabilla et, après quelques sommaires ablutions, vêtu de pied en cap, il ouvrit la lourde porte en chêne, non sans remarquer la disparition aussi soudaine qu’inexpliquée du plateau dans lequel il avait mangé. Cependant, le silence pesant était source d’une angoisse et d’une inquiétude encore plus grande, que le brusque escamotage de son repas. Après tout, il ne s’était pas étonné de la célérité avec laquelle son dîner avait été préparé. Mais il n’était pas là pour se préoccuper de ces quelques désagréments, car il était encore loin de l’objet de sa quête : l’Homme aux Yeux Miroirs. Et que ferait-il lorsqu’il se trouverait face à lui ? Cette question jamais formulée, toujours cachée, la voici qui revenait, la repoussant sans cesse en s’avouant qu’il ne la trancherait que, lorsqu’il lui ferait face. Sa seule certitude était que ce serait en ces lieux que son odyssée prendrait fin. C’est alors que son attention se porta sur le guéridon où l’on avait déposé avec soin un billet plié et cacheté. »

Texte publié par Diogene, 16 novembre 2016 à 23h34
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