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Tome 1, Chapitre 18 « Le Château des Miroirs » Tome 1, Chapitre 18
Allongé dans sa chambre, l’enfant ne dormait que d’un œil attentif aux soupirs de la nuit. Le grand livre de conte ouvert sur ses genoux, il poursuivait inlassablement sa lecture, s’inquiétant de la singulière parenté qu’il surprenait entre l’homme en noir, qui lui avait donné cet agnelle, et ce personnage, aux yeux miroirs, présent dans son histoire.
    
    – Que désirez-vous pour souper jeune prince ? s’enquit son hôte, la figure toujours dissimulée par son capuchon. Nous avons quelques produits de la chasse, mais non de la pêche. La rivière n’est guère généreuse ces derniers temps.
    – Vous faites déjà beaucoup, se récria-t-il. Je me contenterai de ce que vous m’offrirez.
    – Ainsi soit-il Prince Hippolyte, murmura l’homme en s’éclipsant.
    – Vous ne vous joindrez pas à moi, ajouta ce dernier.
    – C’est… que nous avons déjà copieusement dîné…
    La silhouette avait disparu. Le prince profita de ce répit pour explorer l’immense pièce où il l’avait abandonné. En réalité, c’était là surtout le fait des hauteurs formidables des plafonds, car elle ne faisait pas plus de dix sur vingt toises de côté. Au centre, en chêne rouge, une table de dix toises de long sur six de large. Combien de personne pour s’y asseoir ? Le prince n’osait l’imaginer, cela lui était incommensurable. Sur les murs de lourdes tapisseries contaient des mythes et des légendes, donnant à l’ensemble une ambiance ambivalente oscillant entre odyssée fantastique et ombres sanguinaires. Dans le foyer, où l’on aurait pu coucher sans peine un tronc entier, un feu ronflait et projetait des ombres vacillantes sur la moindre des surfaces, qui devenaient alors des théâtres d’ombres orientales. Et alors qu’il promenait son regard vers les hauteurs, il lui sembla surprendre un éclat d’argent. Se précipitant quatre à quatre dans les escaliers, il faillit heurter son hôte qui arrivait porteur d’un plateau richement garni.
    – Quel empressement, jeune prince. On croirait que vous avez vu un spectre ou le diable en personne.
    Gêné, Hippolyte se recula pour lui céder le passage qui déposa le repas sur la table.
    – Prenez donc place. Mes gens vous ont préparé un cuissot de daim, accompagné de châtaignes et de poireaux avec une sauce aux airelles. Je leur ai également demandé de nous remonter une bouteille de vin de pays.
    Comme l’homme tirait une chaise, son invité s’assit tout en lui faisant une nouvelle fois part de son étonnement :
    – Vous ne m’accompagnez pas ?
    – Comme je vous l’ai déjà fait savoir, j’ai déjà copieusement dîné…
    – Et je ne bois jamais de vin, ajouta-t-il d’une voix traînante, tandis qu’il servait un verre du breuvage grenat. Faites donc bonne chère. Pendant ce temps, je poursuivrai ma lecture au coin du feu si cela ne vous indispose pas.
    – Surtout pas ! Faites donc, je suis votre invité et vous mon hôte. Je n’en prendrai pas ombrage.
    L’homme s’éloigna alors vers un fauteuil, sur lequel était tendu une magnifique pièce de brocart émeraude, qu’il retourna de manière à faire face à son invité. Il tenait entre ses mains un lourd ouvrage dont la couverture tombait en poussière.
    – Mangez de bon cœur ! Buvez à satiété ! Je n’ai guère de compagnie et il est vrai que je ne la sollicite que peu, soliloquait-il, assis dans son siège, ne prêtant qu’une attention distraite à son jeune invité.
    Un peu gêné, le prince ne se fit pas prier, car bien qu’étrangement présenté, les fumets n’en rendaient pas moins les plats appétissants, et c’est avec enthousiasme qu’il entama son souper, ponctué de quelques bruits que la bienséance interdit de nommer. Quand, enfin, il eut achevé son repas, il remercia son hôte pour sa générosité et son hospitalité.
    – Ce n’est là que mon devoir jeune prince, rien de plus. Maintenant, si vous voulez bien me suivre, je vais vous conduire jusqu’à votre chambre. Comme je vous l’ai promis, demain je vous expliquerai comment trouver l’homme aux yeux-miroirs. D’ici là ne sortez sous aucun prétexte de la pièce cette nuit. L’obscur est le domaine des ombres et je ne pense pas que vous souhaitiez tant que cela a croisé leur route, chuchotait l’homme au capuchon, alors qu’ils s’enfonçaient dans les entrailles du donjon.
    Attentif à ses paroles, Hippolyte n’en scrutait pas moins les alentours à la recherche de ces visages qu’il était certain d’avoir aperçu lors de son arrivée à une fenêtre et en haut des escaliers. Cependant, à défaut de silhouettes ou de reflets, il admirait des portraits et d’autres scènes figées dans les nœuds des tapisseries de laine suspendues aux murs.
    – Voici votre chambre Prince Hippolyte. Toutes les commodités sont présentes, vous ne manquerez de rien. Permettez-moi maintenant de me retirer en mes propres appartements.
    – Je vous en prie monseigneur, bafouilla ce dernier, embarrassé, tandis que la porte se refermait sur lui, découvrant une large clé enfoncée dans son verrou.
    – Et surtout, prenez garde aux échos de la nuit… ajouta son hôte alors qu’il ne subsistait qu’un minuscule entrebâillement.
    Celui-ci disparut, le jeune homme tendit une main tremblante en direction de la tête de métal. À peine l’eut-il saisi qu’il poussa un cri. Elle était brûlante ou du moins était-ce son impression première, car lorsque de nouveau il s’en saisit, il put la tourner sans ressentir la moindre douleur dans ses doigts, jusqu’à ce que le pêne bute. L’ayant retiré de son encoche, il repoussa ensuite, dans le plus grand silence, les deux verrous à lame, présent en haut et en bas de la porte, jusque dans leurs retranchements. Ainsi enfermé dans cette chambre aux allures de prison dorée, le prince se déshabilla avant de se plonger avec volupté dans la bassine d’eau brûlante qui l’attendait dans la pièce adjacente. L’eau était parfumée, des herbes et des fleurs fraîches flottaient à sa surface ; un gant de crin était posé à cheval sur le rebord. À côté, étaient allumés deux bâtonnets d’encens qui distillaient des fumées tout à la fois âcres et capiteuses. S’enfonçant dans l’onde, il fit s’élever des panaches de vapeur, plongeant la salle dans un brouillard aux arômes de roses et de tilleuls. Il resta ainsi un long moment à méditer, s’imprégnant du calme qui régnait. Fermant les yeux, il s’efforçait de redessiner les traits de ces figures entraperçues. Tout juste était-il capable de se souvenir qu’il en avait vu la portion de droite ou de gauche. Et sur ces dernières pensées, il s’aspergea d’eau pour rincer le savon et les pétales qui lui collaient à la peau, pour mieux se draper dans une large robe de nuit qui l’attendait sur le lit.
    Par la fenêtre, il apercevait de larges zébrures blanches ; sans doute, un lointain orage, car les grondements sourds du tonnerre ne lui parvenaient pas. Il se rappelait les paroles de l’homme qui lui avait intimé de ne point sortir de sa chambre, non de ne point ouvrir les fenêtres pour mieux admirer la vue et la vie nocturne. Par les carreaux teintés, il n’en devinait que les silhouettes. Aussi, s’emparant de l’espagnolette, il la tourna et ouvrit en grand les battants, hâté par une violence bourrasque qui s’engouffra soudainement. La pièce qu’il occupait donnait sur les façades extérieures du donjon, car c’était sur un ravin profond que s’achevaient les limites des jardins, tandis qu’au loin les pics des montagnes déchiquetées détouraient l’horizon. Il ne pleuvait pas, cependant qu’au loin le ciel, aussi noir que l’encre de seiche, était déchiré par des éclats d’argent ; certains s’abattant sur ce qui ressemblait à des arbres hauts perchés, car il distinguait de petits points orangés et éphémères. Fasciné par le spectacle des éléments déchaînés, il ne surprit que fortuitement l’ombre sur le mur. C’était une figure de cauchemar tout habillée de noir, des mèches de cheveux couleurs feu et ailes de corbeaux mêlés dépassaient de son capuchon, qui rampait le long de la façade en direction de la vallée encaissée. Effrayé, par ce qu’il avait découvert, il referma avec fracas la fenêtre, persuadé qu’elle ne l’avait pas vu.

Texte publié par Diogene, 10 novembre 2016 à 19h38
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