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Tome 1, Chapitre 15 « La Forteresse des Reflets » Tome 1, Chapitre 15
Les yeux encore pleins de brouillard et la tête aussi lourde que peut l’être un trou, Hippolyte reprenait peu à peu connaissance. Il était couché sur une litière d’herbes sèches. Se relevant autant que le lui permettaient ses membres endoloris et endormis, il ne distingua d’abord que de nébuleuses silhouettes.
    – Ah ! On dirait qu’il se réveille enfin, chuchota une voix.
    – Où l’avez-vous trouvé ?
    – À l’orée des bois, murmura une autre des formes sans éclat.
    – Presque sur les berges, renchérit la première.
    – Vraiment ! Bon, c’est qu’il doit avoir grand faim et grand soif, ce garçon. Odorno, as-tu préparé quelque chose pour notre impromptu invité
    – Cela se pourrait, rétorqua l’intéressé, dans le lointain.
    – Odorno ! Réponds par oui ou par non ! feula une voix.
    – Heu… oui, s’empressa-t-il de répondre pour éloigner la menace retenue, accourant porteur d’un large plateau où reposait un quignon de pain noir, un cruchon et quelques fruits de saison.
    – Ne bouge pas ! lui ordonna une voix. Nous allons t’aider à t’adosser. Je ne sais pas depuis quand tu dors dans la forêt, mais tes lèvres sont encore plus craquelées qu’un vieux parchemin et tu n’as plus que la peau sur les os.
    Le dos contre le mur en bois, le prince s’efforce de rassembler ses maigres souvenirs : son départ du château, des jours, des mois, à arpenter les royaumes à la recherche d’un être aux allures de chimère, avant d’embrasser la condition d’homme de terre et des sylves, puis sa conversation d’un soir qui tourna court. À cause de l’homme aux yeux miroirs ? Il ne pouvait en être sûr, car alors tout devenait flou.
    – Au fait, comment t’appelles-tu mon gars ? Moi, c’est Léïarno, celui qui t’a préparé la pitance c’est Odorno et celui qui t’a trouvé c’est Vanigorne.
    Les sens encore altérés, le prince mit plusieurs minutes avant d’ânonner un prénom.
    – Hippolyte ? C’est ça ? répéta Léïarno, incertain quant à la prononciation de son nom.
    – Hippolyte, c’est ce que tu as dit, insista Odorno.
    Le jeune homme opina du chef, tandis qu’on le portait dans un large fauteuil, qui avait dû voir passer bien des générations, s’il en croyait la fermeté de son coussin.
    – Tiens, mange donc et bois, tu as besoin de reprendre des forces.
    Comme il étendit le bras vers le gobelet, il remarqua alors qu’il ne portait plus qu’une vieille chemise de flanelle.
    – N’aie crainte ! Nous t’avons ramassé avec ton baluchon. Odorno, comme à son habitude, l’a certainement laissé traîner dans un coin.
    – Non, môssieur ! No, môssieur ! s’écria ce dernier, outré. Il ne traîne pas ! Je l’ai rangé, et avec soin encore !
    – Toi ! Ranger quelque chose ! Ah, ah, ah, mais il va pleuvoir des trolls, ma parole ! s’esclaffa Vanigorne.
    – Répète donc, faquin, répliqua Odorno, piqué au vif.
    – Et comment, Môssieur, je range tout !
    Mais au lieu d’une parole cinglante, c’est un corps qui s’abattit sur celui de Vanigorne, s’ensuivant un pugilat que Léïorno observait d’un œil amusé.
    – Vous ne les séparez jamais, baragouina le prince entre deux bouchées.
    – À quoi bon, badina Léïorno en haussant les épaules. C’est leur manière, toute personnelle, de verbaliser leurs pensées. Bah, cela ne dure jamais très longtemps, ils se fatiguent vite, comme l’orage, sitôt déversé sitôt disparu.
    En effet, comme pour lui donner raison, les deux lutteurs mettaient chacun un genou à terre, essoufflés, et conclurent une trêve, qu’ils scellèrent autour de deux chopes de bières tirées de la cuisine pour l’occasion.
    Pendant ce temps, Hippolyte avait achevé son repas et, recouvrant quelque peu ses esprits, put enfin ordonner les questions qui l’assaillaient sans cesse ; et pour commencer le lieu où les trois compères l’avaient retrouvé.
    – Comment ? S’exclamèrent-ils en chœur.
    – Qu’ai-je dit de si sot que vous en restiez bouche bée ? leur rétorqua Hippolyte.
    Embarrassées les trois compagnons se regardaient en chiens de faïence, chacun voulant que l’autre cède. Finalement au terme d’une concertation acharnée où les noms d’oiseau volèrent plus bas que terre, Vanigorne fut désigné, ou plutôt forcé, à la confession.
    – En fait, nous pensions que vous saviez où vos pas vous avaient amené, car, sauf votre respect majesté, vous avez été très bavard pendant votre sommeil. C’est ainsi que nous avons appris fortuitement bien des choses à votre propos, ainsi que le périple qui vous a conduit jusqu’ici. Comprenez notre embarras devant tant d’indiscrétion.
    Guettant sa colère, les trois compagnons se reculaient. Cependant, le prince avait bien d’autres préoccupations bien plus graves qu’un simple babillage nocturne.
    – S’il vous plaît, ne vous encombrez ni titre ni de rang, je n’ai que faire de ces pacotilles. Sinon, je n’aurai jamais troqué mon hermine contre des habits en toile de jute.
    Tous trois en convinrent, tout en s’interrogeant sur les motivations qui l’avaient conduit jusque dans ces terres, un jeune homme d’un royaume si lointain.
    Ce dernier, déguisant la vérité, ne leur donna que l’objet de sa quête : trouver l’homme au x yeux miroirs.
    Léïorno comme Vanigorne se regardèrent, haussèrent les épaules, avant de convenir l’un comme l’autre que, jamais, ils n’avaient ouïe de la présence d’un tel personnage dans la région.
    – Penserais-tu à quelqu’un Odorno ? Ton front se plisse, ricana Vanigorne.
    Muet, ce dernier faisait de grands moulinets avec ses bras comme s’il se battait contre quelques démons invisibles, en même temps que sa figure rougissait à vue d’œil.
    – Oh ! Odorno ! Tu m’entends ! S’enquit, inquiet, Léïorno qui commençait à trouver la plaisanterie de moins en moins drôle.
    Et, soudain, tel un pêcheur surgit des mortes-eaux, ce dernier expulsa avec emphase une gigantesque colonne d’air, avant d’inspirer tout aussi discrètement une nouvelle goulée et de tomber dans une profonde léthargie. À côté de lui, les yeux de ses compagnons s’agrandissaient maintenant de gourmandise.
    – Que lui arrive-t-il ? souffla le prince.
    – Tu es un chanceux, mon p'tit gars, lui chuchota Vanigorne.
    – Odorno est un réceptacle mystique et il lui arrive parfois de capturer des fragments d’oracle.
    – Que…
    Mais Léïorno comme Vanigorne lui intimèrent le silence, tandis que le corps désarticulé d’Odorno se redressait sous l’effet d’invisibles fils qui lui donnaient des airs de pantomime grotesque, jusqu’à ce que sa bouche s’ouvre sur de muettes paroles. Et alors qu’Hippolyte s’apprêtait à rompre de nouveau le silence, un atroce grincement, semblable à une porte rouillée qui s’ouvrirait, jaillit de la gorge du malheureux Odorno.
    Elle, qui enfermée dans sa tour, a donné naissance à des jumeaux. Pourquoi n’a-t-elle jamais gardé le secret de leurs pères ? Elle, qui n’aura jamais été vu que comme une mère, est partagée entre ombre et lumières. Elle est morte, laissant derrière elle ses deux enfants hantés la forteresse des Reflets, demeure de l’homme – miroir, l’homme sans visage…
    À peine eut-il achevé sa phrase que son corps chut, aussi mou qu’une poupée de chiffon. Et bien qu’il n’eût fait aucune allusion à l’homme aux yeux miroirs, la mention de cet homme-miroir sans visage ne pouvait qu’aiguiser sa curiosité et lui redonner cœur à l’ouvrage.
    – Qui est donc cet homme-miroir ? Chuchota le jeune prince à l’adresse de Léïorno, alors même qu’Odorno était profondément endormi.
    – Une légende, un trait de fumée, rien de plus, marmonna ce dernier.
    – Néanmoins, nous saurons au moins te guider jusqu’à son château où, dit-on, il réside, ajouta Vanigorne.
    – Un château, ? Tu parles, ce n’est plus qu’une vieille ruine, répliqua Léïorno.
    Pendant ce temps, étalé sur le sol, Odorno ronflait à en faire trembler les murs et le vaisselier, dont les assiettes s’entrechoquaient avec violence. Léïorno en profita pour faire signe à Vanigorne, qui se saisit de ses pieds, tandis que lui-même l’attrapait par les aisselles.
    – Mon garçon ! Ouvre-nous donc la porte, nous allons le porter dans son lit, glapit Vanigorne, qui ployait sous le poids endormi.
    L’instant d’après Odorno était balancé sans ménagement dans une meule de foin dressée devant le corps de ferme, dans lequel ils vivaient tous les trois.
    – Nous partirons demain matin avant l’aube, avait décrété Léïorno. Il est trop tard, le soleil ne tardera pas à se coucher et il est hors de question d’abandonner notre compagnon.
    Hippolyte avait acquiescé et c’est ainsi qu’il passa cette dernière nuit avec ces hommes qui l’avaient soigné et recueilli. Néanmoins, son sommeil fut particulièrement agité. En effet, à peine avait-il fermé les yeux qu’un raclement sourd se fit entendre. Faisant mine de ne rien entendre, le prince ne bougea, cependant que le bruit ne faisait que s’accroître. Pourtant, aucun de ses compagnons n’y portait la moindre attention, profondément endormis qu’ils étaient. Ouvrant les yeux, il aperçut par la fenêtre, baignée par les rayons de la lune, un cheval à la robe noire et aux yeux de feu. Attiré par son regard fabuleux, le prince sortit de la ferme et monta sur l’animal.
    – Je suis la jument noire, la jument du cauchemar. Et toi, tu es ma proie ! ricana l’animal.
    Et sans lui laisser le temps de réagir, cette dernière l’emportait vers des plaines où avaient été semé la mort et la désolation. Ce n’était que corps gisants et sanglants, au milieu était la bête, dont les bras puissants embrassaient le levant et le couchant, et dans le ciel étaient les yeux, les yeux miroirs qui dévoraient du regard cette mère portant son enfant entre les bras. Celle-ci se frayait un chemin au travers des cadavres déchiquetés, dont les fluides abreuvaient la terre jadis nourricière, tout en brandissant son enfant bien haut. Et celui, qui était devenu furie, brandit alors les têtes de ceux qui l’avaient nourri, en appelant aux forces chthoniennes pour qu’en échange de ces vies, elles régénèrent ce qui avait anéanti.
    – Une vie pour une vie, gronda le fauve en tournant vers le prince ses yeux belliqueux.
    – Une vie pour une vie, reprit la mère en écho du père.
    – Une vie pour une vie, prince, babilla l’enfant en posant sur lui un regard trop franc.
    Ce furent les derniers mots que le prince entendit, car retentit un bruit digne d’un coup de canon.
    – Odorno ! Bon sang, tu ne pouvais pas aller ailleurs pour répandre tes pestilences !
    Pour toute réponse, l’intéressé flatula de plus belle, chassant pour de bon les occupants de la chambre.

Texte publié par Diogene, 19 octobre 2016 à 12h47
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