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Tome 1, Chapitre 13 « Vérité » Tome 1, Chapitre 13
Ce furent les hurlements venus du dehors qui les alertèrent. Cris d’enfants turbulents qui en encourageaient d’autres ou qui se détournaient, ou plus rare encore s’en allaient trouver la force adultérine. Pour ceux d’entre eux qui regardaient par la fenêtre, c’était un cercle aux allures d’ellipse, parcouru d’un frisson. Au centre, un autre cercle ; plus petit, plus restreint. En son milieu un enfant étrangement passif, tandis qu’autour de lui, ceux qui s’apparentaient à ses adversaires le jaugeaient. Ils s’étaient réfugiés dans un coin reculé de la cour, derrière les bennes et les sacs d’ordures ménagères. L’atmosphère y était si fétide et putride, que rares étaient les enfants à s’y rendre, à moins que l’on ne les y ait contraints. Alors, imaginez donc la surprise lorsque des cris d’orfraie surgirent et que, rugissant, tempêtant, que les adultes, professeurs et autres surveillants, s’en vinrent avec célérité disperser le petit peuple. Seulement, la foule enfantine était si fascinée par le spectacle qu’elle ne porta nulle attention aux ordres supérieurs. Et ce ne fut que lorsqu’ils pénétrèrent au sein du cercle intime qu’enfin ils mirent un terme à l’incident. Néanmoins, ce n’était là qu’un douteux commencement, car quand vint le moment des interrogations se posa un problème pour le moins insoluble. En effet, il n’y avait eu aucun échange de coups et l’enfant, pris pour cible, se bornait à expliquer qu’ils l’avaient entraîné là pour jouer. Bien sûr, ni lui ni les adultes n’étaient dupes des intentions de Boris et de sa bande.
    Néanmoins, un détail rendait son récit troublant, car d’autres enfants rapportèrent que c’était lui qui les avait invités en ce lieu déserté. Hélas, comme l’incident s’était achevé sans violence et que l’enfant ne transigeait en rien de sa version des faits, on laissa les choses en plan. Par la suite, il n’en eut plus, car il ne se montrait plus, préférant les salles silencieuses de la bibliothèque quand elle était ouverte, ou bien les cabines de toilette quand elles devenaient son seul refuge. Et on oublia, jusqu’à ce jour d’interrogation où, troublé par la réponse de son élève, son professeur de langues s’en ouvrit et lut à ses collègues le contenu de sa copie en salle de repos, laquelle se remit à bruire de nouveau. Les opinions étaient diverses, parfois grotesques, cependant tous sentaient un singulier malaise les étreindre à mesure que ce dernier avançait dans sa lecture.
    – Mais quel âge a donc ce garçon ? s’exclama une voix.
    – Treize ans d’après la fiche qu’il m’a remplie, Anita ! surenchérit une autre.
    – À mon avis, il se moque de toi Benjamin, ricana quelqu’un. Il aura vu un quelconque film et t’en aura fait la description.
    – Avec autant de netteté ? rétorque ce dernier. Je ne peux le croire. En le lisant hier soir, je me suis donné l’impression d’être un voyeur. Et puis quel gamin de son âge emploierait de telles tournures de phrases. J’irai presque jusqu’à croire qu’il est l’une de ces créatures.
    – Attention qu’il ne te morde pas, éclata de rire la dénommée Anita. Ou ! Comte Dracula ! Reviens parmi nous !
    Pourtant, une moue dubitative restait inscrite sur le visage de Benjamin.
    – En plus, il vient en cours. Te voilà bien avancé. Depuis quand un vampire se balade-t-il en plein jour ? Franchement ! Et entre nous, nous ne le savons que trop, tout cela n’est que croyances et folklore, Benjamin.
    – Si tu le dis, Onihitsu, marmonna ce dernier. Peut-être devrais-je convoquer ses parents pour tirer tout cela au clair.
    – De lune, siffla une voix derrière, tandis que des rires fusaient dans la salle.
    – Eh ben, si nous devions nous inquiéter dès lors que l’un de nos élèves à de l’imagination, nous passerions plus de temps en entretien qu’en cours, pouffa Anita.
    – Mouais, grommela l’intéressé. Entre nous, vous n’avez sans doute pas tort. Je fais sûrement un petit accès de paranoïa. Mais alors quelle note lui mets-je ? Il est sincère et je lui mets les félicitations ou, comme tu le disais Onihitsu, il s’est moqué de moi et je lui mets un zéro pour hors sujet.
    – À toi de voir mon vieux, déclara ce dernier en haussant les épaules.
    Ponce Pilate
    – Merci pour vos précieux conseils, répliqua, acide, Benjamin, tandis qu’il quittait précipitamment les lieux.
    
    – Pourquoi ?
    Sa voix était grave, à un âge où les garçons sont en pleine mue, ce qui en rajoutait à la confusion. L’enfant n’était pas très grand et, pourtant, il émanait de lui une sensation d’immensité. Sans doute, était-ce à cause de son ombre démesurée qui dévorait le mur. Dans sa bouche, le mot n’avait aucune marque d’innocence. Il cinglait presque comme une injonction, pas tout à fait un ordre. Le ton n’était pas péremptoire, juste ferme. L’enfant savait ce qu’il faisait en employant ce mot de cette manière ; il en était persuadé. Il refuserait une non-réponse. Il ne lui laissait aucune échappatoire. C’était un mot piège, comme il existe des mots-valises. Empêtré dans les rets de cet adverbe, l’homme ne savait que faire. Il était seul dans sa classe et il n’avait pas cours après. Et l’enfant le savait, il en était certain. Il avait attendu que tous fussent sortis et il avait attaqué. Il sortait toujours le dernier, il n’en fut donc pas étonné. Mais lorsqu’il lui avait adressé la parole, il n’avait nul besoin d’être devin pour entrevoir le sujet qu’il aborderait. Ce qui le surprit ne fut pas tant qu’il lui adressa la parole, que le mot lui-même et le ton qui l’accompagnait. Ses autres élèves auraient geint, vociféré, pleuré, protesté, crié flirtant avec l’insulte. Lui… non. Il se contentait de ce simple mot, les yeux rivés sur lui, ne lui offrant aucun répit. Des yeux verts dans lesquels il se reflétait. Il se voyait s’y noyer, aspiré par le vide que l’océan de son regard dissimulait. Au fond, il n’y lut qu’une farouche détermination. Et que ferait-il, lui le professeur, lui le détenteur de l’autorité ? Longuement, il avait réfléchi et maintenant qu’ils se faisaient face, le voici qui se sentait comme un enfant face à son maître.
    Pourtant, rien de semblable ne se lisait dans ses traits. Il ne le prenait ni de haut, ni par le mépris ; il se contentait d’être. D’être quoi ? Qui était donc cet enfant si discret et silencieux ? Il se souvint alors de l’incident ; les élèves en rond dans la cour et le caïd, Boris, qui ne trouvait pas le courage de le frapper, malgré la rage qui l’animait. Ils étaient intervenus, eux, les professeurs et les surveillants avant que cela ne dégénère et cela était resté sans suites. Enfin, ce n’était pas tout à fait vrai, car de ce jour ce garçon avait brisé le mur de silence, dans lequel il s’enfermait, lorsqu’on le sollicitait. Et chaque fois ses réponses étaient empreintes d’une gravité que, jamais, on ne soupçonnerait chez un enfant de son âge ; à moins qu’il ne fût immortel ou doté d'une longévité semblable à celle de Mathusalem. Cependant, il repoussa tout de suite cette idée grotesque. Le nez sur la copie qu’il lui tendait, l’homme s’interrogeait.
    
    Me dédire et lui mettre la note qu’il mérite ou rester inflexible et… intolérant ?
    
    – Puis-je reprendre ta copie, s’il te plaît ? murmura Benjamin.
    Ce fut à peine si les yeux de l’enfant, quand il lui tendit la main, la feuille entre les doigts. C’était une copie double couverte presque en pattes de mouche, comme s’il écrivait à la lueur d’une lampe à pétrole ou d’une bougie. Il relut encore une fois le sujet qu’il leur avait soumis. Nulle part il n’était explicite que la narration devait être réaliste. Les élèves étaient libres d’introduire des éléments surréalistes ou fantastiques. Cependant, il était si rare de découvrir un élève qui se rende au-delà de ce qui était prescrit ; au lieu de quoi il l’avait blâmé, non pour son courage, mais pour sa créativité. Reposant alors le devoir sur son bureau, il sortit sa plume et barra d’un trait le mot hors sujet et rajouta un trait fourchu pourvu d’une queue. Un coup de papier buvard plus tard, il le lui remettait.
    – Tiens ! Et maintenant, rentre chez toi, il commence à se faire tard.
    L’enfant la lui reprit, son regard toujours fixé sur lui.
    – Merci, monsieur, répondit-il d’une voix neutre.
    S’il n’avait aperçu cet éclat au fond de ses yeux, pareil à une fissure sur un mur lisse, il aurait cru que l’enfant se moquait bel et bien de lui. Il ne savait pas ce qu’il avait vu, mais il était désormais certain que ce dernier lui avait dit la vérité, d’une manière propre à lui-même.
    – Oh ! Tu rêves Benjamin ! s’exclama une voix nasillarde derrière lui.
    Péniblement, il se tourna en direction de la voix pour mieux faire face à la personne qui l’interpellait ainsi.
    Dans l’encadrement de la porte se tenait une silhouette massive à la pilosité abondante.
    – Pardon Félix, je m’en vais… balbutia-t-il à son collègue, avant de s’enfuir hors de la salle sans demander son reste ; le bousculant au passage.
    Ce dernier battit des bras dans l’espoir de retrouver son équilibre et apostropher, celui qui l’avait presque renversé, dans le même temps. Hélas pour lui, il avait déjà disparu.
    – Eh bé, maugréa-t-il, avant de faire signe à ses élèves de rentrer.

Texte publié par Diogene, 11 octobre 2016 à 08h44
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