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Tome 1, Chapitre 11 « Les Doutes du Seigneur Kakeru » Tome 1, Chapitre 11
Dire que les sœurs et autres novices furent déçues, lorsque la mère abbesse s’en vint leur rapporter le souhait de Dame Nyx de se porter volontaire pour remercier le seigneur-chevalier Kakeru, aurait été un doux euphémisme. Il était si rare de recevoir quelqu’un de son rang, d’aussi haute lignée et aussi agréable à la vue. Sur leurs visages, auparavant doux et aimables, se lisait à présent peine et tristesse, mâtinée d’une jalousie à peine voilée, tandis qu’au fond de leurs yeux une envie dévorante brillait. Heureusement, elles étaient de corvée de potager, occasion pour elles de s’amuser et de folâtrer. D’autant plus que le seigneur s’était réfugié sous les cerisiers en fleurs, situés à quelques encablures à peine de leur futur lieu de villégiature.
    
    Réunies dans le potager, la tête mangée par d’immenses chapeaux de paille qui obombraient leurs visages, les sœurs s’affairaient dans les rangées de légumineuses. Seulement, à les observer d’un peu plus près, l’on noterait qu’elles préféraient cueillir les poisieux et les marencos poussant le long des palis, plutôt que déterrer les drasis ou les marottes, derrière lesquels, en toute discrétion, ou du moins l’imaginaient-elles, elles pouvaient apprécier la plastique de l’homme assis en tailleur, sous les arbres en fleurs.
    Tremblantes et soupirantes, elles se relayaient alternant cueillette et admiration, tombant en pâmoison à la vue du bel oiseau. Le buste droit et les yeux clos, sa poitrine se soulevait à peine, nullement troublé par les regards dévorants et implorants. Vêtu de son seul kimono, une pièce de tissu de la couleur du ciel, maintenant qu’il s’était débarrassé de son armure de cuir et de métal. À ses côtés reposaient, dans leurs fourreaux de bois laqué, un tantô et un katana. Pendant ce temps, les sœurs et novices rivalisaient d’imagination et de passion, quant aux mille et un caprices qu’elles pourraient assouvir entre les bras fins et musclés du seigneur-chevalier, sans soupçonner le moins du monde les véritables inclinaisons de ce dernier. C’est ainsi qu’entre deux poignées de poisieux ou de marencos, les jeunes et moins jeunes femmes marquaient le temps.
    Par la fenêtre, la dame abbesse s’amusait de ce spectacle et ne les blâmait surtout pas, car, comme tout le reste de la confrérie, elle aussi avait succombé, alors même qu’elle ne pouvait le récompenser elle-même. C’était là le privilège des sœurs et des novices. Cependant, elle avait un devoir à remplir et elle se retira de la fenêtre, avant de sortir de son bureau.
    – Sœur Angélique de la Tige, en a-t-il été fait selon les désirs de Dame Nyx ? s’enquit-elle auprès d’une none porteuse d’une pile de toiles et de draps.
    – Tout à fait, Dame Abbesse, s’inclina-t-elle. Il en a été fait selon vos désirs.
    Piquant un fard, elle poursuivit :
    – La chapelle est également prête.
    – Bien, bien, murmura l’intéressée. C’est une excellente chose, je m’en allais de ce pas rapporter les paroles de Dame Nyx au seigneur Kakeru. Vous pouvez vous retirer sœur Angélique.
    – Merci, glissa la femme, avant de s’éclipser dans le couloir.
    La sœur disparue, avalée par l’obscurité, elle reprit le chemin des jardins, le long de sombres corridors, sourde aux cris et aux éclats de rire des enfants, dans la cour de l’abbaye. À les entendre ainsi joyaux et insouciants, elle n’empêchait nullement l’angoisse de la saisir, car selon les bruits qui couraient à propos de ces hommes, retombés par-delà les premiers temps de l’enfance, ceux-ci auraient croisé le chemin du Démon-Enfant. Était-ce alors là le véritable dessein de Dame Nyx, représentante de l’ordre de Styrr, lorsqu’elle amena entre ces murs ces malheureux ? Elle ne savait qu’en penser. Aussi préférait-elle se consacrer à leur bien-être et à leur prompt rétablissement en tant que personne, à défaut d’homme.
    
    Pendant ce temps, debout, une lame à chacune de ses mains, le seigneur Kakeru réalisait les katas du Nite Ryu. Néanmoins, chacun de ses gestes avait quelque chose de flou et de brouillon, que seul l’œil exercé d’un maître aurait pu déceler. Mal à l’aise, il sentait sa concentration se troubler à chacun de ses nouveaux mouvements. Cela venait-il du contact charnel qu’il avait eu avec Dame Nyx, quelque temps auparavant ? Ce n’était pas la première fois qu’il recevait ce genre d’hommage de la part d’une femme, malgré toute la répugnance que cela lui inspirait. Il se savait n’en concevoir qu’un léger désagrément, surtout lorsque les lèvres appartenaient à des sœurs ou des novices, comme celles qui ne cessaient de l’épier depuis qu’il avait commencé sa séance. En revanche, ce baiser de Dame Nyx avait un arrière-goût amer, un fruit vénéneux qui distillerait en ce moment ses poisons dans son être. Entre les bras de cette femme, il s’était senti impuissant, guère plus qu’un jouet entre les mains d’un enfant. Heureusement, son éducation et son sens de la convenance l’avaient empêché de la repousser. Était-ce donc cette embrassade qui le mettait dans un tel embarras, au point qu’il en devenait incapable d’exécuter ses katas ? La question ne cessait point de le tourmenter. Remisant alors ses lames dans leurs fourreaux respectifs ; il s’apprêtait à se remettre en position du Lotus lorsqu’une ombre surgit à l’horizon, éparpillant les sœurs et les novices, fort occupés à l’espionner dans le potager à l’abri des palis.
    – Seigneur Kakeru ! Je me dois de vous informer du souhait de Dame Nyx d’accomplir elle-même le rituel du remerciement.
    À l’entente de cette nouvelle, son œil droit cilla. Mais c’était là un signe plus qu’équivoque du malaise grandissant qui envahissait l’esprit du seigneur-chevalier. Réprimant un frisson naissant, il esquissa un sourire contrit et, malgré tout, sincère. Il savait que sa personne ne laissait point indifférente la dame, sans pour autant être certain des qualités qu’elle lui attribuait. Néanmoins refuser pareille invitation pourrait lui coûter bien plus que sa tête ou celle de ses descendants. Venant de la part d’une novice ou d’une sœur, il aurait sur décliner l’offrande. En revanche, de sa part, il ne pouvait que redouter le pire. Bien des bruits couraient sur cette femme ; plus justement appelée, et sans aucun doute à dessein, créature de Styrr, au regard féroce et plus acéré encore qu’une lame en diamant. Il ne l’avait croisée que peu de fois sur le chemin de son existence et, à chacune de leurs rencontres, il n’avait pu s’empêcher de ressentir vis-à-vis d’elle une profonde aversion ; allant jusqu’à la comparer aux graées ou aux rorgones qui hantent les sables brûlant du désert de Nadarkis.
    Rares étaient les voyageurs à avoir croisé leur chemin et plus encore ceux qui l'ont passé. L’on disait que ces voyageurs : marchands, aventuriers ou bandits de grandes routes étaient réduits en esclavage, avant d’être dévorés. Néanmoins, le fait le plus troublant, rapporté par ces histoires, étaient que les prisonniers, ainsi réduits, semblaient tous comblés par le sort qui leur était réservé. Et n’était-ce pas ce sentiment qu’il avait ressenti, bien malgré lui, lorsque, entre les bras de Dame Nyx, elle avait accolé ses lèvres aux siennes.
    Surmontant sa peur autant que son dégoût inspiré par cette perspective future, il s’adressa en ces termes à la dame abbesse :
    – Ah… bien, dame abbesse. Faites – lui porter que je me rendrai à la chapelle pour y recevoir ses agréments, sitôt le soleil au couchant.
    – Fort bien seigneur Kakeru. Je m’en irai rapporter fidèlement vos paroles, murmura cette dernière, non sans couler un regard langoureux et désirable que sa personne, ayant le plus grand mal à l’en détacher.
    De par ses fonctions, et non son âge, elle ne prenait plus part aux rites de la remerciation et en ressentait parfois un pincement dans le cœur, comme en cette occasion. Les choses étaient ainsi faites et elle ne se retournerait pas encore une fois.
    – Dame abbesse ! s’exclama brusquement le seigneur Kakeru.
    – Quelque chose vous manque, mon seigneur ?
    Mais l’homme secoua la tête en signe de dénégation et se ravisa.
    – Non… veuillez seulement veiller à ce que l’on ne me dérange plus jusqu’à la fin de mes méditations.
    – Il en sera fait selon votre désir, souffla la femme en retirant à pas comptés et mesurés, faisant un signe discret aux sœurs dissimulées derrière les massifs de marseilliers.

Texte publié par Diogene, 19 septembre 2016 à 22h05
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