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Tome 1, Chapitre 4 « L'Agnel » Tome 1, Chapitre 4
Le menton posé dans le creux de ses mains, l’enfant se souvenait. Il était allé au marché en compagnie de sa mère vendre les prises de son père. Pendant ce temps, celui-ci abattait le bois pour l’hiver.
    
    Sur la place du marché, une foule compacte et bruyante se pressait. Le bruit était d’autant assourdissant, qu’ils étaient installés sous une halle en toit de chaume et aux murs en torchis. Néanmoins, ils étaient à l’abri du vent, qui ne manquait jamais de se déchaîner en cette saison. À côté d’eux, était un marchand de salaisons, dont les jambons gras et luisants faisaient saliver bon nombre de personnes. Venait ensuite un fromager dont personne ne distinguait l’odeur corporelle de celle de sa marchandise. Enfin, c’était un laitier, qui déclinait ses produits en des formes que personne n’avait jamais encore vues, comme de la farine bouillie dans du lait, à laquelle il ajoutait d’étranges épices et d’autres malices. C’est donc dans cette halle bruyante et presque malodorante, tant effluves et remugles se mélangeaient en un brouet plus ou moins heureux, qu’il l’aperçut pour la première fois, ce jour-là. Il était même étonné que personne ne le remarqua, ni même ne se retourna sur son passage, tant il se détachait de la foule paysanne. Il était vêtu d’un surcot et d’un pourpoint de velours. Sa cape en laine dissimulait des pieds, lesquels étaient enchâssés dans des chaussures à poulaine. À sa taille, il portait dans un fourreau ouvragé, une épée bâtarde, à la garde incrustée de joyaux. Il le suivait du regard, ne se trompant jamais sur la direction qu’il allait prendre. Il musardait entre les allées, n’accordant qu’une attention presque méprisante aux étals, sur lesquelles il daignait poser son regard. Il lui semblait que chaque fois que cet étranger posait ses yeux sur quelque chose, celle-ci flétrissait ou se gâtait. N’était-ce là, peut-être, que le fruit de son imagination. L’enfant n’aurait pu le jurer. Il le voyait flotter au milieu de la foule, jamais ne touchant, ni même ne frôlant qui que ce soit, alors même que tous se bousculaient, s’invectivaient, s’excusaient. Bientôt, il arriva à leur hauteur. Encore une fois, il porta son regard dédaigneux sur les étals voisins, sans que personne ne lui prêta la moindre attention, à part lui. Il fit ainsi le tour des échoppes voisines. L’enfant savait qu’il viendrait. Cependant, que pouvaient-ils, lui et sa mère, avoir à vendre qui puisse ainsi retenir son attention ? Ils ne marchandaient que des produits de la forêt, des décoctions, des onguents et des remèdes. Rien qui ne puisse intéresser quelqu’un de son extraction. Pourtant, ce fut là qu’il se rendit et s’adressa à lui, pour la première fois :
    – Bonjour petit. Pourrais-tu me dire quel onguent acheter pour guérir une verrue, qui écornifle vilainement mon pied, en plus de me faire souffrir ?
    
    Pourquoi s’adressait-il à lui, non à sa mère occupée à ranger plusieurs bocaux ? Comme il esquissait un geste en sa direction, le noble sir l’interrompit :
    – Laisse donc ta mère vaquer. Elle aura d’autres clients dans quelques instants.
    En effet, un vieux couple aussi âgé que les chênes de la forêt, qui se soutenait mutuellement, arrivait à lente hâte.
    – Alors, que dois-je prendre ?
    L’enfant se méfiait de cet homme capable d’anticiper le temps. Néanmoins, il fit en sorte d’accéder à sa demande :
    – Prenez donc cet onguent sir. Il est à base de grande chélidoine. Appliquez-en le matin, le midi et le soir pendant plusieurs jours, sur votre verrue. Puis grattez la chair morte, sans jamais vous faire verser le sang. Puis remettez-en. Faites ainsi jusqu’à ce qu’elle ait disparu.
    – Merci, mon petit. Combien te dois-je ?
    – Un sol, seigneur.
    L’homme lui tendit une pièce d’un agnel. Mais avant qu’il ait pu lui rendre sa monnaie, celui-ci avait disparu
    Pourquoi avait-il tant tenu à ne parler qu’à lui-même, non à sa mère, bien plus ne versée que lui dans les remèdes et les magies.
    – Parce que j’étais le seul à le voir, se souffla l’enfant à lui-même.
    – Non ! Parce qu’il voulait que je sois le seul à le voir, se reprit-il.
    
    Et l’enfant se remit à écrire, se concentrant sur les crissements de sa plume sur le papier.
    
    Sa mère en avait fini avec le couple de vénérables et vint le voir.
    – Qu’as-tu donc dans la main, que tu caches ainsi ?
    Timidement, l’enfant ouvrit sa paume, dévoilant la pièce d’or.
    – Qui te l’a donné ? s’étonna sa mère, devant l’énormité de la somme.
    – Un noble… marmonne l’enfant.
    Des yeux, sa mère cherchait la figure chevaleresque, pour le remercier sa générosité. En vain, tout ce qu’elle voyait était la foule compacte des paysans et des artisans.
    Elle se pencha alors sur son fils :
    – Peux-tu me donner la pièce ? J’irai nous acheter un jambon et du pain. Et s’il nous en reste des poules et peut-être du sel. Nous n’aurons qu’à demander à ton père d’agrandir leur enclos.
    L’enfant haussa les épaules et reporta son attention sur un rustaud qui réclamait à grand renfort de cris d’orfraie, que l’on le servit.
    
    Il en fut ainsi jusqu’à la fin de la matinée, moment où artisans et commerçants nouaient leurs sacs, avant de les charger sur des chariots ou sur leurs épaules. Les derniers gibiers placés dans la charrette, avec le jambon, une énorme miche de pain et quelques poules, l’enfant et sa mère s’en furent prendre le chemin de la forêt, où ils habitaient une maison creusée dans la pierre.
    
    En chemin, ils croisèrent quelques figures familières, paysans dans leurs champs ou moine pèlerin du monastère voisin. Le seigneur des lieux tolérait leur présence dans les bois, ce dernier ne faisait pas parti de ses domaines, pourtant vastes. Selon les dires païens, ces lieux avaient la réputation d’être hanté par le diable lui-même. Mais peu parmi les lettrés portaient attention à ce qu’ils considéraient comme des sornettes. Cependant, aucun n’était capable d’expliquer pourquoi personne n’exploitait ces bois. D’autres encore prophétisaient que le malheur s’abattrait sur eux s’ils s’y aventuraient et s’établissaient dans ces lieux. Mais ces gens n’étaient que d’obscurs augures appartenant à des sectes, dont les cultes se déroulaient sous terre dans le plus grand des secrets. En fait, tout le monde ignorait que cette forêt accueillait seulement ceux capables de vivre en harmonie avec et rejetait impitoyablement ceux qui tentaient d’y semer les graines d’un ordre chthonien et destructeur.
    – Combien de gibier nous reste-t-il, s’il te plaît ?
    L’enfant grimpa alors sur la charrette, compta deux et après avoir recompté sur ses doigts, il déclara en fanfare :
    – Trois faisans et un cuissot de daim, maman !
    – Faisons un détour par la Bouvrière, nous y récolterons de l’argile pour la cuisson.
    L’enfant acquiesça, puis sauta à terre pour aider sa mère à conduire la charrette. Dans le sentier détrempé par la pluie, ses pensées ne cessaient d’aller vers cet homme, qu’il avait été le seul à voir. Était-il un diable ? Était-il le diable ? L’enfant ne savait pas. Cependant, s’il ne pouvait pénétrer les pensées, il pouvait s’introduire, la nuit venue et la lune est bien haute dans le ciel, dans les rêves, et alors il saurait, ou du moins essaierait-il.
    
    Enfin, ils arrivèrent et sa mère lui demanda de surveiller la charrette, pendant qu’elle s’en irait récolter la terre. Perché sur un sac de toile, il contemplait le paysage. Personne ne passait jamais par là, hormis quelques chasseurs ou quelques promeneurs à la recherche de châtaignes ou de champignons, en saison. Plus généralement, il surprenait des cerfs et des daims dans le lointain, plus rarement des sangliers. Mais en ce jour, il ne voyait rien, si ce n’est le balancement de la cime des arbres, aux prises avec le vent.
    – Est-ce là que tu vis ?
    
    L’enfant sursauta. Il n’avait entendu nul bruit de pas ou de sabots. Et voici que se tenait devant lui, sur un cheval à la robe pie, l’homme qui lui avait donné l’agnel, ce matin au marché. Dans la lumière, l’enfant remarqua un fait étrange. Cet homme, s’il en était un, avait un œil de la couleur de l’obsidienne, tandis que l’autre était de la couleur de l’albâtre, comme rongé par la cataracte. Il ne laissa rien paraître de sa surprise et rendit son regard à cet étrange noble à cheval.
    – Tu ne veux pas me répondre ? Cela ne fait rien. Nous nous reverrons bientôt.
    Et l’étranger fit faire demi-tour à sa monture et disparut rapidement dans le sous-bois.

Texte publié par Diogene, 21 février 2016 à 20h45
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