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Tome 1, Chapitre 3 « Une proie de choix » Tome 1, Chapitre 3
Ce fut un chasseur qui, alors qu’il pensait avoir débusqué un daim, les retrouva bavochant et geignant à même le sol. Seul, il s’était essayé à les raisonner et à les emmener avec lui. Mais tout ce qu’il avait obtenu avait été de leur avoir fait peur et de les voir détalé, pour se réfugier dans un massif de fougères. Comprenant qu’ils ne bougeraient plus et qu’ils tenaient plus de l’animal que de l’humain, il remonta sur son cheval et se rendit au grand galop à la garnison de la ville. Aussitôt, l’on dépêcha la troupe pour les ramener au bercail. Le convoi était accompagné d’un chariot, sur lequel reposait une dame de fer. En effet, d’après les dires du chasseur, ces pauvres bougres auraient bien été capables de mordre la main venue à leur secours.
    
    Sur le chemin, les bavardages allaient bon train, tandis que le chasseur indiquait au capitaine la piste :
    – Tu crois qu’il est encore dans les bois à cette heure ?
    – Nan, tu sais bien qu’il ne sort que la nuit.
    – Est-ce lui qui les a mis dans cet état ? D’habitude, on ne retrouve que des traces de sang, jamais leurs cadavres.
    – Mais non ceux-là ont simplement croisé la route d’une chimère. J’ai entendu dire que l’un d’entre elles avait fait de la forêt son lieu d’élection.
    – Bah ! Vous racontez n’importe quoi ! Y a pas de chimères ! Ce ne sont que des cracs ! Y en a plein les tavernes !
    – C’est qui lui ?
    – Ah, ah, ah ! On voit bien que t’es jamais sorti de ta cambrousse, mon gars. Lui. Hé ben, c’est lui. Tu sais, on évite d’en parler, parce qu’à chaque fois qu’un en a touché plus d’un mot, le malheur a frappé à sa porte.
    – Et vous, vous croyez à ces sornettes. Vous ! Des soldats endurcis.
    – Oh ! Dis donc toi le rat de bibliothèque, tu ferais bien de la fermer, ou il pourrait t’en cuire. Hé. On pourrait t’envoyer patrouiller la nuit dans la forêt. Ah, ah, ah !
    Et le rire contamina toute la troupe, au point de menacer de dégénérer en rixe.
    
    Une ronde se formait pour mieux encourager un rustaud en cottes de mailles et un grand échalas, dont la tenue rutilante trahissait la jeunesse de son recrutement. Trop occupé à parlementer avec le chasseur, le capitaine ne prêtait guère attention à ce qui se déroulait dans son dos. Pourtant, ce fut avec une rare célérité, qu’il fendit la troupe et mit fin aux hostilités.
    – Silence dans les rangs ! mugit-il.
    Aussitôt, tous s’écartèrent, ne laissant, vautrés dans une flaque de boue, que les deux combattants, qui se relevaient, essayant de faire bonne figure.
    – Alors comme ça, on sème le désordre dans mon dos. Bien. Puisque vous avez l’air de savoir vous battre, sachez que Sa Majesté manque de troupe sur le front. Qu’en dites-vous ? susurra-t-il d’une voix mielleuse.
    Aucun d’entre eux n’avait envie de finir sur un pal. Aussi est-ce la tête rentrée dans les épaules, qu’ils réintégrèrent les rangs ; non sans échanger quelques noms d’oiseaux.
    – Vous disiez ? ajouta le capitaine.
    Pas un ne pipa mot
    – Bien, je préfère cela. De l’ordre et de la discipline ! Ce sont là vos deux seuls maîtres mots, soldats !
    
    Un regard circulaire sur sa troupe lui assura que tous étaient à son écoute, et plus encore, prêt à lui obéir. Suave, il étira un sourire :
    – Soldats, nous ne sommes plus qu’à quelques pas du refuge de ces malheureux. Sous aucun prétexte, vous ne dégainerez vos épées. Je sais qu’ils se montrent violents. Mais d’après ce que m’a rapporté messire Frédéric, s’ils sont ainsi, c’est le fait d’une terreur. Maintenant, prenez vos cordes et vos matraques.
    – Ah ! dernière remarque, évitez à tout prix les coups sur la tête.
    – Si je puis le permettre une suggestion, capitaine, interrompit soudain l’homme à cheval.
    – Dites toujours, maugréa le capitaine, qui n’avait pas l’habitude de se voir ainsi coupée la parole.
    L’homme se pencha un instant sur sa selle et se saisit d’un sac de toile, qu’il lui remit :
    – Tenez, capitaine ! Mettez donc ces pièces d’étoffe sur leurs têtes. Plongés dans le noir, ces malheureux seront plus au calme.
    – Je fais de même lorsque je désire garder mes proies en vie, ajouta-t-il, un sourire cruel sur les lèvres.
    Mal à l’aise le capitaine s’empara prestement des étoffes, qu’il distribua ensuite à chacun de ses suivants.
    – Bon, rangez vos matraques. Mais gardez-les à portée, s’ils deviennent un peu trop remuants. Et maintenant, silence !
    Comme ils se glissaient sans un bruit vers la clairière, le chasseur en tête, ils entendirent alors un chœur de pleurs et de gémissements. Retenant leurs souffles, ils avançaient à pas de loup, prenant garde à point troubler la tranquillité des lieux.
    
    Ils étaient là, recroquevillés les uns sur les autres, à l’ombre d’un saule qui pleure, égaré en bordure d’un petit ruisseau, non loin de la souche d’un arbre abattu par la tempête. D’un signe de la main, le chasseur leur intima l’ordre de le suivre. Le capitaine n’aimait guère ces manières. Mais après tout lui guerroyait et ne chassait jamais, aussi le suivait-il de moins mauvaise grâce, qu’il n’aurait pu le faire. Toujours par le truchement de gestes sûrs et précis, ils encerclèrent le groupe d’hommes terrorisés. S’accroupissant, tout en se saisissant de leurs carrés d’étoffe, ils les jetèrent sur la tête des malheureux, ce qui eut pour effet de les apaiser. Ainsi, dolents, la troupe les encorda dans le plus grand calme et, à l’aide de paroles douces, ainsi que leur avait recommandé l’homme des bois, ils montèrent docilement dans la cage de fer. Mais alors que l’on la refermait, le chasseur tira de sa gibecière une grande étole noire, qu’il glissa sur la cage.
    – Avouez qu’il serait dommage de voir ces braves hommes se blesser ou se mutiler ; Qu’en pensez-vous, capitaine ?
    
    Dissimulant autant qu’il le pouvait son malaise, celui-ci acquiesça et dit signe à ses hommes de l’aider. Ceux-ci eurent tôt fait de placer l’étoffe comme il se devait, ne laissant pas le moindre interstice et les privant de lumière.
    – Permettez que je vous guide, capitaine. La forêt est traîtresse par ici. Vous l’avez sans doute constaté.
    Après tout, il connaissait ce bois comme sa poche et lui n’était pas certain de retrouver son chemin, surtout après cette rencontre avec ces hommes retournés au stade de l’animal. Aussi accepta-t-il, malgré le malaise qui lui inspirait cet homme des bois. Et alors que cela ne faisait que quelques minutes qu’ils marchaient dans un chemin d’herbes particulièrement touffues, celui-ci se pencha et murmura :
    – Capitaine, vous mettrai-je mal à l’aise. Auquel cas je m’en excuse. Et cependant qu’est-ce qui vous met dans des états pareils ?
    Il n’osait répondre de peur de laisser ses émotions prendre le pas sur sa raison.
    – Oh, mais ne faites donc pas cette tête, capitaine ! Vous n’avez jamais eu à prendre de proies vivantes. En jugeant de leur état, je me suis seulement dit que quelques précautions ne seraient pas superflues, si nous voulions éviter un carnage.
    Pointant ses yeux inquisiteurs sur l’homme marchant à côté de son cheval, il attendit que celui-ci se détendît pour lui offrir son plus beau sourire. Néanmoins, même ainsi, le capitaine ne pouvait se départir de cette désagréable impression et n’avait qu’une hâte, se mettre à l’abri derrière les remparts de la ville, bien loin de ses bois maudits. Se concentrant sur son pas, il n’adressa plus la parole à l’homme des bois.
    
    Enfin, ils aperçurent les premières fumées, signe avancé de la civilisation, puis les murailles grises et tous en conçurent un immense soulagement, car, au fond, tous avaient peur de ce chasseur sorti de nulle part. Une fois les enceintes franchies, celui-ci les salua et s’éloigna sans mot dire, retournant à ses occupations.
    – Que faisons-nous d’eux, capitaine ? demanda l’un des soldats.
    – Emmenez-les au château, les shamans vont les examiner.
    – Croyez-vous qu’ils en tireront quelque chose, capitaine ?
    Celui-ci haussa les épaules. Il n’entendait rien à tout cela. Il avait fait son travail et maintenant il aurait tout le temps qu’il lui faudrait pour se consacrer à son entraînement. Mais avant cela, il lui fallait mener le chariot au travers de la ville, en évitant les chalands et les marchands. Dans les rues, les passants criaient ou se bousculaient, quand ils ne s’extasiaient pas devant les étales ou les échoppes des artisans. Pour sa part, il ne fréquentait que la taverne du Saint-Faisan, où se retrouvait une bonne partie de la soldatesque le jour de paie. Le reste, ce n’était là que l’affaire de sa femme, qui, hélas, jusqu’à présent ne lui avait pas donné d’enfant.
    – Bah, soupira-t-il, alors qu’ils arrivaient au pied du pont-levis.

Texte publié par Diogene, 7 février 2016 à 09h30
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