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Tome 1, Chapitre 2 « Boris » Tome 1, Chapitre 2
La cloche avait sonné depuis longtemps et les élèves se pressaient déjà dans les couloirs, en rangs, bien serrés, sans qu’aucune tête ne dépasse de trop. Mais pour Boris et sa bande, c’était là une chose dont ils se moquaient éperdument, car ils étaient bien trop occupés à chasser. L’enfant s’était réfugié dans le cabinet de toilette du couloir numéro 2, au fond du bâtiment D. Un cube de béton sale, aux fenêtres poisseuses de crasse, qui abritait outre le CDI, le corps administratif, avec la principale et son adjointe. Ils ne pouvaient risquer l’esclandre dans ce lieu, sinon ce serait l’exclusion pour de bon et la dispersion de sa bande. Alors, ils attendaient, là, dans le fond de la cour, le moment propice. Celui, où lasser d’être assis sur un trône puant et décrépit, il sortirait. Mais déjà, quelques-uns s’impatientaient, car le vent s’était levé et mordait à pleines dents les chairs tendres. Cependant, comme tout chef sait y faire, Boris distillait avec une maîtrise rare le chaud et le froid. Si bien qu’il tenait sa bande d’une main de fer dans un gant de velours. En l’occurrence, lui-même souffrait du froid, mais il ne voulait surtout pas laisser filer sa proie. Ainsi, avisant une salle de classe déserte dont la fenêtre était entrouverte, il fit signe à son lieutenant, une grande perche maigre, à la frimousse émoussée répondant au nom de Blaise, de faire le guet, tandis qu’ils se glisseraient dans la pièce.
    – Blaise. Va à l’extrémité du buisson et assure-toi que personne ne vient rôder par là. Si tu vois un mouvement suspect, tu sais ce qu’il te reste à faire.
    – La mésange.
    
    Boris acquiesça et se glissa, tel un chat flairant sa proie, au travers de l’épais buisson vers la fenêtre entrouverte. Avec précaution, il fit coulisser du bout des doigts la vitre sur son rail de métal. Et lorsque l’ouverture fut assez large pour le laissez-passer, il se coula dans la pièce, avant d’appeler le reste de sa troupe. De ce poste d’observation, il pourrait guetter en toute sérénité l’échappée de son gibier. En outre, la prochaine sonnerie ne retentirait pas avant trois bons quarts d’heure, ce qui leur laissait amplement le temps de se préparer à l’assaut.
    
    Pendant ce temps, assis sur un trône en faïence à la propreté douteuse, un enfant se morigénait. Jusqu’à présent, il avait réussi à se faire oublier, restant l’enfant chétif, presque maladif, qu’il paraissait être. Si seulement il n’avait pas accepté de céder sa place en cours de français, il ne se serait pas retrouvé au second rang et pointé sans ménagement par son professeur, qui réalisait sa présence, sinon son existence. Répondre à ses questions avait été un jeu d’enfant. Mais à vouloir à tout prix lui faire lâcher prise, il avait prononcé un mot de trop, et était devenu d’un seul coup opaque au reste de la classe. Surtout, il avait attiré l’attention de Boris et de sa bande de voyous. Ces garçons-là étaient pareils à des sangsues. Une fois qu’ils vous ont vu, impossible de s’en débarrasser, à moins de leur montrer sa supériorité, ou de percer à jour leur faiblesse et les humilier. Mais il n’avait envie ni de se battre, et encore moins de briller pour l’enfoncer ou le terroriser. Rien de tout cela ne lui apporterait quoi que ce soit de bon. Hélas pour lui, Boris avait l’esprit aussi épais que simple, et ne parlait qu’un seul langage, celui des poings. Quand il y pensait, il sentait son sang bouillonner, tandis que ses mains se muaient en des armes meurtrières. D’ailleurs, n’avait-il pas, à plusieurs reprises, lacéré les murs. Mais pas plus que de céder à sa bestialité ne l’aiderait, se nourrir de leurs rêves, en faisant ressurgir leurs peurs les plus enfouies, ne lui serait d’un grand secours. Les gens ont trop oublié, pour que sa magie soit grande ; surtout en ces lieux le jour est permanent, même pendant les heures les plus profondes. À moins bien sûr que l’obscurité ne les réinvestît. Alors, il pourrait faire appel à ces forces primales, venues des ténèbres.
    
    En attendant, il savait qu’il aurait à supporter l’affront, et très certainement les coups. Inventer une excuse aussi, pour les bleus qui ne manqueraient pas de surgir. Mais peut-être pouvait-il en retarder l’échéance en rusant. En effet, s’il y a bien une chose que Boris et sa bande ne possèdent pas, c’est la patience. Tout au contraire de lui-même, capable de rester des heures entières à attendre, voyageant dans sa tête au gré des courants. N’était-ce pas, après tout, ce qu’il faisait en ce moment même, enfermé dans d’obscures toilettes, où les seuls bruits, qui lui parvenaient, étaient les murmures fuyants de la chasse d’eau et le ronronnement de la ventilation, censé refoulé au-dehors les odeurs fétides des lieux. Il entendait presque le battement de la grande horloge, situé tout en haut du bâtiment. Il s’imaginait alors danser sur ses aiguilles pour mieux prendre le temps de vivre. En même temps, il se demandait s’il n’avait pas fait une bêtise en lacérant ainsi la porte. En effet, le vieux Melchior, maniaque de la serpillière et du balai, ne manquerait pas de se poser de nombreuses questions. Il patrouillait dans les bâtiments, son éternel béret élimé vissé le crâne et un vieux mégot jaune aux lèvres, toujours à l’affût. Seulement, il n’avait pas oublié les récits de la campagne et il pourrait soupçonner la présence d’un être contre nature. Heureusement pour lui, malgré les tous les mauvais traitements subis, le bois de la porte gardait encore de nombreux souvenirs et il lui serait alors plus facile de lui rappeler ce qu’elle avait été. Cependant, gare à ne point vouloir trop en faire, car s’il remontait trop loin dans ses souvenirs, il se pourrait bien qu’il se retrouve au milieu d’un bosquet, voire une forêt.
    
    Avisant le miroir crasseux, fixé sur le mur recouvert d’une peinture écaillée, il y plonge son regard et fait très délicatement à sa surface les souvenirs les plus récents, s’arrêtant juste avant qu’il ne commette, ce qui aurait pu être irréparable. Tendant l’oreille, il s’efforçait de capturer le chant du temps. Ce qu’il cherchait avait la texture du papier de verre. Un bruit ni très agréable ni particulièrement affectueux. Enfin, il l’entendit et, l’ayant appris, il se mit à fredonner sur le même rythme, décalé de manière à le prendre à rebours. Pendant ce temps, une main collée sur la porte, le bois gémissait et craquait, tandis que tourbillonnaient poussières et éclats de bois. Et bientôt, il n’en parut plus. La porte était à nouveau parée de ses plus beaux atours ; un bleu délavé, que des années de mains posées avaient grisé. Dans le couloir quelqu’un marchait, crevant l’heureux silence des lieux. La cloche ne tarderait pas à sonner et il pourrait alors sortir sans crainte, à l’abri de Boris et de sa bande. En attendant, que faisait-il ? Il ne pouvait que l’imaginer, même s’il avait déjà son idée.
    
    Dans la salle déserte, la bande s’impatientait. Mine de rien, on ne peut rien faire contre la marche du temps, et eux non plus, impuissants qu’ils étaient face à la course folle des aiguilles de la grande horloge.
    – Bon sang, Boris ! T’avais dit qu’il sortirait bientôt de son trou. Ça fait presque une heure qu’on poireaute dans cette salle. Si on reste là les profs vont nous trouver, protestait un petit blond aux oreilles en feuilles de chou, le nez en trompette.
    Autour de lui, personne ne disait mot, mais les visages parlaient pour eux. Boris fulminait. Ce sale petit morveux était en train de lui faire perdre la face. Rageur, il frappa violemment du poing une table, dont le bruit résonna dans la classe.
    – T’es pas un peu fou, Boris. Tu vas rameuter les pions, s’écria une voix étouffée derrière lui.
    – Ferme-la Momo ! Et tache de pas trop la ramener. Ce sale chouchou perd rien pour attendre. On lui fera payer, je vous le promets les gars. En attendant, on dégage. T’as raison, manquerait plus qu’on nous trouve ici.
    Et, maugréant entre leurs dents, ils quittèrent la salle, comme ils étaient venus, en silence et par la fenêtre, Dehors, Blaise, qui les avait entendus revenir, n’avait pas quitté son poste, attendant sagement le rappel de son chef, qui ne tarda pas.
    – Dommage, il se fait tard et la nuit tombe vite. Sinon, je lui aurai bien réglé son compte à la sortie des cours.
    – Ouais, ouais. Mais qu’est-ce qu’on fait Boris, gémit une voix sur sa droite.
    – On rentre chacun chez soi. Mais avant, c’est ma tournée bonbec, les mecs.
    – Ouais, s’exclamèrent-ils en chœur. T’es le meilleur, Boris !
    Son cœur se gonflait d’orgueil. Quelques sous dépensés et les voilà, qui tous lui mangeait dans la main.
    – Heureux imbéciles, pensait-il
    S’éloignant alors des mornes bâtiments, il jeta un ultime regard en arrière, avec le vain espoir de le surprendre.
    
    L’enfant repose sa plume d’oie sur la table et souffla la flamme de sa bougie. Ce n’était pas pour lui une nécessité, seulement un plaisir intime. Il entendait le pas de sa mère dans les escaliers, et bientôt suivrait son père. Il savait ce qu’elle lui dirait au travers de la porte :
    – Va te mettre au lit, mon chéri ! Il se fait tôt !
    Inutile de lui donner plus de soucis qu’il ne l’avait déjà fait en revenant si tard, avec des vêtements déchirés. Heureusement, ils n’avaient pas été trop sévères, le privant juste de dessert. Il n’avait pas protesté, sachant qu’ils resteraient inflexibles. Leurs cœurs étaient inquiets et, sans doute, déménageraient-ils encore une fois. Néanmoins, lui ne s’inquiétait pas outre mesure. Leur masure était fort bien dissimulée dans un immense terrier souterrain, soutirée à une famille de garrenains géants.
    – Tu vas te mettre au lit ? interrogea une voix étouffée.
    – Oui ! S’exclama-t-il en se glissant dans sa couche, faite de duvet d’oiseau.
    
    L’instant d’après, il était assoupi, tandis que son père rejoignait sa mère.
    – Il dort ? demanda-t-il d’un ton bourru.
    – Oui, murmura-t-elle. Il en avait sûrement assez d’écrire.
    Son père grommela et souffla la bougie, plongeant la chambre dans la nuit.

Texte publié par Diogene, 26 janvier 2016 à 13h56
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