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Tome 1, Chapitre 4 « Morse, pyjama et confessions sur l'oreiller » Tome 1, Chapitre 4
Une nouvelle fois, un grand merci à Mlle Sue pour la BL !
    
    
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    La nuit, pourtant déjà bien entamée quand on les avait jetés en cellule, parut interminable à Vega. Chaque minute, chaque seconde semblait durer une éternité, surtout quand on n’avait que des pensées de plus en plus sombres pour seule compagnie. L'inconfort, l'ennui, la promiscuité avec les autres prisonniers, tous bien plus dangereux qu'elle ne le serait jamais, tout concordait à mettre ses nerfs à rude épreuve. Même le gris du béton au sol l'emplissait d'irritation. En vérité, elle était sur le point de craquer.
    
    De temps à autre, le regard préoccupé de Zeck se posait sur elle et c'était peut-être la seule chose qui l'empêchait de se laisser aller. Elle tirait un certain réconfort du fait que le jeune homme s’inquiète pour elle et cela suffisait, pour le moment, du moins, à lui faire oublier que son désir le plus profond se trouvait perdu quelque part entre la crise de larmes et l'explosion de rage.
    
    Se répéter comme un mantra que cette situation ne pouvait pas perdurer, qu'on allait forcément finir par les faire sortir, que c'était une erreur et qu'on allait les renvoyer chez sans autre dommage – elle n'était pas non plus folle au point de croire qu'ils auraient droit en plus aux plus plates excuses du Ministère de la Justice – ne lui suffisait plus. La jeune femme aurait voulu croire qu’elle avait été suffisamment convaincante pour que Jed se décide à contacter Moragh avant six heures du matin, mais il fallait voir les choses en face : rien de positif pour eux ne s’était produit, ce qui signifiait qu’Argie avait dû récriminer jusqu’à ce que le malheureux gardien se résigne à attendre l’heure réglementaire. Ou alors, Jed avait effectivement réussi à contacter Moragh, mais ce dernier avait délibérément décidé de la laisser croupir en prison. Preuve, s’il en était, que la jeune femme avait la tête à l’envers : en temps normal, elle n’aurait jamais douté de son meilleur ami de la sorte.
    
    Vega avait besoin d'air et d'espace, d'une vue dégagée sur l'horizon. Or, son double horizon géographique et métaphorique se trouvait bouché par un certain nombre de murs en béton armé. Il y avait mieux pour croire en l'avenir. Surtout que cet endroit n'était qu'un bloc hermétique de ciment et d'acier. Il n'y avait pas la moindre fenêtre et la jeune femme ne pouvait même pas se donner l’impression de contempler la brume rosâtre du ciel pollué de Gora depuis sa chambre.
    
    Et les minutes s'écoulaient, insupportables de longueur. Dans sa cellule, les deux autres filles somnolaient, la tête de l'une sur l'épaule de l'autre. Vega aurait bien voulu faire de même, aller s'asseoir par terre près de Zeck, entrelacer ses doigts aux siens à travers les barreaux et fermer les yeux, se laisser bercer par son parfum, s'imprégner de la chaleur de sa présence. Mais la jeune femme n’était pas sûre de pouvoir faire confiance à ses réactions. Son cerveau semblait avoir décidé de se la jouer mélodrame de bas-étage. Or, l’idée de fondre en larmes sans pouvoir s’en empêcher ne la réjouissait guère. Elle valait mieux que ça. Le hic, c’était que ses hormones ne semblaient pas partager cette vision des choses.
    
    Alors, pour être sûre de ne pas laisser libre cours à ses penchants refoulés de damoiselle en détresse, Vega restait là, assise sur son banc, tâchant d'oublier la crampe qui peu à peu paralysait sa fesse droite. Le jour finirait bien par se lever. Et avec lui, l’espoir de pouvoir enfin quitter ce trou à rat.
    
    
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    « Debout les enfants ! Allez, fini de roupiller ! »
    
    Vega leva brusquement la tête. Ses vertèbres craquèrent en guise de protestation et une douleur sourde fusa dans sa nuque. Elle grogna, tout en se massant le haut du dos. La jeune femme n'avait pas réussi à dormir, tout juste à sommeiller. Mais sa position était loin d'être confortable et à présent, elle sentait de désagréables élancements dans tout le corps. Et à entendre les râles mécontents qui fusaient çà et là autour d'elle, Vega n'était pas la seule dans cette situation.
    
    Vaseuse et ankylosée, la jeune femme tordit le cou pour tenter d'apercevoir l'énergumène qui s'amusait à tambouriner sur les barreaux des cellules pour réveiller son monde. Le bruit métallique tintait à ses oreilles comme un millier de tuyaux d'évacuation en colère et ça n'avait rien d'agréable.
    
    L'individu portait l'uniforme des gardiens et présentait un air de famille troublant avec un morse. Il continua de jouer du xylophone sur les barreaux du bout de sa matraque électrique jusqu'à ce que l'ensemble des prisonniers, certains à l’air hagard, d’autre à l’air hargneux, soit debout, en rang. Pas de traces de Jed. Vega aurait voulu se convaincre que ce n'était pas inévitablement un mauvais présage, mais ça demandait un effort qu’elle ne se sentait pas capable de fournir.
    
    Une brigade entière de gardiens droits comme la justice s’alignaient contre les grilles des cellules, prêts à superviser la sortie des embarqués de la nuit de leur cellule. Monsieur Morse fit une drôle de tête en voyant la Chose poilue passer devant lui d'un pas lourd. A la lumière crue des néons, l'énorme individu paraissait encore plus impressionnant. Même dans un métier comme le sien, on ne devait pas croiser souvent de pareils spécimens.
    
    Un autre gardien déverrouilla la cellule de Vega et la jeune femme se désintéressa du spectacle. En traînant des pieds, elle prit sa place dans la file de prisonniers. Quelques instants plus tard, la jeune femme sentit une grande main tiède s'enrouler autour de ses doigts. Un bref coup d'œil par-dessus son épaule lui confirma que Zeck se tenait juste dans son dos, guère plus frais qu'elle. Le jeune homme pressa sa paume.
    Vega était trop épuisée émotionnellement et physiquement pour avoir envie de pleurer. Elle se sentait vide, détachée de tout, même pas assez forte pour faire semblant d'être encore irritée par sa situation ou par les rires tout à fait déplacés qu'échangeaient les gardiens. La seule chose qui la faisait tenir debout, c'était la perspective d'une douche chaude et d’une très, très longue sieste, le tout dans les bras de Zeck de préférence. La jeune femme adressa un pâle sourire à son petit-ami, avant de suivre la longue colonne maussade qui s'acheminait lentement vers les salles d'interrogatoire.
    
    L’endroit était d’un glauque consommé. Les mêmes couloirs d'un gris jaunâtre s'étiraient à l'infini, percés avec une régularité déprimante de portes peintes en noir, l'ensemble baignant dans une lumière vaguement bleue et aseptisée digne d'un hôpital de film d'horreur. La jeune femme se demanda un bref instant comme qui que ce soit pouvait accepter de travailler de son propre chef dans un lieu pareil.
    
    Les gardiens commencèrent à éparpiller les détenus dans les différentes pièces. Vega resserra sa prise sur la main de Zeck. Elle ne voulait pas être séparée de lui. Peu probable qu'on lui laisse le choix quand viendrait son tour, mais il était hors de question qu'elle lâche le jeune homme de son plein gré. Et la jeune femme s'y agrippait avec tant de force qu'il faudrait sans doute utiliser une tronçonneuse pour lui faire lâcher prise. Sa pauvre cervelle fatiguée, qui avait toujours eu un sens de l’humour particulier, se sentit obligée de lui montrer avec un luxe de détails peu ragoutants la scène qui s'ensuivrait et Vega fit la grimace. Elle secoua la tête, dans le vain espoir de faire disparaître la vision trop claire de sa main sectionnée, tressautant dans une flaque de sang noir sur le sol. Son imagination était partie en vrille toute la nuit, mais là, elle atteignait des sommets. Une demi-journée de sommeil réparateur commençait à devenir plus que nécessaire.
    
    Une paire de gardiens s'approcha du couple, bien décidés à les faire entrer dans deux salles séparées en usant de leur matraque électrique si nécessaire. La jeune femme pouvait entendre leur Argus personnel vociférant en fond sonore que les contacts entre détenus étaient formellement interdits. Vega pencha la tête. Il y avait peu de chances pour qu'ils dissimulent une tronçonneuse sous leurs vêtements mais on avait parfois de drôles de surprises.
    
    « Vega Eilor ! Est-ce qu'il y a une Vega Eilor ici ? » s'écria une voix féminine sur un ton pressé.
    
    L'appel résonna comme un roulement de tambour dans le couloir. Néanmoins, il fallut plusieurs secondes – et un rappel à l'ordre appuyé de Zeck – pour que Vega reconnaisse son propre nom et agisse en conséquence.
    
    « Vega Eilor !
    
    — Ah euh... oui ? »
    
    Certes, on faisait mieux en matière de réponse intelligente et spirituelle. Zeck dut penser de même, car il laissa échapper un soupir fataliste clairement audible. Deux ou trois dizaines de regards plus ou moins avenants se braquèrent sur eux. Vega se retint de rentrer la tête dans les épaules et fixa droit devant la silhouette gesticulante d’une petit policière qui se rapprochait à grands pas nerveux.
    
    « Votre bras, » réclama-t-elle en arrivant à sa hauteur.
    
    Vega tendit mollement son poignet. La policière, une femme courte sur pattes, aux cheveux tirant sur le violet et à la peau couverte de grains de beauté, s'empara d'un boîtier pendu à la ceinture de son uniforme. Elle le pointa un peu au-dessous du coude de Vega, à l'endroit exact où on lui avait implanté sa puce identitaire le jour de sa naissance. Il y eut un flash aveuglant. La jeune femme cligna des yeux, la vision maculée de points argentés. La petite policière observa quelques instants l'écran de son boîtier, avant d'acquiescer.
    
    « C'est bon. Suivez-moi, » ordonna-t-elle.
    
    Vega jeta un regard indécis à Zeck dont elle n'avait toujours pas lâché la main. Qu'est-ce qu'on lui voulait maintenant ? Les yeux de l’agent se posèrent alors sur leurs doigts enlacés, puis scannèrent le jeune homme de haut en bas et de bas en haut.
    
    « J'imagine que vous êtes le Terrien dont on m'a parlé, fit-elle avec méfiance. Vous aussi, vous venez. »
    
    Zeck haussa un sourcil interrogateur. Il échangea un regard perplexe avec Vega et ils emboîtèrent le pas à la petite policière sous le regard sidéré des gardiens. La jeune femme songea qu'ils n'auraient pas eu l'air plus choqué s'ils avaient appris qu'ils avaient coffré l'Ambassadrice par erreur. Le temps qu'ils commencent à reprendre leurs esprits, le trio avait passé un sas de sécurité et était hors de portée.
    
    La femme aux cheveux violets les guida dans un dédale de couloirs, maugréant nerveusement à voix basse. Vega et Zeck n'osèrent rien dire, mais les regards qu'ils se lançaient étaient plus qu'éloquents. Quelle galère allaient-ils devoir affronter, cette fois ? Vega ne se sentait plus capable de s'étonner de quoi que ce soit, mais elle était bien placée pour savoir que le destin avait beaucoup d'imagination. Après plusieurs minutes de promenade, leur escorte déverrouilla une porte qui s'ouvrit avec un bip strident.
    
    Le niveau sonore grimpa soudain de plusieurs dizaines de décibels. Des agents couraient en tous sens dans une cacophonie chaotique d'éclats de voix, de grondements d'imprimante et de sonneries de transmetteur holographique. La petite policière fendit la tourmente, obligeant Zeck et Vega à lui coller au train pour ne pas être emportés dans le mouvement. De manière générale, tout le monde était bien trop occupé pour faire attention à eux, mais de temps à autre, un regard trop rapide pour être déchiffré s'égarait dans leur direction.
    
    Ils passèrent une autre porte et se retrouvèrent dans une pièce meublée avec un certain confort. Évidemment, après la nuit que Vega venait de passer, un simple fauteuil en cuir élimé lui paraissait le comble du luxe. En l'occurrence, il y en avait trois, disposés en cercle autour d'une table basse en cyanix. Et une personne que Vega ne connaissait que trop bien était assise dans l'un d'eux, avec sa tête des mauvais jours.
    Moragh bondit sur ses pieds en les voyant entrer, irradiant d'une colère froide. Avec ses cheveux blonds en bataille et ses cernes de trois pieds de long, il avait l’air de quelqu’un qu’on avait tiré du lit à une heure indécente sous un prétexte fallacieux et prêt à passer ses nerfs sur la première personne qui aurait le malheur de se faire remarquer. Ce qui, à la réflexion, n'était sans doute pas très éloigné de la vérité. Au moins, il était habillé et pas en pyjama. Vega fronça les sourcils. Est-ce que Moragh dormait en pyjama ? Elle n’avait jamais pensé à le lui demander. Mais alors que son imagination allait embrayer sur cette prometteuse question, son regard croisa celui de son meilleur ami et elle dut réviser l'ordre de ses priorités.
    
    « Euh... Je... Je crois que je vais vous laisser un moment, fit la policière avec conviction. J'ai... euh... Des papiers à remplir. »
    
    Ce devait être une façon de parler, parce que Vega était certaine que la police, tout arriérée fût-elle, ne travaillait plus que sur support numérique depuis belle lurette.
    
    « Je t'accompagne, » fit une voix masculine avec un soulagement perceptible.
    
    Vega reconnut Jed. Il s'était tenu dans un coin, si discret et silencieux qu’elle ne l'avait pas remarqué en entrant. Le gardien lui jeta un regard bizarre mais la jeune femme n'était pas en état de s'interroger là-dessus. Toute son attention était concentrée sur Moragh, qui semblait résolu à les trucider – surtout elle, en fait – dans un futur proche. Un futur qui se rapprochait de manière alarmante à chaque pas qui éloignait les deux agents de la pièce. La porte claqua dans son dos.
    
    Aussitôt, Moragh pointa un doigt accusateur sur Vega.
    
    « Explique-moi pourquoi j'ai été appelé à six heures du matin le seul jour de congé de ma foutue semaine pour aller te chercher dans ce trou ? gronda-t-il. En plus, tu as une tête de mort-vivant. Qu'est-ce que tu as fait comme connerie ? »
    
    Il la fixa d'un regard furibond. Comme Vega ne répondait pas – de tout évidence, sa réactivité était inversement proportionnelle à ses capacités d’imagination – Moragh fit un pas vers elle.
    
    « Et pourquoi a-t-il fallu que tu leur donnes mon nom de famille ? ajouta-t-il les dents serrées. Je te jure que si quelqu'un revient me demander avec des yeux de souris de laboratoire si j'ai besoin de quelque chose, je fais un carnage. »
    
    Vega ramena ses longs cheveux bleu sombre sur son épaule, cherchant désespérément une parade. Il ne servait à rien d'essayer de discuter avec Moragh quand il était dans cet état. Ce serait stérile, violent et ils le regretteraient tous les deux. De toute façon, même s'il était en colère, il était là et c'était tout ce qui importait.
    
    Alors Vega fit la seule chose qui lui parut raisonnable sur l’instant. En deux enjambées, elle combla la distance qui la séparait de Moragh, glissa ses bras autour de sa taille et se blottit contre lui. La surprise lui coupa le sifflet, ce qui n'était pas plus mal. La jeune femme entendit distinctement le reniflement dédaigneux de Zeck dans son dos, mais elle préféra provisoirement ne pas en tenir compte.
    
    « Tu sais, je suis contente de te voir, » fit-elle contre le torse de son ami.
    
    Et elle le pensait vraiment. Son T-shirt sentait cet horrible parfum de synthèse que les industriels versaient par litre dans les lessives. Mais c'était une odeur réconfortante. De son côté, la jeune femme avait l'impression tenace d'être une benne à ordures ambulante.
    
    « Tu es la première personne civilisée que je vois depuis hier soir, » ajouta-t-elle en soupirant d'aise.
    
    Zeck eut une exclamation outrée derrière elle.
    
    « Eh ! Et moi alors ?
    
    — Toi, tu es un Terrien. Tu ne peux pas être civilisé, c'est génétique. »
    
    Comme aucune objection ne se faisait entendre, Vega conclut que le jeune homme se rangeait à son avis.
    
    Moragh soupira. La mécanicienne pouvait presque le voir lever les yeux au plafond. Néanmoins, ses bras se refermèrent autour d'elle en une étreinte rassurante. Il grommela quelque chose que Vega ne comprit pas. Elle leva les yeux et dut se tordre le cou pour essayer d'apercevoir son visage. C'est qu'il était grand, le bougre.
    
    « Tu dis ? fit-elle innocemment.
    
    — Je dis qu'un jour, tu auras ma mort sur la conscience, maugréa-t-il. Comment tu fais pour qu'il soit impossible de t'en vouloir plus de deux minutes ? »
    
    Vega haussa les épaules.
    
    « Il y a peut-être un gène pour ça, déclara-t-elle. C'est probablement le même que pour ces petites boules de poils que tour le monde trouve mignonnes, même quand elles pissent dans tous les coins. Comment ça s'appelle déjà ? demanda-t-elle en se tournant vers Zeck.
    
    — Des chatons, » grogna ce dernier, les bras croisés et visiblement vexé.
    
    Vega revint à Moragh.
    
    « C'est ça. Tu devrais étudier la question. Après tout, c'est toi le scientifique. »
    
    Le jeune homme secoua la tête et lui tapota le haut du crâne comme on fait avec les enfants qui viennent de donner une bonne réponse.
    
    « Ma petite, tu dérailles complètement, fit-il en échangeant avec Zeck un regard dont elle se serait indignée en d'autres circonstances. Il est grand temps que tu ailles te coucher. »
    
    Vega soupira. Elle n'en demandait pas plus, mais presque tout le monde semblait s'escrimer à le lui refuser.
    
    « Je me suis porté garant pour vous deux. Je pense que ça devrait suffire à vous faire libérer sur le champ. Quoique j'aurais sans doute pu me contenter de demander poliment, annonça Moragh sur un ton amer. Je suis sûr que si je leur disais que quelqu’un me cherche des noises, ils iraient l'arrêter sans attendre de mandat du tribunal.
    
    — C'est ça d'être célèbre, » marmonna Vega.
    
    Moragh lâcha un " Mmph " renfrogné. S'il y avait bien une chose dont il aurait voulu se passer, c'était bien de son illustre nom de famille, Vega l'avait suffisamment entendu s'en plaindre pour en être convaincue. Il avait dû faire des pieds et des mains pour être embauché pour ses capacités et pas pour les relations de son grand-père. Et du reste, la jeune femme le soupçonnait d'avoir un temps envisagé de commencer sa carrière comme technicien de surface pour la seule satisfaction de contrarier sa famille. Vega aurait bien voulu qu'il le fasse vraiment, juste pour avoir l'occasion de voir son meilleur ami se débattre avec un aspirateur, surtout que c'était elle qui avait dû lui apprendre à se servir d'un balai et à faire sa lessive tout seul comme un grand. D'ailleurs, maintenant qu'elle y pensait, il n'y avait jamais eu de pyjama dans les tournées de linge qu'elle lui avait lavées en guise de démonstration...
    
    « Bon. Allons-nous en, décida Moragh après un moment de silence. On ne va pas y passer la journée. Vous me raconterez en chemin comment vous en êtes venus à pourrir mon vendredi.
    
    — Seulement si tu réponds à une question, imposa Vega avec beaucoup de sérieux. Parce que tu vois, je n'arrête pas d'y penser depuis tout à l'heure et ça m'agace. »
    
    Moragh haussa un sourcil à la fois interrogateur et méfiant.
    
    « Étant donné les circonstances, il me semble que tu n'es pas en droit d'exiger quoi que ce soit. Mais vas-y quand même, je t'écoute, » déclara-t-il dans un bel élan de magnanimité.
    
    Vega se recula jusqu'à pouvoir le regarder dans les yeux.
    
    « Est-ce que tu dors en pyjama ? »
    
    
💫

    
    Vega se jeta sur son lit avec un soupir de contentement béat. Les sept étages qui montaient à son appartement avaient été l'épreuve de trop. Chacun de ses muscles hurlait de protestation et elle préférait ne pas statuer sur l'état de sa cervelle. La jeune femme sentait de manière assez floue qu'elle allait regretter ses divagations du poste de police. Le pire, c'est qu’elle avait parfaitement conscience de partir en vrille, ce qui ne l’avait nullement empêchée de sortir bêtise sur bêtise. Il fallait qu'elle dorme.
    
    En réalité, Vega aurait sans doute déjà succombé aux brumes du sommeil à grand renfort de ronflements, si Zeck n'avait pas entrepris de la distraire avec un spectacle des plus intéressants. Torse nu, les cheveux en bataille et le pantalon à moitié défait, le jeune homme essayait sans grand succès de vaincre une chaussette récalcitrante qui refusait de se laisser enlever. Vega était épuisée, mais ça ne l’empêchait en rien d’apprécier la vue. Les os et les muscles qui jouaient sous la peau blanche de Zeck ciselaient des ombres subtiles et délicates sur son torse dénudé. C'était aussi sensuel que fascinant à regarder, même si le jeune homme ne le faisait pas exprès et n'avait sans doute pas conscience de provoquer cet effet.
    
    Finalement, Zeck réussit à triompher de sa chaussette et retira son pantalon, ce qui occasionna une nouvelle cascade d'observations anatomiques tout à fait intéressantes dans l'esprit de la mécanicienne. Mais sans lui laisser le temps de pousser l’examen plus loin, le jeune homme s'effondra sur le lit et par un réflexe primaire de possessivité, Vega vint se coller contre lui. Elle ferma les yeux et se mit à ronronner comme un gros chat quand les doigts de Zeck vinrent se perdre sur son cuir chevelu.
    
    « Ce n'est pas exactement la soirée que j'avais projetée pour nous deux, » soupira-t-il.
    
    Sa voix parut très lointaine à Vega. Elle ouvrit les yeux, l'esprit en alerte.
    
    « Tu sais, avant je me foutais de ce qui pouvait m'arriver, continua-t-il. Plusieurs fois, je me suis réveillé dans une cellule, à côté de types tellement bourrés qu'ils ne se souvenaient même plus de leur nom, sans savoir comment j'avais atterri là. Ça ne m'a jamais empêché de dormir. »
    
    Il s'interrompit une seconde, comme pour remettre ses pensées dans le bon ordre.
    
    « Et puis parfois, je me fais coffrer pour transport de marchandise illégale mais ça, ce n'est pas non plus mon problème. Je me moque de ce que je transporte, du moment que je suis payé. Très sincèrement, ce genre d'ennuis me passe au-dessus de la tête. »
    
    Vega garda le silence, se demandant où le jeune homme voulait en venir. Elle n'ignorait pas qu'il arrivait à Zeck de se trouver impliqué dans des histoires louches. Néanmoins, elle espérait que ce n’était jamais de son plein gré ou du moins, jamais avec des intentions néfastes. Ce n’était pas dans sa nature. Quoi qu’il en soit, le jeune homme menait ses affaires comme il l'entendait et Vega ne comptait pas s'en mêler. Tant qu'il finissait par lui revenir en un seul morceau, elle ne voyait aucune raison de se plaindre.
    
    Alors quel était le but de ce soudain accès d'honnêteté ? La psychologie n'était pas son fort, même quand elle était en pleine possession de ses moyens, aussi espéra-t-elle qu'il en viendrait rapidement au fait.
    
    « Mais je sais aussi que ce n'est pas un style de vie sans dangers, ni conséquences. Je m'en serai vraiment voulu s’il t'était arrivé quelque chose à cause de moi et de mes... habitudes douteuses, déclara-t-il sur un ton préoccupé. Je n'aurais pas dû t'emmener là-bas. C'était stupide. »
    
    Les lèvres de Vega s'arrondirent sous l'effet de la surprise. Ce n'était pas exactement le genre de confidences auquel elle s'était attendue. Pendant plusieurs secondes, la jeune femme demeura silencieuse, vaguement consciente qu'une question muette se dissimulait derrière les scrupules, même si elle n'arrivait pas à en saisir le sens. Craignait-il qu'elle ne s'enfuie sous prétexte qu'il avait des activités pour le moins frauduleuses, des fréquentations plutôt douteuses et une vision très personnelle – et assez discutable – de la loi ?
    
    Vega secoua la tête. Elle ignorait quelle réponse Zeck attendait d’elle. Peut-être qu’il n’en attendait pas du tout, en fin de compte. Néanmoins, la jeune femme sentait qu’il fallait qu’elle fasse quelque chose.
    
    Elle se redressa et déposa un baiser au creux de son oreille, à l'endroit où naissait l'arête incisive de sa mâchoire.
    
    « Je te l’accorde. C’était idiot, déclara la mécanicienne. Mais tu ne pouvais pas prévoir tout ce qui allait nous tomber dessus, n’est-ce pas ? Alors n'y pense plus. »
    
    Son regard plongea dans celui de Zeck qui n’avait pas l’air très convaincu. Elle lui sourit.
    
    « On s'en est sortis, c'est tout ce qui compte, non ? Réfléchis. Tu aurais très bien pu te faire tabasser par la Chose poilue et je n'aurais rien pu faire. Ça, ça aurait été terrible. »
    
    Zeck haussa un sourcil perplexe.
    
    « Par qui ? »
    
    Vega secoua la tête en réprimant un rire nerveux.
    
    « Laisse tomber. Ce que je veux dire, c’est qu’il ne sert à rien de se torturer avec cette histoire. On fera mieux la prochaine fois... »
    
    A condition, bien sûr, que Zeck ne se mette pas en tête de lui faire découvrir un nouveau bouge miteux.
    
    Un silence pensif lui répondit mais Vega sentait le jeune homme plus détendu. Aussi s’autorisa-t-elle à fermer les yeux. Ce ne fut sans doute pas très long, mais bien assez cependant pour que le cerveau de la jeune femme l'interprète comme une autorisation de mise en veille. La mécanicienne se lova de nouveau contre Zeck, laissant les battements lents de son cœur lui servir de berceuse. Elle était si bien partie pour le monde des rêves qu’elle ne put s’empêcher de tressaillir quand le jeune homme reprit la parole.
    
    « Je tiens beaucoup à toi, Vega, déclara Zeck à voix basse. Je ne voudrais pas que tu penses que tout ça n'a pas d'importance pour moi. »
    
    La jeune femme sourit béatement dans son demi-sommeil. Quand il lui disait ce genre de chose, elle se sentait prête à tout plaquer pour le suivre au bout de la galaxie.
    
    Mue par une irrépressible vague de tendresse et d’affection, Vega se redressa maladroitement dans l’idée de l’embrasser sur les lèvres. Elle calcula mal son coup et atteignit la joue de Zeck. Néanmoins, elle ne jugea pas nécessaire de rectifier le tir.
    
    « Moi aussi, je tiens beaucoup à toi, » souffla la jeune femme.
    
    La concernant, ce n’était qu’un doux euphémisme mais ils n’en étaient pas encore au stade des grandes déclarations. Cela viendrait plus tard. Sans doute lors d’une autre soirée catastrophe…
    
    Souriant à cette idée, Vega se laissa définitivement emporter par le sommeil.
    
    
- FIN -

Texte publié par Pixie, 2 mai 2016 à 19h57
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