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Tome 1, Chapitre 3 « Gros bras, rouge à lèvres et intelligence artifici » Tome 1, Chapitre 3
Une nouvelle fois, merci à Mlle Sue pour la BL !
    
    
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    Fermer les yeux n’avait en rien permis de faire disparaître l’imposante menace qui se découpait à contre-jour dans l’espace étroit de la ruelle. Zeck avait reculé d’un pas prudent et Vega le vit porter la main à sa ceinture. Elle savait qu’il n’allait jamais nulle part sans son arme. Néanmoins, la jeune femme doutait qu’un vulgaire taser puisse venir à bout de l’espèce de brute monstrueuse qui leur faisait face.
    
     On croisait nombre d’individus de toutes espèces à Gora. C’était le propre des grands spatio-ports. Néanmoins, à cet instant, elle aurait tout donné pour se retrouver à des années-lumière de Gora, sur une planète isolée et déserte de préférence.
    
    Le spécimen qui les fixait d’un air furieux faisait trois à quatre fois la corpulence de Zeck, avec des bras gros comme des conduites de gaz et des mains larges comme des pales de réacteur. Sa silhouette trapue et sans cou surplombait le jeune homme de deux ou trois têtes. Malgré ça, il arrivait quand même à avoir l’air plus large que haut. La pénombre masquait ses traits en grande partie, mais le peu que Vega voyait suffisait à lui donner des sueurs froides. Il n’y avait qu’à voir l’espèce de fourrure qui semblait recouvrir entièrement la chose et ses deux petits yeux rouges et malveillants qui brillaient dans le noir. Pas besoin d’aller chercher bien loin ce qui avait envoyé dans les poubelles la malheureuse créature qui gémissait piteusement dans leur dos.
    
     Vega se releva maladroitement. Elle vint se placer aux côtés de Zeck, davantage pour se rassurer qu’autre chose. Elle n’était pas certaine que sa propre présence avait de quelconques effets apaisants. Son cœur battait si fort que c’en était assourdissant. La brute s’ébranla dans leur direction. Vega enfonça ses ongles dans le bras du jeune homme et ils battirent en retraite vers la petite place. Avec un peu de chance, ils pourraient sans doute s’esquiver par l’une des autres ruelles. Après tout, il n’y avait aucune raison pour que cette montagne de muscles en ait après eux… n’est-ce pas ?
    
     Tendue, la jeune femme regarda autour d’elle. C’est à ce moment qu’elle remarqua les ombres rampantes qui se glissaient furtivement le long des murs, jaillissant de derrière les poubelles. Entraînée par Zeck, Vega recula encore de quelques pas. Le monstre libéra la ruelle de sa masse imposante. Aussitôt, une troupe hétéroclite d’individus à l’air mauvais et passablement en colère se déversa à ses côtés. La jeune femme jeta un autre bref coup d’œil derrière elle.
    
     « Zeck… murmura-t-elle.
    
    — Il y en a d’autres, c’est ça ? gronda-t-il entre ses dents serrées.
    
    — Oui, » déglutit-elle.
    
    En fait, ils étaient pris entre deux feux. Devant eux, il y avait la chose poilue et ses acolytes qui dardaient sur eux des regards où la détermination se mêlait à un visible désir d’en découdre. Mais derrière eux, les silhouettes noires s’étaient rassemblées et de leur attroupement silencieux n’émanait qu’une onde de colère froide qui hérissa les cheveux de Vega.
    
    On entendait parler tous les jours des guerres entre gangs rivaux qui se disputaient les rues et les impasses de ces quartiers mal famés. Le phénomène ne l’intéressait pas assez pour qu’elle éprouve l’envie de l’observer de plus près. Et c’était pourtant ce qui était en train d’arriver.
    
    La jeune femme sentit ses intestins se nouer douloureusement dans son ventre. Elle tenta d’avaler sa salive mais le résultat fut assez mitigé. Les doigts de Zeck broyèrent les siens.
    
    « Ecoutez, les gars, on… on n’est pas concerné… » tenta-t-il, sur la défensive.
    
    Autant essayer d’expliquer à un moteur à kérosène qu’il devrait désormais fonctionner avec un plein de tisane à la verveine. A voir le regard qu’on leur lançait de part et d’autre, les deux gangs ne semblaient pas décidés du tout à les laisser gentiment partir avant de commencer leur petite guerre.
    
    L’instant suivant, ce fut le chaos.
    
     Vega ne sut jamais ce qui avait déclenché les hostilités, si c’était la malheureuse phrase de Zeck pour tenter de les tirer d’affaire ou simplement un trop-plein de tension qui devait inévitablement virer à la bataille rangée à ce moment-là. Toujours est-il que la situation dégénéra.
    
    Des cris de guerre rauques résonnèrent de partout en même temps. La jeune femme écarquilla les yeux. Zeck se jeta sur elle. Ils roulèrent dans la boue du sol, hors d’atteinte de la charge de la chose poilue que la disparition de deux proies potentielles ne sembla pas dérouter le moins du monde. Le dos de Vega heurta brutalement un mur. Le choc chassa l’air de ses poumons.
    
     Dans la pénombre, il était difficile de discerner quoi que ce soit de la mêlée. En revanche, niveau bruit, c’était autre chose. Aux cris de souffrance ou de rage répondaient les craquements sinistres des os brisés et les grésillements des décharges de tasers laser. Encore sonnée et les côtes douloureuses, Vega tenta de se redresser. A côté d’elle, Zeck s’accroupit et plongea son regard dans le sien.
    
     « Ça va ? » demanda-t-il.
    
     Elle hocha la tête.
    
     « Je… Je crois. »
    
     Elle tressaillit quand un cri particulièrement puissant lui vrilla les oreilles.
    
     « Ils en ont pour un moment, souffla Zeck. Il faut qu’on arrive à passer sans se faire remarquer. »
    
     Vega hocha la tête. En levant les yeux, elle vit les contours d’un visage se découper derrière une fenêtre brillamment éclairée au premier étage d’une maison branlante. Aussitôt, les rideaux furent refermés et le visage disparut. Aucune aide à attendre de ce côté-là.
    
     La mêlée se faisait plus confuse que jamais. Impossible de discerner quoi que ce soit. Il était peu probable qu’ils arrivent à rejoindre l’échappatoire la plus proche sans se faire happer par mégarde. Dans pareil chaos, il n’était même pas sûr que les deux gangs arrivent à se reconnaître entre eux.
    
     « Par ici. »
    
     Vega tourna la tête vers Zeck, les oreilles bourdonnant d’un craquement particulièrement sinistre qui lui évoquait un crâne enfoncé. Elle préféra occulter immédiatement l’image qu’elle voyait naître dans son esprit. Avoir ce genre de pensées n’était pas bon du tout pour son optimisme déjà en chute libre.
    
     La jeune femme se releva et prit la main de Zeck. Ils rasèrent les murs et se réfugièrent dans une encoignure de porte. Une poubelle alla s’écraser non loin d’eux, déversant un monceau de déchets nauséabonds sur leurs pieds. Génial.
    
     Le seul point positif dans cette affaire, c’était que tant qu’ils restaient en périphérie et hors de vue, personne ne s’intéressait à eux. Ils se déplacèrent de nouveau de quelques mètres sur la droite.
    
     Mais alors qu’ils allaient jaillir de leur nouvelle cachette, une sirène stridente résonna. Deux secondes plus tard, une horde de silhouettes en uniforme noir envahirent la place, braillant à tue-tête pour couvrir le tumulte de la bagarre.
    
     « Arrêtez, immédiatement ! Tout le monde à genoux, les mains sur la tête ! »
    
    Vega retint un grognement de frustration. Par toutes les batteries au niflenium de la création, il ne manquait vraiment plus qu’eux. Comme si Zeck et elle n’étaient pas déjà dans le cambouis jusqu’au cou…
    
     La même pensée avait dû traverser l’esprit du jeune homme. Il se plaqua derrière une benne à ordure, obligeant Vega à faire de même. La police spatio-portuaire était aussi réputée pour son zèle que pour son incapacité chronique à arrêter les vrais responsables de l’insécurité dans les bas-quartiers de Gora.
    
     « Je crois qu’on a vexé quelqu’un dans une autre vie, grinça-t-elle entre ses dents serrées. Quelqu’un de très, très, très puissant et de très, très, très rancunier. »
    
     La jeune femme ne s’estimait pas plus malchanceuse que la moyenne des individus. Simplement, sa poisse à elle se manifestait par vagues aléatoires d’une violence rare. Parfois, sa vie était d’une terne monotonie et cinq minutes après, elle avait droit à un combo de trois ou quatre catastrophes en série. Et maintenant que Vega y réfléchissait, il fallait bien admettre que la gravité des catastrophes en question avait tendance à croître de manière exponentielle quand Zeck était dans les parages. Il n’y avait pas à dire : ils faisaient une sacrée paire.
    
     Le jeune homme risqua un œil derrière la benne à ordures.
    
     « Hey, vous, là-bas !
    
    — Merde ! » jura Zeck.
    
    Il bondit sur ses pieds, aida Vega à se redresser et ils filèrent sans demander leur reste. Mais on leur barra la route et en moins d’une seconde, ils se trouvaient encerclés.
    
    « Tut tut, on ne va nulle part, » se moqua l’une des silhouettes qui les entouraient.
    
     Vega soupira. Catastrophe numéro trois au rapport…
    
     « On les embarque, décréta une autre voix.
    
    — Eh, mais… non ! protesta la jeune femme. On n’a rien à avoir avec…
    
    — La ferme, poulette, on verra ça tout à l’heure. »
    
    A côté d’elle, Zeck semblait déjà s’être résigné à son sort et tendit devant lui des poignets qu’on eut vite fait de menotter. Un instant plus tard, on les fit grimper sans ménagement sur les aéroglisseurs estampillés d’une double flèche rouge, glorieux symbole de la police spatio-portuaire. Vega se retrouva coincée entre Zeck et la chose poilue qui serrait les mâchoires d’un air menaçant. Il avait fallu lui passer six paires de menottes pour le contenir. La jeune femme ne trouva pas cela très rassurant.
    
    Avec une secousse, les aéroglisseurs s’élancèrent. Durant tout le trajet, la jeune femme se sentit bouillonner de colère. D’accord, ils s’étaient trouvés au mauvais endroit au mauvais moment. Est-ce que c’était une raison pour les coffrer sans discussion ? Evidemment que non et son esprit hurlait à l’injustice. Après un voyage qui lui parut interminable, on les débarqua au poste central, un gros cube gris sans fenêtres que Vega trouva très laid. Un poste de police n’avait pas non plus vocation à être un modèle de design, cela dit.
    
    Les uns à la suite des autres, ils passèrent par la fouille corporelle d’usage. Vega écopa comme par hasard de l’agent le plus lubrique du poste qui prit un malin plaisir à s’attarder plus que nécessaire sur certaines parties de son anatomie. Le regard assassin que Zeck lui jeta ne lui fit ni chaud, ni froid, bien au contraire. En revanche, le coup de genou bien placé que lui administra une Vega très en colère réduisit ses ardeurs, sembla-t-il.
    
    Puis, on les conduisit sans ménagement à l’arrière du bâtiment.
    
    « Vous faites une énorme erreur ! s’époumona Vega en freinant des quatre fers tandis que les deux agents qui l’escortaient essayaient de la faire entrer dans une cellule déjà occupée.
    
    — On verra ça plus tard, » râla l’un de ses tortionnaires.
    
    La porte garnie de barreaux claqua dans son dos et Vega se sentit obligée de hurler de frustration.
    
    «Ça ne sert à rien, Vega. Ils vont nous garder là jusqu’à demain, » fit remarquer Zeck avec fatalisme.
    
    Vega le fusilla du regard. Il avait été coffré dans la cellule d’à côté avec une bonne moitié du gang de la chose poilue et une longue haie de barreaux les séparait.
    
    La jeune femme détourna le regard, résolue à l’ignorer. C’était tout de même lui qui avait décidé de passer la soirée dans… bref.
    En soufflant d’exaspération et de rage mêlées, elle traversa la cellule et alla s’asseoir sur une planche rivée au mur en guise de banc. Il y avait deux autres filles dans sa cellule. L’une la dévisageait avec hébétude, l’autre curait ses ongles démesurés. Dans les deux cas, leur accoutrement frôlait la malséance et elles arboraient un rouge à lèvres tellement sanglant qu’on ne voyait que ça. Super. Il ne lui manquait vraiment plus que d’être considérée comme une racoleuse pour compléter la soirée. Elle croisa les bras et fixa le sol de béton sale en ruminant.
    
    La jeune femme fut vaguement consciente du mouvement qui agita un bref instant la cellule d’à côté. Elle tourna légèrement la tête et vit Zeck s’asseoir par terre dans le coin de sa propre cellule, le dos contre le mur et le visage tourné vers elle.
    
    « Je suis désolé, murmura-t-il. Je ne pensais pas du tout que ça se finirait comme ça.
    
    — L’inverse m’aurait inquiétée, » grogna-t-elle.
    
    C’était la soirée la plus catastrophique qu’elle ait jamais vécue de toute sa jeune vie. C’était encore pire que la fois où Moragh et elle avaient failli se faire tirer dessus par un policier paranoïaque à la retraite qui les avait pris pour les réincarnations alphagénésiennes de Bonnie and Clyde. En vérité, ils n’avaient rien eu à craindre du tout parce que le vieux fou n’était armé que d’un pistolet en plastique. Mais éméchés comme ils l’étaient alors, ils n’avaient pas pu s’en rendre compte. Ça restait l’un des souvenirs dont, avec le recul, ils riaient le plus. Mais pour le moment, Vega n’était pas du tout d’humeur à rire.
    
    La mécanicienne avait envie de se remettre à hurler, mais elle savait que ça n’arrangerait rien. Alors, elle boudait. Ce n’était pas une réaction très adulte ou rationnelle et ça n’allait certainement pas les tirer d’affaire, mais la jeune femme ne voyait pas quoi faire d’autre et ça avait le mérite de faire passer le temps.
    
    Vega en était là de ses ruminations fort peu réjouissantes, quand elle se sentit soudain observée. La jeune femme leva les yeux et croisa le regard moqueur et imbibé de mascara de l’une des filles qui partageaient sa cellule. Elle avait cessé de se curer les ongles pour mieux croiser les jambes, ce qui faisait que sa robe n’était plus seulement vulgaire mais carrément obscène. Vega ressentit la brusque envie de lui faire avaler son rouge à lèvres provocant en même temps que son sourire goguenard. Mais elle refusa de lui donner la satisfaction de faire une scène. Elle était déjà bien assez énervée, pas la peine de se donner en spectacle en sus.
    
     Alors la jeune femme se tourna vers Zeck. Il ne semblait pas moins morose qu’elle. Il fixait quelque chose droit devant lui, les sourcils froncés sur son regard bleu. Vega se rendit compte qu’elle avait sans doute été un peu injuste avec lui. Depuis qu’ils étaient enfermés là, elle agissait comme si elle le tenait pour personnellement responsable de ce fiasco, ce qui était plutôt égoïste et malvenu de sa part. On ne pouvait pas dire qu’il n’avait pas sa part de responsabilité dans l’affaire, mais tout de même.
    
    La mécanicienne soupira. Ce genre d'aventures ne faisait vraiment pas ressortir les meilleurs aspects de sa personnalité.
    
    « Ça fait quand même beaucoup pour une seule soirée, » murmura-t-elle.
    
    Il lui sembla que Zeck étouffait un léger rire dans son coin de cellule crasseuse. Elle s'en sentit un peu rassérénée.
    
    « On va sortir de là, Vega, » assura-t-il.
    
    La jeune femme se renfrogna.
    
    « Il vaudrait mieux ou Darash va m'étriper et se servir de mes boyaux comme écharpe cet hiver. »
    
    Un silence songeur lui répondit.
    
    « Je pense que l'effet serait sûrement très intéressant avec ses tentacules, déclara Zeck d'un ton pensif.
    
    — On parle de mes boyaux, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, » rétorqua Vega d'un air indigné.
    
    Le jeune homme sourit et Vega sentit à son tour ses lèvres s’étirer. Un peu.
    
    « Je suis sûr que tes boyaux sont aussi charmants que toi quand tu t'en donnes la peine, » plaisanta-t-il.
    
    La jeune femme fronça les sourcils.
    
    « C'est un compliment, ça ?
    
    — Au vu des circonstances, je ne suis pas certain de pouvoir faire mieux, se justifia-t-il. Mais si tu as des idées, je suis toute ouïe.
    
    — Non mais vous allez la fermer tous les deux ! » vitupéra une voix grave.
    
    Zeck et Vega se turent mais la jeune femme sentit que la tension qui l'habitait depuis qu'ils avaient dû fuir le Cosmic Bar comme des voleurs avait disparu. Elle n'était pas sûre de ne plus être en colère – après tout, on les avait arrêtés comme de vulgaires criminels, sans leur laisser le temps de se disculper, pour ensuite les jeter dans une prison sordide où l'on comptait bien les laisser macérer au moins jusqu'au lendemain. Si ce n'était pas une bonne raison pour fulminer, Vega voulait bien avaler son bleu de travail préféré.
    
    Néanmoins, elle se sentait désormais capable d'observer sa situation avec un peu plus de détachement. Certes, ce n'était pas bien reluisant, même vu sous cet angle plus serein. Il y avait peu de chances pour que l'un des barreaux de sa cellule se décide soudain à disparaître pour la laisser sortir ou que le verrou magnétique s'ouvre de lui-même. Mais il y avait peut-être une opportunité à saisir.
    
    Et cette opportunité passait présentement dans le couloir carcéral en sifflotant.
    
    C'était un gardien, dont le visage disparaissait en grande partie derrière la visière fumée d'un casque noir barré d'une double ligne rouge. Mais du peu qu'elle pouvait voir, il semblait plutôt jeune. Un trousseau de cartes magnétiques cliquetait à sa ceinture, un bruit on ne peut plus prometteur aux oreilles de Vega. La jeune femme se leva et se rapprocha de la grille, sous le regard curieux de Zeck. En silence, elle suivit attentivement la démarche souple et balancée du surveillant.
    
    A ce moment, une insulte provenant de la cellule voisine résonna. Le policier cessa de siffloter pour gratifier le malotru d'un rictus irrité. Aussitôt après, un déluge d'imprécations s'abattit sur le malheureux gardien qui reprit sa déambulation d'un air morose.
    
    « Ce ne doit pas être facile tous les jours, » compatit Vega lorsqu'il passa à sa hauteur.
    
    Le patrouilleur s'arrêta. Il se tourna vers la jeune femme à travers la visière sombre de son casque, son regard se posa sur elle. Il la jaugea un long moment avec perplexité, comme s'il se demandait s'il fallait la mettre dans le même panier que ses compagnes de cellule.
    Finalement, il acquiesça.
    
    « C'est mon travail, fit-il d'un air blasé.
    
    — Je comprends. »
    
    Il la détailla de nouveau avec attention puis releva sa visière sur un regard froncé. Il avait un visage rond et ses grands yeux mauves lui donnaient un air de perpétuel étonnement qui lui attira aussitôt la sympathie de Vega. Sa présence dans le couloir semblait davantage être le fait d’un hasard capricieux que d’une volonté plus ou moins motivée de faire correctement son travail. Surtout que les autres prisonniers n’en avaient pas fini avec leurs insultes et qu’aucune personne saine d’esprit n’aurait affronté une telle tempête sans que le hasard ou une obligation impérieuse n’entre en ligne de compte.
    
    « Qu'avez-vous fait pour vous retrouver là ? demanda-t-il prudemment. Vous avez l'air... normal. »
    
    Vega trouvait que c'était une vision un peu naïve de l'innocence mais avant qu'elle n'ait eu le temps d'ouvrir la bouche, une voix désincarnée s'éleva, semblant provenir directement du casque du policier.
    
    « Décret 51-34, alinéa d : il est interdit de converser avec les suspects lorsqu'ils sont en cellule.
    
    — Oh, boucle-la, » râla le gardien en levant les yeux au plafond.
    
    Son regard se posa de nouveau sur une Vega dubitative et il ajouta :
    
    « Ne faites pas attention à Argie. Son boulot, c'est de pourrir la vie de tout le monde.
    
    — Je m'appelle Argus, rétorqua la voix sur un ton qui paraissait étonnement vexé pour une voix synthétisée sur ordinateur. Et je suis une intelligence artificielle de surveillance des forces de police. J'ai été programmée pour m'assurer que les agents de police respectent scrupuleusement la loi. »
    
    Vega haussa un sourcil. La vague ébauche de début de plan que son esprit avait esquissé en entendant le pas du gardien dans le couloir n'avait pas tenu compte d'une possible intelligence artificielle, alors si en plus elle était susceptible et tatillonne... Voilà qui allait compliquer les choses. Comme si sa situation n’était pas déjà assez compliquée.
    
    « Comment vous vous appelez ? demanda-t-elle, afin de couper court aux récriminations incessantes d'Argus et par là-même, pour tenter de reprendre les négociations.
    
    « Jed, fit le gardien en se rengorgeant, sans doute flatté de l’attention qu’on lui accordait.
    
    — La communication d'informations personnelles...
    
    — La ferme, Argie ou je te débranche, coupa Jed.
    
    — Dans ce cas, le serveur général va prendre le relais, vous dénoncer et envoyer un rapport à votre supérieur pour non-respect des consignes et volonté délibérée d'ignorer la loi. »
    
    Vega se pinça l'arête du nez. Bon sang, comment faisait-il pour vivre avec ce truc constamment vissé sur les oreilles. C'était à en devenir fou.
    
    « Oui bah vas-y, ça ne fera jamais que la troisième fois cette semaine, » soupira Jed.
    
    Il rendit toute son attention à Vega qui du coup, ne savait plus trop que dire ou faire pour réussir à se tirer d'affaire.
    
    « Excusez-moi, c'est un peu embarrassant par moments. »
    
    La jeune femme hocha la tête en songeant que certaines personnes avaient décidément l'art de l'euphémisme.
    
    « Et donc, comment avez-vous atterri ici ? demanda-t-il de nouveau.
    
    — Oh euh... eh bien, j'ai été... prise par hasard dans une bagarre de rue avec mon petit-ami et j'ai été arrêtée. Mais je n'ai rien fait, » ajouta-t-elle précipitamment devant le regard froncé de Jed.
    
    Le jeune gardien acquiesça d'un air compréhensif.
    
    « Mauvais endroit au mauvais moment ? Je connais bien ça, » répondit-il avec amertume.
    
    Une soudaine bouffée d'espoir envahit Vega.
    
    « Eh bien, justement, vous ne pourriez pas faire quelque chose pour moi ? Je vous assure que c'est une erreur.
    
    — Il est interdit de libérer un suspect sans preuve formelle d'innocence, » déclara Argus sur un ton pincé.
    
    Vega serra les dents. Si cette foutue intelligence artificielle avait eu un corps, elle l'aurait étranglée. Surtout qu’à voir la grimace de Jed, Argus le Sourcilleux avait marqué un point.
    
    « Malheureusement, j'ai bien peur qu'il n'ait raison, déclara le gardien. Je ne peux pas vous faire sortir tant que mes collègues n'auront pas déterminé ce qui s'est exactement produit.
    
    — Enfin un comportement raisonnable, » grogna Argus.
    
    Vega contint du mieux qu'elle put l'élan de frustration qui menaçait de la submerger. Se connaissant, elle était tout à fait capable de faire quelque chose de très embarrassant et de pas très malin. La jeune femme respira profondément. Un changement de stratégie s'imposait.
    
    « Je vois. Mais est-ce que vous pourriez prévenir quelqu'un pour moi, malgré tout ? Je vous en prie, c'est important. »
    
    Jed hésita un instant et Vega pria pour qu'Argus ne vienne pas ramener son grain de sel. Finalement, il acquiesça.
    
    « D'accord. Il n'y a aucun mal à cela, n'est-ce pas Argie ? » fit le gardien sur un ton moqueur.
    
    Seul un silence vexé lui répondit.
    
    « Très bien. Qui voulez-vous prévenir ? »
    
    La jeune femme ferma les yeux, presque soulagée. C'était toujours mieux que rien.
    
    « Moragh Atam. Troisième Anneau. Numéro 592-45. »
    
    Le regard de Jed passa d'un intérêt poli à l'incrédulité la plus parfaite.
    
    « Vous... vous connaissez un Atam ? Comme dans Atam Industrie ? »
    
    Vega se contenta d'acquiescer. Personne n'avait besoin de savoir que Moragh s'était depuis longtemps brouillé avec sa célèbre et richissime famille, surtout si le nom de ladite famille était la clef de sa liberté honteusement arrachée.
    
    « Très bien, je... euh... je vais voir ce que je peux faire, » balbutia le gardien en s'éloignant.
    
    Dès qu'il fut hors de vue, la jeune femme se laissa aller à pousser un très long soupir, avant de retourner s'asseoir sur son banc. La diplomatie, c’était autrement plus épuisant que la mécanique.
    
    De l'autre côté des barreaux, Zeck la gratifia d'un regard aussi appuyé qu'intéressé. Vega haussa les épaules. Avec un peu de chance, Moragh trouverait un moyen de les sortir de là, même si pour ça, elle devrait probablement subir un discours éculé sur les dangers innombrables qui couvaient dans les bas-fonds et l'incorrigible stupidité révélée par le désir d'aller s'y encanailler. Enfin, ce serait toujours mieux que de devoir moisir dans ce trou pour une durée indéterminée.
    
    « Ce n'était pas une si mauvaise idée de faire du charme au gardien, finit par admettre le jeune homme, une fois que Vega lui eut rapidement résumé sa discussion avec Jed. Tu crois qu'il va tenir sa parole ?
    
    — Je n'ai fait du charme à personne, répliqua-t-elle avec hauteur. Et il a intérêt, tiens. Autrement, je vais lui dire ma façon de penser. »
    
    Cela dit, elle se cala contre le mur, les bras croisés. Zeck soupira.
    
    « De toute façon, il sera obligé d’attendre l’heure réglementaire, marmonna-t-il. On ne réveille pas les honnêtes gens avant six heures du matin. »
    
    Vega lui jeta un regard en coin.
    
    « Autrement dit, ce que j’ai fait ne sert à rien, » ronchonna-t-elle.
    
    Le jeune homme grimaça.
    
    « Disons que si ton meilleur ami se décide à venir à notre rescousse, il nous évitera une matinée entière d’interrogatoire et de justification. »
    
    La mécanicienne se pinça l’arête du nez et s’exhorta à la patience. Elle allait en avoir besoin.
    
    
    
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Texte publié par Pixie, 2 février 2016 à 20h22
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