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Tome 1, Chapitre 2 « Cosmic Bar, constellarium et invasion » Tome 1, Chapitre 2
Une nouvelle fois, je remercie ma super BL, Mlle Sue !
    
    
💫

    
    « Tu es bien sûr que c’est là qu’on va ? » demanda Vega en fronçant les sourcils.
    
     Jusqu’à ce qu’ils rejoignent ce quartier douteux des docks, tout s’était merveilleusement bien déroulé. Zeck était venu la chercher à l’atelier, pile à l’heure. Ils avaient dîné dans un minuscule restaurant du centre-ville de Gora qui, chose exceptionnelle, ne servait pas que de la nourriture reconstituée. Ce fut délicieux, par ailleurs. Les choses avaient commencé à se compliquer à partir du moment où le jeune homme l’avait entraînée vers les quartiers mal famés qui se tassaient autour du spatio-port. Que Zeck fréquente les bas-fonds de la ville n’était pas une nouvelle en soi, mais elle n’aurait jamais imaginé que c’était selon lui le décor d’une soirée parfaite. Les bars ne manquaient pas à Gora, pourtant. Pourquoi avait-il fallu qu’il l’emmène là ?
    
     D’un regard méfiant, elle jaugea leur destination, un petit établissement miteux, coincé entre un tatoueur qui devait avoir des ennuis avec les services sanitaires et un immeuble dont le dernier ravalement de façade devait remonter au moins à soixante ans. Un néon bleu clignotait vaillamment dans la pénombre glauque de la ruelle. En reconstituant les lettres manquantes ou déformées, Vega parvint à déchiffrer Cosmic Bar. En plus d’être minable, ce truc donnait l’air d’être d’une ringardise qu’elle n’avait jamais observée ailleurs. Elle jeta un coup d’œil en coin à Zeck, évaluant mentalement le moment où il exploserait de rire en lui disant que c’était une blague.
    
    Mais ce moment ne vint jamais. Sans un mot, il posa une main dans le creux de ses reins et la dirigea adroitement vers l’entrée du bar. Elle retint une grimace tandis que la porte automatique s’ouvrait devant eux. Un brouhaha confus de conversations, de rires gras et d’éclats de voix les accueillit. Zeck glissa ses doigts autour des siens et l’entraîna à l’intérieur.
    
    D’abord, elle ne vit rien. La pièce baignait dans une épaisse fumée nauséabonde tantôt bleue, tantôt verte, tantôt rouge en fonction de l’éclairage. Après quelques secondes, son regard accrocha des silhouettes mouvantes, un peu trop costaudes et trapues à son goût. Vega n’était pas une grande trouillarde, mais quitte à aller dans un endroit où elle était susceptible de s’attirer des ennuis, elle préférait avoir une chance de s’en tirer sans trop de dommages. Le seul point plutôt positif était que Zeck semblait connaître les lieux. Il la conduisit directement vers le comptoir.
    
    « Gayle ! » héla-t-il.
    
    Un gros bonhomme courtaud au physique de gorille se tourna vers eux en mâchonnant un bout de cigare entre ses dents noircies. Une lueur de surprise, puis de satisfaction passa dans son regard sombre.
    
    « V’la-t’y pas Zeck ! Ça faisait longtemps, dis-moi…
    
    — Six ou sept mois, je crois. J’ai eu des contretemps, répondit évasivement Zeck. Kal n’est pas là ?
    
    — En dépression. Tu sais ce que c’est. Dis donc, si tes contretemps sont carénés comme elle, pas étonnant que tu aies oublié ton copain Gayle, » siffla le colosse en posant un regard appréciateur sur Vega.
    
    La jeune femme fronça les sourcils. Elle s’apprêta à renvoyer une remarque bien sentie au « copain Gayle », mais Zeck lui broya si fort les doigts qu’elle dut se mordre la langue pour ne pas crier.
    
    « Alors, qu’est-ce que je vous sers ? demanda le barman en revenant à Zeck.
    
    — Comme d’habitude et un Cosmos pour la demoiselle, indiqua-t-il sans tenir compte du regard assassin que lui envoyait la jeune femme. C’est toujours ouvert là-haut ?
    
    — Toujours pour les amis, répondit Gayle en décapsulant une bouteille. Nostalgique ?
    
    — En quelque sorte. »
    
    Une minute plus tard, Zeck était pourvu d’une bouteille bleue électrique et Vega d’un grand verre pas très net – nom d’un tournevis automatique, ils n’avaient pas de lave-vaisselle dans ce bouge ? – où pétillait une drôle de boisson fuchsia, irisée de nuances violettes et bleutées.
    
    « C’est quoi ça ? » fit-elle à Zeck avec mauvaise humeur.
    
    Elle ne savait pas elle-même si elle parlait du Cosmos ou de la situation en général. En tout cas, elle n’appréciait pas beaucoup qu’on prenne des initiatives à sa place et pour l’heure, Zeck semblait décidé à s’occuper de tout, même de ce qu’elle voulait boire.
    
    « T’inquiète, tu vas adorer, lui sourit Zeck. Allez, viens. »
    
    Ils traversèrent de nouveau la salle enfumée et grimpèrent un escalier branlant sur trois étages. Le jeune homme avança d’un pas décidé jusqu’à une porte au fond d’un petit couloir mal éclairé. Il entra et Vega l’y suivit en levant les yeux au ciel. La porte se referma dans son dos, étouffant les bruits de la salle au rez-de-chaussée. Ils se trouvaient dans une vaste pièce meublée de fauteuils, canapés et coussins d’un autre âge, surmontée d’un dôme de verre crasseux et opaque qui diffusait une lumière de couleur indéterminée. Orangé peut-être, mais difficile d’en être sûr.
    
    Zeck se trouvait sur sa droite, penché au-dessus d’une console pleine de boutons et de manettes qu’il bidouillait en connaisseur. Qu’est-ce qu’il trafiquait, à présent ?
    
    « Zeck, qu’est-ce que tu fais ? » demanda-t-elle, hésitant entre l’agacement et l’impatience.
    
    Soudain, la lumière s’éteignit. Vega sursauta et faillit en lâcher son verre. Maladresse, quand tu nous tiens… Après quelques longues secondes d’obscurité complète, des centaines de points blancs, étincelants comme des diamants, s’allumèrent les uns après les autres sur le dôme. La jeune femme sentit ses lèvres s’arrondir, tandis que le plafond noir se lamait de vagues lueurs blanches, roses, bleues et orange.
    Zeck passa un bras autour de sa taille.
    
    « Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle, fascinée.
    
    — Un constellarium, répondit-il. C’était très à la mode il y a vingt ou trente ans. Ça te montre le ciel que l’on peut voir dans d’autres parties de l’univers. Il n’y en a plus beaucoup. Je crois que celui-ci est le dernier de Gora. »
    
     Vega sentait dans sa voix qu’il n’était pas peu fier de son petit effet. La jeune femme décida qu’elle le punirait plus tard pour son comportement autoritaire – elle était assez grande pour choisir sa boisson, nom de nom ! Car pour l’instant, elle était bien trop émerveillée par les constellations qui se dessinaient une à une au-dessus de sa tête. On n’avait guère l’occasion de voir les étoiles à Gora. Une brume épaisse, mélange de vapeurs de kérosène et de fumées d’usine couvait jalousement la ville et masquait en grande partie le ciel quand venait la nuit.
    
    « Je venais souvent ici, quand j’ai commencé à être coursier, confia Zeck, soudain sérieux. Quand la Terre me manquait, je venais observer ses étoiles. »
    
    Une tristesse inhabituelle couvait dans sa voix. La jeune femme se retourna vers lui. Ses yeux bleus si lumineux étaient rivés sur le dôme. Elle glissa ses bras autour de sa taille et l’embrassa dans le cou. C’était la première fois qu’il se confiait à elle de cette manière. Sans trop savoir pourquoi, Vega en était heureuse. Mais cette soudaine mélancolie lui faisait de la peine, elle qui n’aimait rien tant que de le voir sourire.
    
    « C’est magnifique, admit la jeune femme avec sincérité. Et puis, tant qu’on y est, ce n’est pas vous, les Terriens, qui avez une constellation qui s’appelle la Charrette ? »
    
    Zeck eut un bref éclat de rire et baissa les yeux vers elle. Ceux-ci avaient au moins partiellement retrouvé leur joie de vivre coutumière. Il l’embrassa sur le bout du nez et pointa du doigt une constellation qui, si on avait un peu d’imagination, dessinait la forme d’une casserole.
    
    « Là. Mais ce n’est pas la Charrette, c’est la Grande Ourse ou le Chariot. »
    
    Au bout du compte, ce n’était pas aussi terrible que Vega l’avait imaginé. Ils passèrent la soirée avachis sur les fauteuils aux couleurs criardes, à regarder des étoiles que la jeune femme n’avait jamais vues sous cet angle. Zeck lui montra Bételgeuse, l’une des plus brillantes, autour de laquelle Vigine tournait sans discontinuer depuis la nuit des temps. Il lui désigna aussi d’autres astres, d’autres constellations, lui racontant leur histoire, souvent fantaisiste mais très divertissante. Confortablement lovée contre Zeck, la jeune femme, toute méfiance écartée, l’écoutait en sirotant de temps à autre une gorgée de son Cosmos qui commençait peu à peu à lui tourner la tête. Depuis leur perchoir, les bruits confus du rez-de-chaussée leur parvenaient à peine. Ils étaient seuls au monde et jamais Vega n’aurait pu imaginer meilleure soirée.
    
    Mais comme souvent quand tout se déroule trop parfaitement, un grain de sable vient enrayer la mécanique. En l’occurrence, ce fut un énorme grain de sable.
    
    Ils se trouvaient donc fort bien là où ils étaient et n’étaient pas décidés du tout à en partir. Surtout que Zeck avait entrepris une exploration tout à fait intéressante du cou et de la nuque de Vega, envoyant des frissons de bien-être et d’anticipation dans le dos de la jeune femme. Il ne manquait vraiment pas grand-chose pour que cette excellente soirée devienne tout à fait paradisiaque.
    
    Quand soudain, ce fut la panique. Un fracas de verre brisé retentit, aussitôt suivi d’injonctions péremptoires, de hurlements vindicatifs ou indignés, d’insultes aussi. Vega sursauta et fit tomber son verre qui se trouvait en équilibre instable sur l’accoudoir du fauteuil. Zeck bondit sur ses pieds. On aurait dit que le bar était mis à sac. Avec le recul, la jeune femme songea qu’on n’était sans doute pas très loin de la vérité.
    
    « Et merde ! jura Zeck. Viens. »
    
    Vega s’attendit à ce qu’il se dirige vers la porte et esquissa un pas dans cette direction. Sauf que Zeck avança droit vers la fenêtre, à l’exacte opposée. Confuse, la jeune femme le regarda ouvrir la croisée en grand. Une bourrasque d’air frais s’engouffra dans la pièce. Au grand désarroi de Vega, Zeck commença à enjamber le rebord de la fenêtre.
    
    « Bon sang, Zeck, qu’est-ce que tu fabriques ? marmonna-t-elle, l’esprit encore embrumé.
    
    — Plus tard. Il faut faire vite. »
    
    Il passa tout à fait de l’autre côté de la fenêtre. Le regard qu’il posa sur elle était tout à la fois tranchant et déterminé. Elle n’avait jamais vu pareille expression sur le visage du jeune homme et cela l’effraya.
    
    « Allez, dépêche-toi.
    
    — Tu veux que je… »
    
    Elle jeta un coup d’œil par l’ouverture. Ils se trouvaient à plusieurs mètres au-dessus du sol et l’obscurité de la ruelle ne permettait même pas de distinguer le trottoir. Vega se vit chuter, chuter, encore chuter et terminer sa vie en une visqueuse flaque de sang, d’os et de chair désarticulée sur le pavé dégoûtant d’une ruelle mal famée. Cette vision la dégrisa instantanément.
    
    « Hors de question, décida-t-elle.
    
    — Ne dis pas de bêtises, s’impatienta Zeck. Allez, grouille.
    
    — Mais… »
    
    Un bruit de cavalcade lui indiqua que les envahisseurs du Cosmic Bar ne comptaient pas s’en tenir au rez-de-chaussée et avaient également décidé d’investir les étages. A voir le regard déterminé de Zeck, ce ne devait pas être des gens très recommandables. Elle jeta un regard désespéré à la porte, puis à la fenêtre.
    
    « Vega ! »
    
    La jeune femme lâcha un soupir pitoyable et se décida à enjamber la fenêtre. Zeck la retint par le bras, tandis qu’elle marmonnait des imprécations inintelligibles. Sous la fenêtre, une espèce de corniche leur permettait de se tenir debout contre la façade du bouge miteux. Vega se força à ignorer le gouffre sous ses pieds. Ils se rencognèrent contre le mur. Bien leur en prit. Un instant plus tard, la porte du constellarium fut allègrement défoncée et un martèlement de pieds agressif emplit la pièce où ils s’étaient tenus cinq minutes plus tôt.
    
    Zeck commença à avancer prudemment le long de la corniche avec une agilité qui dénotait l’habitude. Vega essaya de l’imiter du mieux qu’elle put, mais à son grand déplaisir, sa maladresse chronique touchait également ses pieds. Elle trébucha, se raccrocha à un rebord de fenêtre, persuadée que la prochaine fois, son compte serait bon. Les mains moites, elle ne put s’empêcher de se voir aspirée par le gouffre sous ses pieds.
    
    « Ne regarde pas en bas, » fit Zeck.
    
    La jeune femme sentit monter en elle un accès de panique. La sueur perlait à grosses gouttes sur son front. Ses muscles se tétanisaient et elle tremblait.
    
    « Je vais tomber, gémit-elle. Je vais tomber.
    
    — Non, répliqua-t-il. Tu ne vas pas tomber parce que… parce que c’est comme ça. Respire un grand coup. »
    
    Vega s’obligea à suivre le conseil de Zeck. Comment en était-elle arrivée là, exactement ? Elle fit un pas de plus sur le côté.
    
    « Voilà. C’est bien. Avance encore un peu, » lui indiqua le jeune homme.
    
    Elle tourna la tête mais Zeck n’était plus là. La panique lui comprima encore davantage la poitrine. Un faible gémissement franchit ses lèvres.
    
    « Calme-toi, Vega. Je suis là, sur le toit. Avance encore un peu et prends ma main. »
    
    Elle leva brusquement les yeux et croisa le regard de Zeck qui brillait d’un éclat étrange à la lumière des enseignes colorées de la ville. Il était monté sur le toit de la maison voisine. Elle déglutit avec difficulté, peinant à ravaler son angoisse. Elle progressa encore un peu le long de la corniche et s’empara de la main tendue du jeune homme. Il la hissa sur le toit. Vega buta sur le rebord et faillit de nouveau tomber. Zeck la rattrapa et l’aida à se rétablir. Les genoux tremblants, la jeune femme s’assit, la tête entre les jambes. Elle respira longuement, tâchant de remettre de l’ordre dans ses idées.
    
    « Tu… Qu’est-ce que ça veut dire, tout ça ? » haleta-t-elle, en repoussant ses cheveux bleu sombre qui lui tombaient sur les yeux.
    
    Zeck soupira et s’assit près d’elle.
    
    « C’était une descente, » lâcha-t-il laconiquement.
    
    Vega se tourna vers lui. Son profil se découpait à contre-jour sur la brume rosâtre de pollution qui planait dans le ciel de Gora, masquant la lumière des lunes jumelles de Vigine. Un bourdonnement diffus, dominé par des imprécations et des insultes provenant de la rue voisine emplissait la pénombre.
    
    « Une descente de quoi ? demanda-t-elle quand il devint évident qu’il ne comptait pas développer davantage.
    
    — Aucune idée. Et je n’avais pas grande envie de le savoir, répondit-il. Ça finit toujours de la même façon, ces trucs-là. Ils raflent tout le monde et il faut faire des pieds et des mains pour sortir. Surtout que les autorités de Gora ont une dent contre les Terriens. »
    
    On ne pouvait pas dire que les Terriens en question ne méritaient pas une telle méfiance. Il était de notoriété publique qu’ils avaient la fâcheuse habitude d’exporter tout ce qui faisait les spécificités de leur planète. Ça allait des fêtes de Noël pour les aspects les plus inoffensifs aux trafics divers plus ou moins bien organisés – armes, drogue, êtres vivants, etc. Aussi se défiait-on assez largement des Terriens qui posaient le pied dans les parages. On ne savait jamais ce qu’ils pouvaient apporter dans leur besace. Même si elle avait changé d’avis depuis, Vega, Alphagénésienne jusqu’au bout des ongles, partageait exactement les mêmes préjugés quand elle avait rencontré Zeck, ce petit coursier terrien au sourire cynique et au regard moqueur. Au vu de la situation présente, en tout cas, cette suspicion chronique ne faisait vraiment pas leurs affaires.
    
    « Les activités de Gayle ne sont pas toujours légales, ajouta-t-il. La police de Gora le sait et le laisse tranquille la plupart du temps. Mais s’ils ont rameuté la cavalerie, c’est qu’ils ont trouvé quelque chose de sérieux et je ne tiens pas à être accusé à la place d’un autre. »
    
    Vega hocha lentement la tête, perdue dans ses pensées. A entendre le vacarme de l’arrestation qui avait toujours lieu plusieurs étages sous leurs pieds, l’opération ne se déroulait pas sans anicroches. Evidemment, il fallait qu’il y ait une descente de police dans ce bar au moment exact où ils y passaient la soirée. Il n’y avait décidément aucune justice en ce bas monde.
    
    Assis sur leur toit, ils regardèrent un long moment le ciel, perdus dans leurs pensées. Vega observait les navettes de toutes tailles aller et venir sans se presser dans le ciel du spatio-port. Le trafic ne s’arrêtait jamais dans cette partie de la galaxie, en témoignaient les hautes tours de contrôle chargées d’antennes où s’activaient les équipes de nuit depuis le coucher de Bételgeuse. Le bar à leurs pieds étaient redevenu silencieux et seul demeurait le lourd bourdonnement de fond d’une ville qui ne dormait jamais.
    
    La jeune femme frissonna. L’air était plutôt frais, ce que leurs précédentes tribulations au-dessus du vide lui avaient vite fait oublier. Elle n’avait pas eu le temps de se changer en sortant de l’atelier et le regrettait. Ce n’était pas sa tenue légère qu’elle portait comme d’habitude sous son bleu de travail qui lui tenait chaud.
    
    Finalement, Zeck se releva et lui tendit la main.
    
    « On y va ? Je ne tiens pas à passer la nuit sur ce toit. »
    
    La jeune femme se releva péniblement, s’agrippant à la main de Zeck pour ne pas tomber. Ils étaient beaucoup, beaucoup trop haut à son goût. Elle était bien placée pour savoir qu’une chute était très vite arrivée. Avec prudence, ils avancèrent à la lisière du toit.
    
    Pour une fois, la jeune femme fit rigoureusement attention à l’endroit où elle posait les pieds. Les toitures étaient glissantes, ce qui ne rendait pas la tâche aisée. Leur progression lui sembla interminable. Mais trouver un emplacement pour redescendre des toits sans trop de difficultés n’était pas une sinécure. Zeck avait beau être agile comme un singe bleu et avoir loupé une brillante vocation d’acrobate, c’était loin d’être son cas.
    
    Après plusieurs longues minutes de crapahutage intensif, Zeck trouva l’endroit idéal, ou ce qui s’en approchait le plus. Le pignon de la maison sur laquelle ils se trouvaient donnait sur une petite ruelle aveugle, fermée d’une haute grille. S’accrochant au rebord du toit, le jeune homme se laissa pendre dans le vide et finit par se lâcher. Vega ne put s’empêcher de trouver que c’était vraiment une très mauvaise idée. Elle s’avança un peu et vit que le jeune homme avait souplement atterri sur le palier métallique d’un escalier de secours. Il se tourna vers elle.
    
    « Allez viens. Je te rattrape. C’est sans danger.
    
    — Pour n’importe qui sauf moi, » marmonna la jeune femme.
    
    Se connaissant, elle était tout à fait capable de finir à côté. Néanmoins, Vega n’avait pas d’autre choix puisque, bien évidemment, personne n’avait pensé à fixer une échelle au mur de la maison pour les pauvres jeunes filles en détresse de son acabit. La mort dans l’âme, elle s’accrocha du mieux qu’elle put au rebord du toit et, recommandant son âme à la première divinité qui aurait l’amabilité de s’intéresser à elle, Vega lâcha prise.
    
    Il fallait croire que la chance était avec elle. La jeune femme atterrit à deux pieds sur la plate-forme, les deux bras de Zeck autour de la taille. La suite était facile, il suffisait de descendre les escaliers de secours jusqu’au sol. Ce qu’ils firent, même si Vega s’arrangea quand même pour dégringoler deux étages d’un coup, la tête la première. Au final, la jeune femme ne fut jamais si soulagée que quand ses pieds reposèrent bel et bien sur le plancher des vaches – pour reprendre l’une des pittoresques expressions terriennes de Zeck. Elle ne se priva pas de le montrer, d’ailleurs.
    
    « Ça va ? demanda Zeck.
    
    — Bien mieux maintenant que je sais que j’ai échappé à une mort horrible, répondit-elle comme s’il lui avait simplement demandé l’heure. Tu sais par où on rentre ? »
    
    Là encore, elle préférait faire confiance à Zeck, dans la mesure où elle avait le sens de l’orientation d’un pigeon crevé. Avoir vécu toute sa vie dans le même secteur de Gora n’avait sans doute pas arrangé les choses. Le jeune homme regarda autour de lui d’un œil incertain. Après plusieurs secondes à tourner sur lui-même comme une antenne radar, il finit par se décider.
    
    « Par là. Je pense que ce sera le plus rapide. »
    
    Vega entrelaça ses doigts à celui du jeune homme et ils s’engagèrent dans le lacis de ruelles sombres. Se promener la nuit dans les quartiers mal famés de la ville n’avait jamais vraiment fait partie des projets de Vega. Néanmoins, la promenade se révéla plutôt agréable. Zeck semblait sur ses gardes, mais sa main dans la sienne était chaude et rassurante et la jeune femme fit semblant d’ignorer les regards malveillants qu’elle sentait peser sur eux, dissimulés dans l’ombre des ruelles et des encoignures de porte. Ce n’était pas le genre d’endroit où elle retournerait se promener seule la nuit… ou à n’importe quelle heure du jour, d’ailleurs. Elle n’était pas suicidaire.
    
    Ils tournèrent à l’angle d’une rue, puis d’une autre et Vega finit par se rendre compte qu’elle aurait été bien incapable de retrouver son chemin. Elle faisait entièrement confiance à Zeck, mais aurait tout de même apprécié de commencer à reconnaître un minimum son environnement. Pour le moment, ils avaient l’air plus perdus qu’autre chose. Et elle n’aimait pas cette impression.
    
    Se perdre à Gora n’était pas exceptionnel. La ville tenait davantage du monstre polycéphale et tentaculaire que d’un joli damier bien propre et ordonné avec des rues à angle droit. Vega s’égarait tout le temps quand elle sortait de son quartier, elle avait l’habitude. Mais d’ordinaire, la jeune femme évitait ce coin particulier du spatio-port où les coupe-gorges étaient aussi nombreux que les clans de dealers qui se tiraient dessus à tout bout de champ avec des armes de contrebande pour protéger leur petit commerce illégal.
    
    Elle hésitait à fait part de ses inquiétudes au jeune homme. Au mieux, il éclaterait de rire, au pire, il confirmerait qu’ils étaient vraiment mal barrés. Dans tous les cas, Vega savait qu’elle n’aimerait pas la réponse.
    
    Ils tournèrent dans une rue qui formait un angle très bizarre avec la précédente et s’engouffrèrent dans un passage étroit qui donnait sur une minuscule place pavée envahie par les poubelles.
    
    « Aaaarrghh ! »
    
    Vega sursauta violemment. Ahurie, elle regarda un objet volant de forme vaguement humaine fendre l’air et s’écraser contre l’une des poubelles dans un bruit de casseroles ébréchées. Un hurlement glaçant lui hérissa les poils de la nuque.
    
    « Faut pas rester là, » fit Zeck avec précipitation.
    
    Sans blague.
    
    Ils se ruèrent vers l’une des trois ruelles qui rayonnaient autour de la place. L’esprit tourbillonnant de pensées qu’elle aurait préféré ne jamais avoir, Vega heurta de plein fouet le dos de Zeck. Elle perdit l’équilibre et se retrouva les fesses sur le pavé boueux. La jeune femme leva les yeux, bien décidée à lui dire le fond de sa pensée malgré les circonstances plutôt défavorables. Mais sa remarque acerbe se bloqua dans sa gorge quand elle vit ce à quoi Zeck faisait face.
    
    Elle ferma brièvement les yeux en déglutissant. Ils étaient dans un sacré pétrin.
    
    
💫

    

Texte publié par Pixie, 4 janvier 2016 à 21h03
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