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Tome 1, Chapitre 30 « Chapitre 8, Partie 3 » Tome 1, Chapitre 30

Elidorano rajusta le foulard humide qui lui ceinturait le front et drapait ses cheveux noirs. La chaleur était étouffante, même dans une pièce hermétique à l’air brulant de l’extérieur. Il portait occasionnellement une chemise blanche de riche facture aux épaulettes zébrées de fils d’or et aux manches finement décorées. C’était le haut le moins extravagant qu’il lui avait été permit de porter depuis leur arrivée à Tarem. En tant qu’assistant du Uo, il avait accès au château du Majah Nirco Menvem et était tenu d’adapter sa tenue. Ce qui impliquait de parader dans les rues débordant de fanfreluches et de couleurs criantes. Bien sûr il avait catégoriquement refusé de porter un pourpoint rouge vif par cette chaleur ou de s’infliger un de ces horribles hauts de formes qui semblait avoir la côte chez les courtisans. Elidorano avait donc opté pour la chemise ainsi que pour un pantalon brun en lin.

Même ainsi la canicule se faisait sentir. Il avait noué ses cheveux noirs en arrière et il ne comptait plus le nombre de fois où il s’était rafraichi la nuque. Finalement Elidorano s’était réfugié dans la grande bibliothèque de Tarem, qui tenait en une pièce et n’avait, pour être franc, rien de comparable avec les archives des villes mobiles Mediville et Antarès, ou des immenses bibliothèques que recelaient les académies des Candélabres.

Aussi avait-il été surpris de trouver la petite ontologie et ethnologie de Leeri par Lenne Brignez, Lorpag Zul et Zazazille Darogaz, un ouvrage très complet en ce concerne la classification des races, peuples et de la faune de Leeri. Elidorano l’avait ouvert avec avidité, tournant les fragiles pages manuscrites avec soin, ses doigts jouant avec les reliefs de la reliure.

L’éclairage à la lanterne lançait des jeux d’ombre sur la feuille, obligeant Elidorano à trouver le bon angle de lecture. Pour éviter que les rayons du soleil ne violent son sanctuaire, Mirne Dagul, l’homme en charge de la bibliothèque, avait tiré les rideaux pour faire écran. A l’évidence le vieil homme était allergique au soleil, même s’il affirmait que c’était pour se prémunir contre l’orage de ce soir. Cependant ce n’était pas plus mal, car la température de la salle restait ainsi supportable et qu’ils étaient maintenant plongés dans l’obscurité. D’ordinaire Elidorano n’aimait pas particulièrement le fait de ne rien voir, mais en considérant que les tables et les étagères de la bibliothèque étaient crasseuses et que le gérant se promenait vêtu d’un simple pagne, les ténèbres semblaient préférables. D’ailleurs il suffisait à Elidorano de poser la main sur la table devant laquelle il se tenait pour s’imaginer sans mal les guirlandes de poussière et de cadavres d’insectes qui devaient décorer chaque étagère et chaque bureau.

Une lanterne s’approcha de lui, révélant Mirne Dagul, le ventre poilu et rebondit.

-Alors ? Tu as trouvé ce que tu cherchais ? demanda t-il.

-Pas exactement. Mais j’ai effectivement trouvé quelque chose d’intéressant. Auriez-vous par hasard un exemplaire du conte des trois croissants ou de la folie du démon-lune ?

Le vieil homme se gratta le ventre, en pleine réflexion.

-Non non. Bien sûr que non. Le conte des trois croissants se trouve en empire Dezan ou dans une des trois académies des Candélabres.

-Comme à Aulnom ?

Mirne Dagul fit la grimace.

-C’est cela. Une tragédie qu’un tel temple du savoir ait été brûlé.

Effectivement, l’incendie de l’académie d’Aulnom n’avait pas fini d‘avoir des répercussions. Les deux autres académies se situaient respectivement en Cyntia et non loin de Bavur, chez les Déserteurs du Soir. Il n’aurait donc d’autres choix que d’attendre d’arriver en empire dezan pour rechercher le conte.

-Quant à la folie du démon-lune il n’en reste qu’une poignée d’exemplaires, c’est bien connu. Je sais de source sûre qu’il y en a deux à l’académie d’Epriloan au royaume de Luv-Yr. Certainement qu’un autre de ces manuscrits et conservé dans le fief des cultistes de Gener en royaume Dezan. Ils ont une assez impressionnante collection d’ouvrages en ce qui concerne les créatures magiques.

Mirne Dagul éclata d’un rire sec.

-Si tu veux mon avis ce livre ne te sera d’aucune aide, il est écrit dans la Vieille Langue. Même pour les scribes comme moi il reste étonnamment dur à décrypter.

-Je comprends. souffla Elidorano.

Qu’un vieillard à demi nu qui professait un orage avec pour seul indice un ciel bleu et un soleil rougeoyant ne puisse pas comprendre un manuscrit en vieille langue n’était pas étonnant. Elidorano verrai par lui-même si l’ouvrage est si complexe que cela.

Estimant avoir terminé la conversion, Elidorano revint sur la petite ontologie et ethnologie de Leeri.

« Dragon-lune.

Il est une chose amusante, que je vous prie de croire, m’est souvent arrivé durant mes investigations au sujet de telle ou de telle créature. Quand il est question de créature mythologique et fantastique et que nul ne sait ce qu’il en est réellement, il se trouve tout le monde pour affirmer qu’il sait mieux que les autres. Etonnement quand il s’agit de comparer sa méconnaissance à celle de l’autre on en arrive toujours à s’en rengorger et à rivaliser en moindre vacuité. Il faut cependant avouer que dans ce domaine l’avis d’une personne a tout autant de valeur que celui d’un expert. Aussi, et bien que je n’ose me considérer comme un expert, sachez que votre avis pèse autant que le mien.

Ceci étant dit, et comme pour chaque légende il y a une part de fait, la méthode demeure en partie scientifique et rigoureuse. L’autre partie est laissée à votre imagination et au crédit que vous daignerez porter sur les allégations de chacun. C’est à peu près tout ce que j’avais à dire avant d’entrer dans le vif du sujet, bien qu’à mes yeux dans ce domaine il n’y ait rien de vif.

Le Dragon-lune, s’il existe, est certainement la créature mortelle la plus dangereuse de Leeri. Et par mortelle j’entends qu’il n’est tout simplement pas immortel. Des documents relatant de son apparition et des évènements qui lui sont liés, je me dois d’en citer deux : le « conte des trois croissants » et « la folie du démon-lune ».

Comme tout enfant vivant en empire Dezan le sait, le « conte des trois croissants » relate l’histoire d’Hirarcholos, de Somacholos et de Vaacholos et de leurs trois amants. Les lunes prises d’un profond ennui décident de séduire des humains et, pour que ceux-ci puissent les rejoindre, les changent en dragon-lunes. L’histoire se finit tragiquement par la mort des amants et la tombée des larmes de lune sur Leeri. Pour ceux s’intéressant de près au sujet, je conseille vivement la lecture du conte, qui en dépit de son apparente naïveté apporte quelques éclaircissements.

Concernant les ouvrages sérieux effectués sur le sujet, « la folie du démon-lune » est de très loin le plus abouti. Ecrit en Vieille Langue dans un style ancien, il est atrocement difficile à décrypter, et Lenne, Zazazille et moi-même avons eu un mal fou à le parcourir.

La légende dit que le livre est enchanté et que les scribes ayant voulu produire d’autres exemplaires du manuscrit se sont trouvés changés en statue d’argent. Aussi je ne me permettrai pas de-vous réciter l’histoire du démon-lune. Cependant j’ose vous faire partager les quelques lignes d’introduction que voici :

« Ceux qui cherchent la vérité se doivent de n’être ni complaisants, ni arrogants.

Ceux qui connaissent la vérité se doivent de porter la peur dans leur cœur et la retenue dans leur langue.

Ceux qui cherchent la vérité savent qu’il va leur falloir exhumer ce cadavre jaune et putride de leurs mains.

Ceux qui connaissent la vérité ne peuvent desserrer leurs bras de la dépouille décomposée.

Bien naïf est celui qui espère en découvrant la vérité comprendre son sens.

Bien arrogant est celui qui croit en découvrant la vérité la dépouiller de tout mystère.

Bien fou est celui qui ne craint pas ces mystères.

Pourtant, il faut bien être naïf, arrogant et fou pour approcher la vérité. » »

Elidorano ferma le manuscrit. Au moins il savait où chercher maintenant.

-C’est ouvrage est bien renseigné. constata Elidorano, examinant l’index.

-N’est-ce pas ? C’est ma fierté ! répondit Mirne Dagul.

-Je vous l’achète. déclara l’assistant du Uo de but en blanc.

Le vieil homme eut l’air gêné.

-C’est une bibliothèque ici monsieur, les livres ne sont pas à vendre.

Elidorano vida sa bourse. Il devait y avoir plus de trois fois le prix du livre.

-Combien en voulez-vous ?

-Non non ! Je ne m’en séparerai pas ! Vous trouverez plein de vendeurs peu scrupuleux dans les Souterrains qui vous vendrons des manuscrits pour bien moins que ça. Allez les voir si ça vous chante. Comme je vous l’ai dit, les livres dans cette bibliothèque ne sont pas à vendre.

Elidorano soupira. Le vieil homme était buté, il ne reviendrait visiblement pas sur sa décision.

-Très bien. Va pour une copie alors.

-Une copie ? s’étonna le scribe en pagne. Vous savez combien de temps cela prendra au moins ?

-Vous allez me le dire. répondit Elidorano en haussant les épaules.

-Eh bien… C’est que vous sembliez de passage alors… Mais si vous y mettez le prix… Je dirai environ une sanois. Si vous êtes pressé et qu’une calligraphie de moindre qualité vous convient, peut-être deux cycles. Le temps de préparation est assez long aussi. Vous voulez du parchemin en peau de chèvre ?

-Je ne suis pas pressé. En peau de chèvre ce serait bien.

Mirne Dagul était retourné à son bureau, entreprenant un rapide calcul des frais. Elidorano en profita pour glisser discrètement le manuscrit dans sa besace. Puis il se leva et se dirigea vers la sortie. S’il se souvenait bien, il y avait deux gardes de faction sur la gauche.

-Pour la reliure j’utiliserai des nerfs de bœufs. C’est ce qu’il y a de mieux de nos jours. Vous voudrez un fermoir en fer je suppose ?

Elidorano entendit le scribe pousser une exclamation de surprise quand il ferma la porte. L’Ambulant accéléra le pas. Mirne Dagul risquai de débouler d’un moment à l’autre, et chaque seconde comptait.

Comme dans ses souvenirs, les gardes de factions se trouvaient sur le côté de la rue, bavardant distraitement. Il ne devait pas se passer grand-chose dans ce coin de la ville. Elidorano leva le menton et redressa sa posture, se donnant une démarche de coq à l’allure hautaine. Il devait avoir l’air complètement idiot avec une démarche pareille estima t-il. Mais il avait vu bon nombre de nobles batifoler ainsi dans le château, l’œil fier et le visage arrogant.

D’un coup d’œil militaire, les soldats jaugèrent son rang et le saluèrent. L’assistant du Uo leur fit un vague signe de la main et passa son chemin. Il relâcha brièvement son souffle. Le plus dur était passé.

-Eh vous ! Attendez !

Reconnaissant la voix du scribe, Elidorano se retourna. Celui-ci venait d’ouvrir la porte à la volée, le visage rouge de fureur. Leurs regards se croisèrent et le gérant de la bibliothèque courut dans sa direction. Il ne fit cependant que quelques mètres car les gardes le stoppèrent à mi-chemin.

-Ah je t’y reprends ! Cette fois ci tu es bon pour le trou, vieux dégoutant ! lança un des soldats en tunique rouge, posant une main sur l’épaule du scribe en pagne.

Elidorano ne put retenir un éclat de rire en voyant le vieil homme à moitié nu trainé par les gardes en direction de la caserne. Les lois étaient différentes pour chaque peuple et dans chaque ville les dirigeants appliquaient leurs propres règles, mais il y avait des constantes dans l’équation. Par exemple tuer ou voler quelqu’un était toujours réprimé. Une autre de ces rigidités législatives concernait l’exhibitionnisme. A part les Brolls, Elidorano connaissait peu de peuple qui tolérait qu’un vieil homme en pagne se promène dans la rue. Et le Majah de Tarem, qui était réputé pour ne tolérer aucun écart de conduite, devait condamner cela plus que tout autre.

Il regarda le scribe trainer les pieds et le pointer inutilement du doigt. Les gardes n’y prêtèrent aucune attention. Et l’auraient-ils fait, il ne faisait aucun doute qu’ils auraient tranché en la faveur d’Elidorano. Dans cette société partagée entre ceux qui détenaient les privilèges et craignaient de les perdre et ceux qui n’avaient rien mais étaient dévorés par la convoitise, le fossé était trop grand pour qu’un concept de justice soit appliqué. Entre un scribe en pagne et un noble richement habillé, le choix était vite fait. C’était malheureusement le résultat obtenu quand on construisait une hiérarchie sur la base de la lignée et des possessions.

La sédentarité avait toujours été un concept étrange aux yeux d’Elidorano, résultant toujours par un besoin matériel aigu, une méfiance vis-à-vis de l’étranger et l’exploitation d’une majorité par une minorité. Que la société stagne ou soit décadente n’était alors plus qu’une question de temps.

Elidorano plissa le nez, une odeur forte parvenait à ses narines. Cela lui rappelait la fête de l’Insurrection à Bavur, chez les Déserteurs du Soir. Ils avaient fait griller une multitude de cochons et de faisans. Mais les effluves étaient sensiblement différents à l’époque. Ici l’odeur était… désagréable. Elidorano remarqua également que l’atmosphère avait changé : les passants marchaient plus rapidement, le visage fermé.

L’assistant du Uo comprit ce qui n’allait pas en débouchant sur une petite place peu bondée. Un bucher avait été tenu au centre et le corps calciné d’une femme était encore attaché à un pilier bordé de braises. Manifestement elle avait été brûlée vive. Elidorano trouva amusant que les habitants en traversant la place posaient leur regard partout sauf sur le cadavre. Se dirigeant vers un des rares étals à cet endroit, il s’enquit de l’identité de la femme auprès d’un marchand rondouillet aux cheveux bouclés.

-Ah celle-là ? C’est la Rose pardi ! Ca fsait longtemps qu’ils traquaient les Fleurs et on disait qu’y aurait pas de prise avant la sanois blanche ! Ben en vlà un de rendement !

Elidorano plissa le front, circonspect.

-Je croyais que les agissements des Fleurs avaient fortement régressé depuis la disparition du Camélia.

-Bah t’es un désinformé toi ! s’exclama le marchand.

Puis il se pencha en avant et prit un air mystérieux.

-Parait qu’le Camélia serait pas de l’enterrement. Du coup les Fleurs dansent joyeuses tu penses !

Le Camélia était vivant ? Pas étonnant que les gardes soient si nombreux en ville. Il se trouvait à la tête des Fleurs à l’époque mais avait disparu il y a cinq genèses. Après un des plus gros coups organisés par les Fleurs. Le Camélia et ses acolytes auraient forcés la chambre forte des Primitifs à Antarès. Visiblement ce qu’ils avaient dérobé était d’une importance capitale car les Primitifs avaient alors mis toute leur énergie dans la traque des Fleurs. Mais plus encore, ils avaient organisé la plus grande chasse à l’homme qu’Elidorano ait connue en terres marchandes, et leur proie était le Camélia. Sa tête avait été mise à prix dans toutes les cités des Déserteurs du Soir et des villes ruhonnes et la plupart des chasseurs de prime s’étaient mis à sa poursuite.

Aussi il avait été raisonnable de penser qu’il était mort au vu de sa totale inactivité pendant cinq ans. Et c’est ce qu’avait estimé la plupart de la populace. Son retour avait dû faire trembler les Primitifs.

-Depuis quand est-il revenu ?

-Début de la sanois je crois. Y a sa tête partout dans la ville. Et les Primitifs ont lâché les Loups. Il doit l’avoir peureux maintenant.

Les Loups étaient les champions que les autorités d’Antarès et Mediville dépêchaient pour faire le sale boulot. À l’image d’un jeu de Mandeilon, il y avait trois loups de bois, quatre loups de pierre, quatre loups de fer, quatre loups d’argent et un loup d’or. La sélection était difficile, les champions étant généralement des Lectavis renommés ou des mercenaires ayant déjà fait leurs preuves. C’était des guerriers redoutables et des traqueurs expérimentés. Que les Primitifs aient envoyé l’élite de leurs forces à la recherche du Camélia montrait à quel point ils étaient déterminés.

Le Uo avait bien choisi son moment pour se rebeller contre les autorités d’Antarès et Mediville. Concentrés comme ils l’étaient sur le Camélia, les Primitifs seraient plus lents à réagir. Cela dit Elidorano se demandait bien ce qu’avaient pu dérober les Fleurs pour s’attirer à ce point le courroux des Primitifs. L’opinion publique évoquait une quantité impressionnante d’or et de pierres précieuses. Même si c’était vrai, ce n’était pas pour cela que les Loups étaient à leur poursuite. Un Ambulant relativement doué pouvait produire de l’argent voir de l’or sans trop de difficulté. Alors ce devait être un jeu d’enfant pour les Primitifs.

Elidorano remit à plus tard sa réflexion en voyant la position du soleil. Il allait être en retard s’il trainait ainsi.

Comme le Majah de l’Ojalah ne semblait pas vouloir les recevoir de sitôt, le Uo était parti en direction du temple de Naplot à l’extérieur du château, déclarant avoir une affaire urgente à régler. Il avait alors ajouté que le Majah ne les recevrait probablement pas avant demain et que d’ici là, Elidorano pouvait vaquer à ses occupations. Cela ne signifiait pas, bien sûr, qu’Elidorano pouvait faire ce qu’il voulait mais plutôt qu’il pouvait remplir sa fonction d’assistant du Uo comme il l’entendait. D’ailleurs, si Elidorano avait parlé à Ecalo de son désir de « prendre la journée », le Uo n’en aurait probablement pas saisi le concept.

De toute manière, il y avait encore le problème du Candélabre à régler. La nouvelle de la destruction de l’académie d’Aulnom et de la mort de plusieurs de ses pairs avait fini par arriver aux oreilles d’Auguste Barnabé. Comme Elidorano l’avait prévu, le Candélabre avait choisi de retourner en Daradel’Itati pour constater les dégâts. Il devenait donc urgent de lui trouver un remplaçant.

Quand Elidorano franchit la porte de l’auberge aux cœurs passionnés il ne put s’empêcher d’admirer l’esthétique des lieux. Un étang se trouvait au centre de la pièce, abritant toutes sortes d’espèces, du cygne aux araignées de mer qui créaient des ondelettes à la surface, en passant par une poignée de canards. De fins roseaux et des nénuphars habillaient l’étendue d’eau. En lieu et place d’un lustre habituel, des rochers suspendus par d’épaisses chaines flottaient au-dessus d’eux, de petites cavités avaient été creusées et on y avait déposé des bougies. Elidorano aurait voulu voir le rendu en soirée, bien qu’il doutât que les bougies éclairent suffisamment la place. Ce qui fascina le plus l’Ambulant, ce fut les plantations d’amarantes dont les larges pots en terre avaient été disposés sporadiquement dans la salle.

Elidorano entra dans l’auberge et s’installa sur un tabouret en pierre. Le lieu n’avait pas été difficile à trouver. Peu d’auberges possédaient un nom aussi idiot qu’aux cœurs passionnés après tout. Et force était de constater que ce nom était bien mérité au vu du nombre impressionnant de couples attablés. Elidorano fit la grimace : cet endroit empestait le romantisme.

-Vous désirez prendre quelque chose ou vous préférez attendre votre compagne ? demanda une serveuse, tout sourire.

-Je… J’attends. répondit finalement Elidorano.

-Très bien, je reviendrais plus tard. s’inclina la jeune femme.

-Ce style de décorations… me rappelle beaucoup An-Alaz, j’aime bien.

La serveuse le dévisagea un instant, surprise. Elidorano comprit qu’il avait deviné juste. Les rochers en guise de lustre et la culture d’amarantes étaient caractéristiques de la capitale des Muskav-laz.

-C’est exact. Le patron est Mustavien. Il ne se montre pas trop devant les clients de peur que son apparence les mettes mal à l’aise, mais si vous connaissez An-Alaz je suis certaine qu’il adorerait discuter avec vous.

Elidorano répondit un peut-être suffisamment vague pour être interprété comme il le plairait par la serveuse.

Finalement Yelle arriva avec une bonne heure de retard. Elle avait un joli visage et des yeux pétillants de même couleur que ses cheveux châtains à cela s’ajoutaient un corps assez trapu et des mains abimées, caractéristiques d’une apprentie charpentier.

-Un tête à tête avec l’assistant du Uo dans un endroit aussi romantique ! Qui aurait pu rêver mieux ? lui lança Yelle d’un air joyeux.

Il eut été courtois de s’excuser pour l’attente estima Elidorano, surtout quand celle qui arrivait en retard était la personne qui avait fixé la date et l’heure.

-Ce n’est pas un rendez-vous galant. De plus je te rappelle que c’est toi qui a choisi le lieu. souffla Elidorano.

-Ah c’est vilain ! Ce n’est pas en faisant des reproches que tu vas t’attirer les faveurs d’une fille Elidono ! s’écria Yelle, s’attirant une foule de regards curieux des couples environnants.

-Elidorano. Tu es la fille d’Ourna n’est-ce pas ? Je suppose qu’à l’académie de Mégadre tu as reçu une formation adéquate en langues, histoire et géographie ?

-Bien sûr !

Soulagé d’avoir pu focaliser la jeune femme dans la bonne direction, l’assistant du Uo enchaîna.

-Tu t’entends bien avec les enfants ?

Yelle recula autant qu’elle le pouvait, son visage exprimant un gène prononcé.

-C’est un peu direct, Elidora. Je pense qu’il faut attendre un peu avant de prendre une telle décision !

Elidorano poussa un profond soupir. Il avait rarement rencontré une personne aussi agaçante. D’ailleurs Elidora n’était certainement pas un diminutif adéquat… c’était un prénom de fille.

-Je souhaite que tu donnes cours aux jeunes Ambulants du Convoi.

Yelle parut surprise.

-Tu veux dire… à la place du Candélabre ?

-C’est cela. Comme tu le sais, il est repartit en Daradel’Itati.

-Et ma formation de charpentier ?

-Tu l’abandonne jusqu’à nouvel ordre. J’en ai déjà parlé avec Dael.

A vrai dire le maître charpentier avait été très moyennement enchanté par la nouvelle mais il ne s’y était pas opposé.

-Et ce serait un poste temporaire ?

-Bien sûr. Dès que nous t’aurons trouvé un remplaçant tu pourras reprendre ta formation avec maître Dael.

Etrangement Yelle sembla déçu et Elidorano ne sut dire si son expression était feinte.

-Si c’est pour donner des cours pendant une courte période je ne suis pas intéressée.

Elidorano poussa un autre soupir. Elle n’avait pas vraiment le choix. Si elle refusait, Elidorano en référerait au Uo et Ecalo lui donnerait sans aucun doute un ordre pour clore le problème. Soit Yelle acceptait de son plein gré, soit elle y serait forcée par les Principes.

Subitement, Elidorano comprit ce que l’apprenti charpentier attendait de lui.

-Tu veux que ton poste soit définitif.

Yelle hocha la tête.

-Je veux être assurée que toi et le Uo ne me remplacerait pas une sanois plus tard.

Elidorano manqua d’éclater de rire. La solution était si simple qu’il en était passé à côté.

-Très bien. Faisons un contrat. Je m’engage à m’assurer que tu ne sois pas remplacée tant que tu es apte à remplir ta fonction.

-Je m’engage à abandonner ma formation de charpentier et à me consacrer à l’enseignement des jeunes Ambulants à partir de maintenant et tant que je suis à ce poste.

Les deux Ambulants se serrèrent la main pour sceller le contrat. Elidorano sentit l’étau du contrat lui entraver le poignet pendant quelques secondes. Puis l’étreinte se relâcha, comme à chaque fois. Mais Elidorano sentait encore le contrat en lui, sommeillant dans un coin de son esprit. Il était dit que tout Ambulant se souvenait de l’ensemble des contrats qu’il avait fait et que jamais il ne serait débarrassé de leur présence. C’était vrai.

« L’orage arrive ».

Une nouvelle fois, le savoir envahit son être, se frayant implacablement un passage dans son esprit. Cependant Elidorano était perplexe. L’orage arrive ? Ce n’était probablement pas à prendre au sens littéral. Mais il n’avait aucun élément pour en déterminer le véritable sens.

-Tout va bien Elidorano ? Tu fais une drôle de tête.

L’assistant du Uo rendit son sourire à Yelle. Il semblerait qu’elle puisse dire son nom sans se tromper quand elle le voulait.

-Désolé. J’ai eu un moment d’absence.


Texte publié par Louarg, 11 décembre 2015 à 17h17
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