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Tome 1, Chapitre 27 « Chapitre 7, Partie 4 » Tome 1, Chapitre 27

Comme une pomme séchée et ridée, la terre se fendillait et se gonflait par endroit. Le soir, les habitants des Plaines-Caveaux sortaient de leurs cachettes. Il y avait les fourmis rouges qui jaillissaient par centaines, ne semblant avoir d’autres buts que de conquérir la plaine. Des scorpions gros comme une main au camouflage ocre suivaient silencieusement le cortège, guettant eux aussi les rares proies qui arpentaient les lieux. Des petits mammifères, principalement des rongeurs, survivaient dans cet endroit hostile, allant de cachette en cachette. Puis c’était au tour des rampants qui glissaient sur le sol avec aisance, gobant les insectes avec dextérité avant de disparaitre.

Parfois, des téméraires volatiles piquaient vers le sol et venaient béqueter une proie avant de repartir prestement. Certains n’avaient pas cette chance car la terre s’ouvrait alors subitement et les petits prédateurs étaient aspirés avec un son sec. Quels que soient la chose à l’œuvre, les bruits de mastication et des os qui se fendillent retentissaient longtemps après que la faille se soit refermée.

Ici la chaîne alimentaire était inversée. Les prédateurs vivaient sous terre et les proies volaient. Elidorano observait les Plaines-Caveaux et ses habitants avec fascination, attentif à tous les mouvements de ces petits êtres dans l’obscurité.

Aussi il remarqua sans peine les nombreuses lueurs qui apparaissaient sur sa gauche, encore vacillante du fait de la distance. On aurait dit de jeunes lucioles empressées. Comme des phares dans l’océan d’encre qui engloutissait toute la plaine, leur éclat brûlait le manteau de ténèbres avec gageure.

Elidorano se pinça le nez. Les créatures de feu avaient entamé l’abominable danse croulante d’élégance propre aux vainqueurs imbéciles. Au vu des torches fières et pompeuses qui se pavanaient en l’air, les Brolls avaient gagné semblerait-il. Ce n’était pas une bonne nouvelle, loin de là.

La victoire n’était jamais une bonne chose, le pire étant, probablement, de ne pas prendre conscience de ce qu’elle était véritablement, c’est-à-dire une chimère. La victoire était toute relative, et sa sœur défaite n’était jamais loin. Deux jumelles que les hommes s’ingéniaient à invoquer au crépuscule de tout champ de bataille. Remporter le combat signifiait avoir pour soi la plus belle et la plus perverse des deux créatures. Fidèle miroir des penchants narcissiques, les humains ne se lassaient pas de se perdre dans sa contemplation. Défaite avait au moins le mérite d’avertir par sa laideur du cadeau empoisonné qui était fait.

Des légendes ambulantes décrivaient les jumelles comme le jour et la nuit. Ce n’était pas le cas estimait l’assistant du Uo. Victoire était en tout point identique à sa sœur, excepté qu’elle était enveloppée de ravissants atours.

Cependant le chant de victoire des Brolls sonnait plus lugubrement que d’habitude aux oreilles d’Elidorano. Car la rencontre entre les deux tribus devait mener, à l’origine, à un accord diplomatique. Visiblement la diplomatie n’avait pas fonctionné. Et cette victoire restait une défaite, quoi que chantent les Brolls.

-Je suis de retour, mon mawako. lui souffla le vent dans les oreilles.

Elidorano sursauta de surprise et se tourna vers sa compagne. Celle-ci semblait ravie de son petit effet. Elle portait de simples vêtements en toile qui la laissait libre de ses mouvements ainsi qu’une courte lame à la ceinture et une dague fixée au mollet. Elle n’avait visiblement pas pris le temps de se changer.

-Tu es adorable dans cette tenue, Eli. déclara Katala, le lorgnant, un sourire lubrique sur les lèvres.

Effectivement. Pour se débarrasser du poids superflu il avait retiré son haut et ses chausses, ne conservant qu’un caleçon long en toile. Avec l’air encore doux et tiède du début de la nuit, il avait complètement oublié.

-Et comment s’est passé votre entrevue diplomatique ? demanda Elidorano sur un ton sarcastique.

-Owabel a enfoncé sa lance dans la gorge d’Uwag. répondit-elle de but en blanc.

-Ce n’est pas ce que j’appelle de la diplomatie…

Katala poussa un bref soupir et s’assit précautionneusement à côté de lui.

-Tu ne connais pas assez nos traditions pour pouvoir comprendre. Ce midi les Lances Fanfaronnes et les Fronts Rouges se sont confrontés. Cela aurait pu terminer en bain de sang sans Owabel.

-Les Lances Fanfaronnes c’est ta tribu n’est-ce pas ? C’est vraiment ridicule comme nom, vous auriez pu trouver autre chose.

-C’est la traduction dans ta langue qui est ridicule ! se vexa Katala. Pour en revenir à mon histoire, la Première Lance de notre tribu et le chef des Fronts Rouges se sont affrontés pour savoir si nous pouvions traverser leur territoire. Nous ne trouvons pas assez de proies ici et nous pensons qu’il y en aura plus au sud-est.

- Mais pour cela vous devez avoir l’autorisation des Fronts Rouges.

-C’est cela. Donc nous avons dû prouver notre force dans un combat entre chefs. En gagnant, Owabel a montré que notre tribu était plus forte que la leur.

-Vous ne craignez pas des représailles ? Si j’étais à leur place, je vous attaquerai pendant que vous êtes encore grisés par la victoire.

-Impossible ! Notre tribu est plus forte et Owabel est craint par leur peuple. Ils attendront au moins plusieurs genèses avant de tenter leur chance. Tu n’es pas un Broll, tu ne peux pas saisir cela.

Elidorano haussa les épaules. Si une tribu décidait un jour de faire fi des traditions, elle mettrait probablement à genoux toutes les tribus adverses.

-Alors ?

-Quoi alors ? demanda Elidorano.

-Je m’attendais à ce que tu critiques le fait que je sois partie avec les autres Bawe en dépit de ma blessure ! Ou du moins que tu t’en étonnes !

-À quoi bon ? Dans un monde parallèle ou tu prêterais attention à mes sermons je m’y emploierai certainement. Mais sous l’œil de l’Esprit-Monde je ne vois pas pourquoi je me plierai à cette insupportable gymnastique mentale en ayant d’avance connaissance de sa futilité.

Le coin de la bouche de sa compagne tressaillait, signe d’un amusement grandissant. On aurait dit un chat découvrant une nouvelle pelote de laine. Elidorano s’arracha à son regard espiègle pour contempler à nouveau l’étendue sauvage autour de lui.

-Tu veux mourir, Katala ?

-Je te retourne la question mon mawako. Que faisons-nous donc assis au milieu des Plaines-Caveaux ?

-Je voulais tester mon immortalité. Mais tu n’es pas obligée de rester. Tu risques ta vie après tout.

-Ton immortalité ? Depuis quand ?

-Depuis un demi-cycle environ. C’est l’Esprit-Monde qui me l’a donnée lors du passage dans l’Eldlialtel.

-Tu mens. L’Esprit-Monde ne donne pas l’immortalité. Ce n’est même pas un dieu.

-Pourtant, je peux t’affirmer que je suis immortel. Pour un temps tout du moins.

Katala s’allongea sur la croûte fissurée et appuya sa tête contre ses épaules. Elle l’observa un instant, ses paupières mi-closes.

-Je croyais que tu avais eu des visions en traversant l’Eldlialtel ?

-Précisément. Le fait que je n’ai pas encore assisté à toutes les scènes qui m’ont été révélées signifie que je ne peux mourir maintenant ! De fait, je suis actuellement immortel.

Katala fit la moue, semblant dubitative.

-Pas forcément. Peut-être n’étais tu pas présent dans toutes tes visions.

-« Hmm… Peut-être pas dans toutes. C’est difficile d’affirmer avec certitude le contraire. Mais pour certaines je suis positivement sûr qu’il s’agissait de moi. Bien sûr cela ne suffit pas à assurer mon immortalité. Tu pourrais m’objecter, par exemple, que ce que j’ai vu ne va pas nécessairement se produire. Que ce sont des évènements possibles si je suis une voie bien particulière. On pourrait visualiser un ensemble de routes qui s’entremêleraient pour former un entrelacs complexe. Et ce réseau correspondrait à l’entière cartographie des futurs possibles. Il y aurait des routes principales, qui représenteraient les axes principaux de mon avenir, des régions dont l’évolution des frontières serait induite par le futur global suivi par mon environnement. Ainsi, si dans l’avenir le peuple Ambulant est voué à s’éteindre, ma mort se produira au plus tard à la date butoir de cet évènement funeste. Ce sont les limites de la région à laquelle j’appartiens. Le mieux serait d’imaginer un point central sur la carte représentant le début de mon existence. En m’éloignant progressivement de ce point et en choisissant mes destinations je tracerai mon passé et mon présent.

Selon cette hypothèse, les visions que j’ai reçues n’auraient pour autre utilité que de me guider. Je précise que je pars du principe que l’Esprit-Monde m’a prodigué son savoir dans un but bien précis. Peut-être que suivre la direction vers laquelle il pointe sers ses intérêts. Qu’importe. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ces scènes prémonitoires doivent se trouver à des carrefours de mon existence, à des villes importantes sur mon trajet, si tu préfères. De sorte que je rencontrerai ce lieu clé dans la majorité des cas.

Je peux donc agir à mon gré en étant assuré d’atteindre ma destination du moment que la course de mes actions ne soit pas trop différente de celles que je prendrais par défaut, n’eussé-je pas réalisé mon immortalité. C’est un peu comme un poisson nageant dans une rivière si tu veux. Je peux modifier ma course et aller à l’encontre du courant de la rivière, mais cela nécessiterait beaucoup d’efforts. Pour conclure, je ne suis pas totalement immortel, mais je reste très difficile à tuer. »

Elidorano avait fini sur une note triomphante, une expression ravie sur le visage, mais à voir l’air perplexe de son interlocutrice et son langoureux bâillement en guise d’applaudissement, il devina que son exposé n’avait pas été suffisamment convainquant.

-Tu m’as perdue à ton histoire de carte. avoua Katala. Allonge toi là, messire l’immortel.

Elidorano obéit, frissonnant quand la terre sèche et dure lui griffa le dos. Katala se jucha sur lui, posant ses mains sur sa poitrine. Il aurait aimé voir son visage plus distinctement mais l’obscurité lui floutait les traits.

-Si tu ne crains pas la mort, pourquoi as-tu retiré ta besace et tes vêtements avant de t’aventurer dans les Plaines-Caveaux ?

Les doigts de la jeune femme courraient sauvagement sur son torse, taquinant ses muscles et ses côtes telle une dizaine de bêtes curieuses. Elidorano stoppa l’agression en emprisonnant les fauteurs de troubles au creux de ses mains.

-On n’est jamais trop prudent. répondit enfin l’assistant du Uo.

-Je sais comment mettre à l’épreuve ton immortalité. déclara la Broll avant de lui poser un baiser chaud sur le cou.

Peut-être était-ce un effet de son imagination, mais il sembla à Elidorano que le sol craqua sous lui.

-Et les deux amants sombrèrent dans l’abîme infini qu’offrait les Plaines-Caveaux, leurs corps fusionnant dans une ultime étreinte.

-C’est tiré d’une histoire ? demanda Katala avec curiosité.

Elle venait de retirer son haut avec dextérité. Elidorano passa ses bras autour de ses hanches et l’enroba délicatement, prenant garde à ne pas faire pression sur la blessure de sa compagne. Sa respiration s’accéléra au contact de sa peau douce. Il suivit des doigts les cicatrices qui bombaient légèrement sa chair, décorant son dos de fines lignes. Souvent il se plaisait à imaginer les motifs que pouvaient représenter les blessures.

-Pas à ma connaissance. Mais je ne connais pas tous les récits et contes des terres marchandes.

-S’il n’existe pas il faudra l’inventer. murmura sa compagne.

Son souffle ardent lui brulait les oreilles et lui grisait l’esprit. Elidorano tourna la tête pour gouter aux lèvres pulpeuses qui l’éprouvaient depuis un moment déjà. Le baiser acheva de l’étourdir. Les mains tremblantes, il entreprit de se dévêtir à son tour. Tant pis si le sol se dérobait sous eux !

Et alors qu’il entra en elle, la passion et l’impatience se saisirent brutalement de lui ; comme à chaque fois. Comme un maître marionnettiste, le désir faisait vibrer toutes les fibres de son être, le secouant et l’étirant avec rudesse. Peut-être était-ce les moments qu’Elidorano convoitait le plus. Ces instants rares où la digue qui retenait ses émotions se brisait subitement et qu’un flot déchainé l’envahissait, soulevant son cœur de pierre au point de le rendre fiévreux. D’ordinaire il était insensible à la plupart des évènements qui l’entourait, observant avec un quasi détachement les mauvais comme les bons moments de sa vie. Parfois il s’imaginait qu’un Midra, un mauvais esprit, lui avait dérobé sa peur, sa colère, sa haine, son amour et toute autre émotion qu’il possédait à sa naissance, ne lui laissant que le vide et de l’ennui pour le combler.

Aussi quand il jouit, à l’apogée de son plaisir, il profita de la foule folle de sensations qui venaient malmener l’austère prison de son esprit. Inclinant la tête, le regard d’Elidorano se perdit dans le ciel étoilé, guettant le retour du Midra.

Mais ce fut tout autre chose qui traversa son champ de vision.

Une immense créature ailée zébra les cieux pendant un instant, laissant pour seul signe de son passage une trainée argentée.

La première pensée d’Elidorano fut qu’il s’agissait de l’Ourkkha. Mais c’était impossible. L’Ourkkha avait péri et la bête qu’il venait d’entrapercevoir était bien plus imposante. Alors quoi ?

« Un Dragon-lune ».

La révélation lui fit l’effet d’une douche froide. Glaçant soudain ses membres et son front brulant.

Elidorano ne comprit pas sa réaction. Que lui arrivait-il ? Qu’était ce Dragon-lune et surtout, d’où lui venait cette information ? Il était certain de ne jamais avoir entendu ce mot auparavant.

-Eli ? Ça ne va pas ?

Le jeune homme se rendit compte qu’il claquait des dents. Il se mordit l’intérieur de la joue. Avait-il un jour lu quelque chose au sujet de ce Dragon-lune ? Il en doutait. De toute manière ce terme ne lui était d’aucune utilité sans des informations supplémentaires.

« Il est le prince des cieux,

Il est l’amant des trois sœurs,

Il est l’enfant des lacs,

Il est le gardien de ces terres.

Prends garde, prends garde,

À ses griffes d’argent.

Prends garde, prends garde,

À ses crocs d’aciers.

Prends garde, prends garde,

Aux bourrasques de la lune. »

« Qu’est-ce que… »

Elidorano eut l’impression que la température avait chuté de quelques degrés supplémentaires. Il avait… froid. Il voulut ramener ses bras contre lui, ou au moins frotter ses mains l’une contre l’autre, mais ses membres demeurèrent inertes, aussi lourds que du plomb.

-Eli ! Par le cerf blanc, tu es gelé ! s’écria Katala, lui tâtant le torse.

Difficile de répondre. Sa mâchoire était devenue moue et flasque. D’ailleurs s’il avait pu parler, il aurait très probablement poussé un cri à la place. Une douleur lancinante lui aiguillait la tête, Elidorano avait l’impression de se faire percer les tympans encore et encore.

Une secousse lui indiqua que Katala l’avait jeté sur son épaule comme un vulgaire sac de patates et entreprenait de quitter les lieux. Elle ne comptait quand même pas le ramener au Convoi de cette façon, et nu comme un ver en plus de tout ? Elidorano lutta pour reprendre le contrôle de son corps.

-Attends. croassa-t-il.

Katala s’immobilisa et le déposa à nouveau sur la croute ridée des Plaines-Caveaux.

-Ça va mieux. souffla-t-il, la respiration rendue saccadée par ses tremblements.

En effet, il sentait la chaleur revenir peu à peu dans son corps. Comprenant le problème, Katala entreprit de lui frictionner les bras et les jambes.

Quand Elidorano parvint à nouveau à se mouvoir, il se rhabilla prestement, cherchant à stabiliser sa température corporelle. Qu’elle qu’en soit la cause, sa crise semblait passée.

Mais son inquiétude demeurait, elle, intacte. Que venait-il de lui arriver ?


Texte publié par Louarg, 16 novembre 2015 à 00h15
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