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Tome 1, Chapitre 26 « Chapitre 7, Partie 3 » Tome 1, Chapitre 26

Ucobo fit de son mieux pour se concentrer, se focalisant sur son arc et la flèche qui reposait à mi-hauteur. La cible se trouvait à une trentaine de mètres, le narguant avec ses couleurs vives.

Décochant finalement la flèche, Ucobo espéra qu’elle se ficherait en plein milieu de ce visage sarcastique.

Il en fut pour ses frais car la flèche loupa la cible pour aller se perdre dans les frondaisons.

-Appliques-toi bon sang ! Sous l’œil de l’esprit-monde je crois que tu es le plus mauvais archer que la terre ait porté ! s’écria Andreas, agacé.

Il portait une de ses habituelles carcasses flamboyantes en cuir rouge et des chausses d’un jaune vif. Certainement, si Ucobo lui avait demandé, le Lectavis lui aurait répondu qu’il en était fier.

Ucobo banda à nouveau la corde de son arc et tira. Le projectile partit en chandelle, atterrissant loin derrière sa cible. Découragé, le jeune homme lâcha son arme et se débarrassa du carquois. S’il ne parvenait pas à toucher un disque de paille à une trentaine de mètres, il n’avait vraiment aucun avenir en tant qu’archer.

-C’est parce que tu n’as plus de main droite, idiot de Ledan !

La voix rauque à l’accent Courant haché au couteau fit se retourner Ucobo.

Un dezien au visage de pierre le dévisageait de son unique œil vert. Le paysage avait changé. Ils ne se trouvaient plus dans une clairière verdoyante mais dans un cachot humide aux contours familiers. Une douleur sourde se diffusait dans son bras, comme si une partie était en feu. Ucobo jeta un coup d’œil et constata avec stupeur que son avant-bras se terminait abruptement, un flot de sang jaillissant de l’amas de chair et d’os brisés.

-Que vas-tu faire maintenant, Ledan ?

Le dezien tenait désormais une hache ensanglantée dans ses mains. Un demi-sourire étirait ses lèvres.

Sans réfléchir, Ucobo fonça vers les escaliers et grimpa les marches quatre à quatre, souhaitant mettre le plus de distance entre lui et le cultiste à la hache. Là il ouvrit la porte d’entrée à la volée et déboula dans la rue, la respiration sifflante.

Le ciel s’était assombrit et il était difficile de savoir s’il faisait jour ou nuit avec les nuages noirs comme la suie qui déversaient des trombes d’eau. Seuls les éclairs fous qui sillonnaient la zone illuminaient sporadiquement les alentours.

Courant à l’aveuglette sous la pluie et le vent, Ucobo s’étala finalement dans une flaque. Le liquide épais était visqueux et s’accrochait à ses vêtements et à sa peau, comme une énorme sangsue. Bien vite il se retrouva complètement englué, comme un insecte piégé dans la toile d’une araignée.

La foudre frappa juste à côté, faisant vibrer douloureusement ses tympans et éclairant brièvement les lieux. Ucobo se trouvait face contre terre, le visage à quelques centimètres d’une flaque à l’aspect étrangement doré. Des ondulations se propageaient dans la substance, pulsant avec régularité, tels les battements d’un cœur.

Quand la surface dorée fut une nouvelle fois illuminée, Ucobo distingua le visage de Marie qui l’observait tristement, l’étrange matière se soulevant, se tordant et se distordant pour mieux composer les reliefs et les traits de la jeune Ambulante.

-Tu m’as abandonné. murmura son amie, les yeux emplis de reproches.

-Non ! Je te sauverai ! Je te le promets sous l’œil de l’esprit monde !

Mais le visage de la jeune Ambulante avait déjà disparue. Seuls les échos de sa phrase retentissaient, chantés par le vent et le tonnerre.

Puis le vacarme cessa subitement. Le silence soudain en était presque assourdissant. La flaque contre laquelle était étalé Ucobo luisait maintenant, peuplé de milliers de petites lucioles. Ces dernières décolèrent et vinrent se coller contre la voûte céleste dans un parfait ensemble. Ucobo se retourna, admirant le spectacle. L’immensité du ciel étoilé l’apaisa un instant, son souffle retrouva sa régularité.

Une ombre ailée traversa son champ de vision.

Ucobo bondit sur ses pieds.

-Ourkkha ! Attends-moi ! cria-t-il.

Mais la bête ne se retourna pas, continuant sa route à toute vitesse. L’Ambulant se lança à sa poursuite.

-Ourkkha ! Je suis là !

Ucobo courut pendant un long moment, ses pas claquant sur les pavés indistincts, battant la pierre et la terre avec la même ardeur. Puis, le souffle court, il s’arrêta et s’adossa à un mur. Rien à faire, il ne la rattraperait pas.

Désormais, une brume dense avait plongé dans l’obscurité les étroites ruelles, et quand il atteint ce qui semblait être la place principale il ne distinguait même plus ses jambes. Il pouvait entendre les croassements des corbeaux qui survolaient la scène, tels des spectateurs impatients, avides de sang.

- Que comptes-tu faire maintenant ? lui lança une voix moqueuse à travers le brouillard.

Ucobo aurait reconnu la voix du dezien au visage de pierre entre mille.

-Si je te retrouve, je te tuerai Stataz.

La rage dans sa propre voix surpris Ucobo.

-Donc tu vas partir à ma poursuite ? Seul ? Tu n’es pas très malin pour un Ambulant. ricana le brouillard opaque.

-Non. Je n’irai pas à ta poursuite. J’ai plus important à faire que de m’occuper de toi.

-Par exemple retrouver la pierre ? Sans la main tu ne pourras sauver l’Ourkkha et ton amie… à moins que tu trouves un autre moyen d’annuler la malédiction ?

Les ténèbres qui entouraient Ucobo tremblèrent, comme prises d’hystérie. Puis elles se dissipèrent dans un long chuintement, laissant le jeune Ambulant face à face avec le cultiste hilare.

Le dezien au visage de pierre lui jeta quelque chose. L’objet s’écrasa juste devant Ucobo avec un bruit sourd. C’était… sa main. Plus dorée que jamais.

-Regarde ! Tu n’es même plus un Ledan ! Et tu es manchot ! l’homme éclata de rire à nouveau, cette fois semblant ne pas pouvoir s’arrêter.

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Le rire résonnait encore dans les oreilles d’Ucobo quand il se réveilla, le visage en sueur. En ouvrant les yeux, la première chose qu’il vit fut un tissu blanc et humide qui lui couvrait le front. Il le retira maladroitement, encore nauséeux du rêve qu’il venait de faire.

Il se trouvait dans sa chambre au Hibou Rieur. Comment diable avait-il pu atterrir ici ?

-Tu es réveillé je vois. Comment te sens-tu ?

Ucobo n’avait pas remarqué la jeune femme en tunique vert émeraude qui lisait tranquillement dans un coin de la pièce. Elle était très belle. Ses fins cheveux blonds noués en chignons et ses yeux bleus azur lui rappelaient sa mère. En fait, elle avait le physique d’une nordique, jusqu’à son nez droit et son menton déterminé.

Son interlocutrice répéta patiemment la question.

Ucobo cessa de la contempler et rassembla péniblement ses pensées. Ses souvenirs et son rêve étaient encore mêlés trop étroitement pour qu’il puisse séparer le bon grain de l’ivraie. Il sortit son bras droit des draps. Le moignon était soigneusement bandé, de sorte qu’il ne pouvait pas voir la blessure, mais il se sentait relativement bien. Relativement bien signifiait qu’il avait mal à chaque mouvement du bras mais que la souffrance restait supportable. Du moment qu’il ne s’appuyait pas dessus supposait-il. Son dos n’était pas en meilleur état. Des ondes de douleurs se diffusaient à chaque fois qu’il le mettait en contact avec quoi que ce soit. Un miracle qu’il soit parvenu à s’endormir. Et ses côtes… mieux valait ne pas les toucher.

-Ça pourrait être pire. conclut Ucobo avec un faible sourire.

La jeune femme acquiesça, comme si elle avait lu dans ses pensées.

-Je t’ai déjà vu. commença Ucobo, sur un ton hésitant. Dans l’Eldlialtel je veux dire. Je t’ai vu.

-Ce n’est pas très étonnant. lui répondit son interlocutrice avec un fin sourire.

Quoi ? Ucobo avait déjà rencontré des femmes coquettes mais là c’était le pompon. Se pensait-elle magnifique au point que tous les hommes aient une vision d’elle en traversant la colonne vertébrale du monde ?

-Sais-tu qui je suis ? poursuivit la jeune femme.

Ucobo haussa les épaules. Tous les habitants des terres marchandes pouvaient reconnaître la tunique émeraude et l’anneau luisant d’un éclat bleuté.

-Tu es un Esprit-Lame.

-Oui. Je m’appelle Khessia. Quelle est la fonction d’un Esprit-Lame, Ucobo ?

Elle connaissait son nom ? Certainement, l’aubergiste avait dû débiter tout ce qu’il savait, trop content d’héberger une telle beauté, et en sus un Esprit-lame, sous son toit.

-Vous protégez les Majahs et servez Naplot. Vous obéissez aux Prophètes de Naplot aussi.

-« C’est en partie vrai, mais notre rôle ne se résume pas à ça. Les Prophètes ont pour but de maintenir l’ordre et la stabilité du monde. Pour cela ils vivent au sein de l’Eldlialtel et en cela ils raccourcissent de manière conséquente leur espérance de vie. Ils vivent en ascète et ne sortent quasiment jamais de la colonne vertébrale du monde. C’est une vie ingrate, mais les Prophètes de Naplot sont les plus dévoués d’entre nous. Car ainsi ils peuvent entrevoir les importantes prophéties qui modèleront le monde dans les décennies et les siècles à venir. Parfois ils évitent des désastres, et grâce à eux, un tyran qui aurait massacré des milliers d’innocents ne voit jamais le jour. D’autres fois, une guerre qui aurait bouleversé tout Leeri pendant des années n’a jamais lieu et les deux royaumes fondent, à la place, une paix profitable à tout le monde.

Malgré leur immense savoir cependant, les Prophètes sont faillible. Ils ne peuvent anticiper toutes les possibilités et prévenir toutes les catastrophes. De même, ils entrevoient parfois l’importance d’une prophétie sans savoir ce que celle-ci apportera au monde. C’est là que nous intervenons, nous les Esprit-Lames. Nous sommes chargés de veiller sur les personnes liées à une prophétie tant que les Prophètes n’ont pas déterminé le rôle à jouer de ces personnes. »

-Donc… vous ne servez pas les Majahs ?

-Tous les Majahs ont une influence considérable sur les prophéties puisque c’est eux qui abritent nos temples et nous autorisent à poursuivre nos objectifs. Si les Ruhons en venaient à tuer les Prophètes, nous n’aurions plus aucun moyen de protéger Leeri. En quelque sorte, protéger les Majahs est une tâche indispensable que certains Esprit-Lames remplissent.

Ucobo hésita. Il était vraiment trop fatigué pour ce qui allait suivre. Néanmoins il se força à prononcer les mots.

-Si tu me révèles tout ça, c’est que je suis une des personnes liées à une prophétie n’est-ce pas ?

-En effet. répondit la guerrière de Naplot, ses yeux bleus azur cloués sur lui. Je te cherchais depuis longtemps vois-tu. Dix-sept genèses pour être exact.

Ucobo la regarda sans comprendre. Quel âge avait-elle au juste ? Elle ne paraissait pas avoir plus de vingt-deux genèses, d’après ses estimations. Pourtant ce ne pouvait être le cas.

-C’est pour cela que j’ai eu une vision de toi dans l’Eldlialtel ? demanda-t-il.

-Oui. Naplot a certainement voulu te diriger vers moi. Notre rencontre a trop longtemps tardé.

-L’Esprit-monde. la corrigea machinalement Ucobo.

Naplot n’avait rien avoir là-dedans.

- Appelle-le comme tu veux.

L’Esprit-Lame se leva maladroitement. Ucobo remarqua que sa jambe était bandée et que la jeune femme évitait de la poser par terre. En claudiquant et en s’aidant d’un bâton, Khessia s’approcha de lui, jusqu’à se trouver à son chevet. Là elle retira son étrange anneau et le tendit vers Ucobo. Ce dernier rétracta instinctivement la main.

-En te donnant cet artefact, nous serons définitivement liés. Nous serons âmes-sœurs en quelques sortes.

-Qu’est-ce que cela signifie exactement ? demanda prudemment Ucobo.

-Que je te protègerais et te suivrais où que tu ailles.

-Tu n’as pas besoin de l’anneau pour ça. remarqua l’Ambulant.

-L’artefact scelle le contrat magique. Il est nécessaire pour que les Prophètes sachent que tu as été trouvé.

-Ma prophétie, elle raconte quoi ?

-Ça je ne peux te le dire. Mieux vaut que tu ne l’entendes pas, cela changerait la donne.

-Les Prophètes savent-ils quel rôle je jouerais ?

-Non, c’est en partie pour cela que je suis là. Afin de déterminer de visu l’exact impact que tu as.

Ucobo posa la question qui lui brûlait les lèvres.

-Et si jamais j’ai le mauvais rôle ?

-Dans ce cas l’artefact t’éliminera.

L’Esprit-Lame n’avait montré aucune hésitation, énonçant ce qui devait être la simple vérité à ses yeux. Voyant l’air choqué d’Ucobo, Khessia daigna donner plus d’informations.

-Bien sûr ça ne se fera pas comme ça. Tu pourras rencontrer les Prophètes avant, et tu auras droit à un procès équitable. Mais nous n’en sommes pas là. Rares sont ceux que les Prophètes décident d’éliminer.

Ucobo n’avait définitivement aucune envie de prendre cet anneau. S’en saisir scellerait possiblement sa propre mort. Sauf que…

-Je n’ai pas vraiment le choix n’est-ce pas ?

-En effet. Si tu refuses de le mettre de ton propre gré, j’utiliserai la force.

Les yeux de la guerrière de Naplot étaient glacials. Ucobo n’avait pas besoin de tester sa résolution. Si l’Esprit-Lame l’avait cherché pendant dix-sept genèses, il était évident qu’elle n’abandonnerait pas maintenant. De toute manière qu’était-il pour juger la décision des Prophètes ? Il doutait d’avoir un jour les moyens de déclencher une guerre ou de causer des milliers de victimes, mais si c’était le cas, il préfèrerait que l’on mette fin à son existence. Ucobo tendit le bras.

-Main gauche ou main droite ? blagua-t-il avec un faible sourire.

-L’index conviendra amplement. décida la dénommée Khessian avant de glisser l’artefact.

L’anneau se mit à rougeoyer. Ucobo s’aperçut qu’il s’était adapté à la taille de son index, l’enserrant étroitement. L’Ambulant doutait de pouvoir le retirer facilement.

-As-tu terminé ? l’interrogea Ucobo.

L’Esprit-Lame hocha la tête et entreprit de sortir.

-Bon repos. lui dit-elle d’une voix amicale. Je suis à ton service si tu as besoin de quelque chose.

Interloqué, Ucobo ne prit même pas la peine de répondre. « À son service ? » « Bon repos ? » Elle venait juste de lui imposer un anneau qui pouvait à tout moment le refroidir définitivement. Quelle charmante demoiselle.

L’Ambulant soupira. S’il y avait un prix d’hypocrisie en terres marchandes, cette Khessia venait de le décrocher.

Ses affaires avaient été disposées à proximité du lit, à côté de la table de chevet de simple facture sur laquelle il avait déposé la serviette humide peu de temps auparavant. Il reconnaissait son arc en bois d’if usé et la besace passe-partout qu’il avait trimballé jusque-là.

Il regarda tristement l’arme dont il n’avait plus l’utilité. Il ne serait jamais devenu un bon archer de toute façon. Comme le disait souvent Eli, il aurait plus vite fait d’apprendre la Vieille Langue. Sans sa main habile sa carrière de Lectavis tombait également à l’eau. Jamais il ne brandirait la fière côte-de-maille dorée et le dangereux sabre de ceux qui vouaient leur vie à protéger les Convois.

A vrai dire il ne savait pas ce qu’il devait faire désormais. Partir à la poursuite des cultistes ? Ce serait du suicide dans son état actuel. La pierre était partie pour de bon semblerait-il. Et avec elle ses derniers espoirs de briser un jour la malédiction qui avait pétrifié Marie. L’Ourkkha était partie elle aussi. Durant ces quelques jours, Ucobo s’était habitué à sa présence, dans un coin de sa tête. Aujourd’hui il se sentait étrangement seul. Et un sentiment d’impuissance qu’il n’avait pas ressenti depuis longtemps avait émergé de sa confusion.

Il ferait mieux de rejoindre le Convoi finalement. Eli, Eldara, ses parents et tous les autres lui manquaient.


Texte publié par Louarg, 16 novembre 2015 à 00h10
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