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Tome 1, Chapitre 13 « Chapitre 3, Partie 4 » Tome 1, Chapitre 13

Les trompettes tonnaient déjà quand Elidorano se dirigea vers la place principale. Sa matinée avait été chargée.

Il avait tout d’abord arpenté le marché en compagnie d’Ecalo, celui-ci lui dispensant sa leçon quotidienne. Le Uo lui avait montré que pour une ville seigneuriale comme Tomroe, l’important était de repérer les ressources et matériaux dont ils manquaient, et l’évolution des besoins de la ville au cours d’une genèse. Ainsi les armes se vendaient particulièrement bien lors de l’Ocalem, mais en dehors de cette période, la demande était faible, la cité n’étant pas en guerre. Au contraire, les tissus, étoffes et habits de haute facture se troquaient très facilement. De plus la localisation géographique de la ville donnait également des informations importantes. Par exemple Tomroe étant loin de la mer, elle ne bénéficiait pas des produits du commerce maritime comme les épices. Les bijoux confectionnés par des artisans du royaume d’Eamel attiraient beaucoup les habitants de Tomroe car les Ruhons étaient étrangement passionné de tout ce qui provenait des terres du nord.

Le Uo avait ensuite entreprit de rencontrer plusieurs riches Ruhons qui étaient favoris à la nomination de Majah. Elidorano l’avait là aussi accompagné et avait écouté leurs entretiens avec attention.

Puis le Uo l’avait libéré un peu avant midi, lui laissant juste le temps de courir acheter de nouvelles toiles avant de partir pour le centre-ville pour assister à la compétition.

Une foule de gens patientaient devant l’entrée principale qui s’adressait au public. L’entrée était bien sûr payante et les enfants étaient refoulés, les combats pouvant être très violents. Les mêmes gardes en plastron beige que ceux à l’entrée de la ville gardaient les portes en bois qui menaient à aux gradins. Elidorano prit son mal en patience, écoutant la fanfare des instruments de cuivre. La première épreuve n’avait pas encore commencé semblait-il.

Il sortit avec précaution deux toiles et son stylo à double mine. La première scène représentait l’arrivée de Katala et des deux autres Brolls, Latow et Debwe s’il se souvenait bien, après leur capture de rhinocéros. Il avait mis en valeur la force et l’héroïsme des trois chasseurs. La bête à corne devant Katala était imposante. Elidorano avait délibérément exagéré les proportions de la créature. Il trouvait la jeune Broll magnifique ainsi, blessée et couverte de bleus juchée sur un équidé en sueur dont les naseaux frémissaient encore.

La deuxième scène montrait Katala nue dans le chariot d’Alako. La fierté et la bravoure de la chasseuse s’étaient comme évaporées, éparpillant dans leur fuite les ultimes défenses spirituelles de la guerrière. Le voile opaque qui recouvrait son vrai visage était tombé, dissipant l’illusion vacillante qui n’avait plus lieu d’être. Elidorano voyait une toute autre personne sur cette toile. Une jeune femme à la fois simple et intrigante. Sur le petit tas d’habits, Elidorano avait ajouté un masque écarlate aux yeux de braise, dont la fine surface était parcourue de motifs délicats. Le faciès farouche tournait son regard bestial vers sa propriétaire. Une Katala fragile et fatiguée, presque vulnérable. Les meurtrissures, et sa blessure aux côtes étaient clairement visibles. Il avait retranscrit du mieux qu’il pouvait le maintien hésitant de la jeune femme, ses genoux chancelant, sa chevelure emmêlé dont des mèches exténuée venait s’appuyer sur la peau d’ébène.

Le dessin n’étant pas terminée, Elidorano profita de l’attente pour préciser les décors en arrière-plan.

-Ce sont des belles toiles que tu as là ! Tu les vends ?

Un Ruhon à l’épaisse tignasse et la barbe en bouc s’adressait à lui, un grand sourire aux lèvres.

Elidorano se rappela une scène d’il y a plusieurs genèses, quand il était encore un enfant. C’était un soir de la sanois verte, son père bourrait sa pipe tout en lui parlant. D’ordinaire à cette heure-ci il lui racontait divers mythes et histoires qu’il avait entendues durant ses voyages. Ceux qui évoquaient les héroïques combats de Drinad, les fantastiques sorciers de Luv-Yr, les puissants Ambulants de jadis, ou même les étranges machines à vapeur du royaume de Cyntia. Mais cette nuit-là son père avait l’esprit aux profondes maximes et aux paroles pleines de sagesse. D’un ton solennel il lui avait dit :

-Mon fils, aux yeux d’un Ambulant, tout s’achète et tout se vend. N’oublie jamais ça.

Par malheur sa mère était à portée d’ouïe. En authentique nordique elle avait arraché la pipe de la bouche de son mari et brisé celle-ci d’un coup sec, avant de disperser les morceaux.

-Tu n’auras qu’à t’en racheter une. avait-elle déclaré avant de quitter les lieux.

Elidorano avait alors entendu son père se corriger après être revenu de sa surprise.

-Sauf ta femme. Et ta famille. Enfin les enfants… légitimes. Tes enfants légitimes.

Puis il avait hoché gravement la tête pour ponctuer ses propos.

Bien sûr les dessins représentant Katala n’étaient que deux esquisses parmi d’autres, pourtant le jeune Ambulant n’avait curieusement aucune envie de s’en séparer. Aussi il grogna en direction du Ruhon moustachu et rangea ses précieuses toiles dans sa besace.

Quand il atteignit les gradins, il put voir la grande arène de sable qui avait été préparée. Celle-ci était délimitée par une haute rambarde en bois. Les gradins étaient aménagés pour qu’on n’ait aucun mal à suivre le déroulement des épreuves et pouvaient contenir plusieurs centaines de personnes. Parcourant la scène du regard, Elidorano repéra l’Esprit-lame qu’il avait rencontré la veille tout en haut sur le dernier banc, à l’écart des autres spectateurs. Le jeune homme rejoint la jeune femme et s’assit à côté d’elle.

-Je croyais que tu ne viendrais pas, Esprit-lame.

-J’ai dit que je ne participerai pas et non que je n’assisterai pas à la compétition. Tu peux m’appeler Khessia. Les Ruhons me donnent suffisamment de titre comme cela, nul besoin que les Ambulants s’y mettent.

Elidorano n’eut pas le temps de répondre car les trompettes bourdonnèrent puis grondèrent, informant le public que le spectacle allait commencer.

-Mesdames messieurs ! Habitants de Tomroe, Ruhons des autres seigneuries, Ambulants, Deziens et tout autre peuple représenté ici ! Vous êtes les bienvenus à la cinquante-neuvième fête de l’Ocalem ! Vous avez bien entendu, tous les peuples y compris les Lectavis sont bienvenus !

Des rires éclatèrent dans les gradins. Elidorano se félicita qu’Andreas ne soit pas dans la salle. Une telle boutade l’aurait fait beugler de rage. Le présentateur était habillé d’un curieux chapeau et d’une affreuse veste violette qui lui donnait l’air d’un bouffon.

-Veuillez applaudir le Majah Tomel Clattane !

Un vieil homme boiteux avança, s’appuyant sur une canne. Derrière lui, en plus du présentateur, se trouvaient plusieurs riches Ruhons et conseillers. Des gardes étaient également présents, portant cette fois une armure de couleur rouge. Cela signifiait qu’ils étaient assignés à la protection du Majah.

Un guerrier vêtu d’un manteau vert feuille détonnait du reste. Il était de taille moyenne et pas particulièrement large d’épaule, bien que dévoilant une musculature imposante. Le riche habit était posé sur ses épaules, les manches libres, comme si le guerrier craignait d’entraver ses bras. Le plus étrange étaient ses cheveux blanc neige qui tombaient sur ses épaules et son front comme des flèches. L’homme semblait sonder la foule, ses yeux perçaient avec acuité les spectateurs un par un. Et la foule le dévisageait en retour. Elidorano lui aussi était captivé par le guerrier, ses yeux comme aimantés, revenaient sans cesse se poser sur lui.

Malgré son âge, le Majah parla avec vigueur.

-Je te salue public. Je suis heureux de pouvoir t’annoncer que la compétition va commencer ! Mon Esprit-lame ici présent participera aux épreuves.

-Jikarai. souffla Khessia.

-Tu le connais ? demanda surpris Elidorano.

-C’est l’homme qui a tué mon père.

La voix de son interlocutrice était atone et sans émotions. Elle avait adopté un ton emprunté, comme désintéressé par la tournure que prenait la conversation. Elidorano adopta un air peiné.

-Je suis désolé.

-Ne le sois pas. Jikarai m’a rendu un grand service ce jour-là.

Perplexe, Elidorano attendit qu’elle poursuive. Mais l’Esprit-lame à côté de lui semblait penser que c’était suffisant. Le jeune Ambulant reporta son attention sur la loge, déçu.

Le Majah fit un geste en direction du guerrier aux cheveux blancs. Elidorano remarqua que le vieil homme avait une bague en acier à la main. Celle-ci scintillait discrètement, émettant une lueur rouge. L’Esprit-lame salua brièvement la foule, puis quitta la loge, certainement pour se joindre aux autres compétiteurs.

Elidorano comprit la stratégie du Majah. Si son garde du corps gagnait le tournoi, il montrerait sa force à tous les habitants de Tomroe. De plus, si le guerrier du culte de Naplot était vainqueur, n’était-ce pas un signe favorable de Naplot ? Les Ruhons étaient très croyant, cela pouvait marcher. Bien sûr cette logique n’était possible qu’à condition que l’Esprit-lame ressorte vainqueur de la compétition. S’il perdait, le Majah pouvait au contraire se discréditer. C’était un pari risqué.

Alors qu’il était en pleine réflexion, Elidorano se figea soudain. Son regard venait de se poser sur un bond vêtu d’une tunique à dentelles et dont la rapière pendant à sa ceinture avait pour pommeau une tête de serpent. Une délicieuse peur lui glaça le sang. S’il n’assistait pas à un tournoi, il aurait aussitôt sorti une de ses toiles pour détailler le gentilhomme. Mais ce n’était pas le moment.

Adossé contre une rampe d’escalier, le tueur semblait écouter avec attention les paroles du Majah et n’avait a priori pas d’intention belliqueuse. Elidorano ne repéra aucun de ses compagnons parmi les spectateurs. Le cultiste de Gener semblait seul.

La compétition commença avec la première épreuve qui consistait à couper un épais rondin de bois avec une hache. Le nombre d’essai était limité à quatre. Les participants se répartirent l’arène, chacun recevant une hache de bucheron.

Cette épreuve n’avait pas grand intérêt, c’était un simple test de force. Pourtant Elidorano ne put s’empêcher de détailler certains participants, impressionné. Un énorme Ruhon aux bras comme le rondin en face de lui, trancha le tronc d’un coup sec. L’Esprit-lame du Majah coupa le sien en deux coups nets. La plupart des participants se débarrassèrent du leur en trois ou quatre coups. Il repéra un métis Broll, un grand blond probablement nordique, un Ruhon avec une crête sur sa tête et un Déserteur du Soir.

Ce dernier intéressa beaucoup Elidorano. Il avait reconnu son appartenance à la légion des Déserteurs du Soir grâce à la marque au fer rouge sur son épaule, qui représentait la flamme de la rébellion, le symbole de la ville prince Kalagoliel. L’homme était assez âgé, il avait attaché ses cheveux gris en queue de cheval et avait conservé un haut sans manches, dévoilant ses muscles fins. Le soldat dû s’y prendre à quatre fois pour couper son tronçon, son corps luisant de sueur.

La deuxième épreuve était du tir à l’arc. Elle était divisée en deux parties. Les concurrents devaient au début décocher cinq flèches sur leur cible située à quatre-vingt mètres environ. Elidorano comprit instantanément que la difficulté était élevée. Il connaissait peu de Lectavis capables d’un tel coup, et même parmi les Brolls réussir un tir de ce genre était remarquable. Pourtant la plupart réussirent à placer au moins une flèche sur les cinq. Le Ruhon à la crête et le métis Broll en placèrent cinq chacun.

La deuxième partie consista à tirer sur des coupelles en céramiques lancées en l’air à bonne distance. Chaque archer avait le droit à cinq essais. Cette épreuve élimina un bon nombre de participants dont l’énorme Ruhon. Le Déserteur du Soir et l’Esprit-lame se qualifièrent de justesse. Elidorano remarqua à ce moment que le Ruhon à la crête utilisait un arc dont les extrémités pointaient dans le sens opposé au lanceur. Katala lui avait plusieurs fois décrit les différents types d’arc et leurs avantages, elle devenait intarissable quand il s’agissait de chasse. Si Elidorano se souvenait bien l’arme était un arc à contrecourbe. Les extrémités lors de la tension se courbaient dans l’autre sens. Lorsque le tireur relâchait la flèche celle-ci gagnait beaucoup en vitesse et en force mais perdait en précision. Pourtant, le Ruhon pulvérisa quatre assiettes sur les cinq.

Une brève pause eut lieu. Pendant laquelle Elidorano remarqua que le Majah s’était absenté, laissant le siège d’honneur vide. Le gentilhomme à la rapière n’était plus là également.

Ensuite vint une épreuve de course. Les concurrents étaient entravés par des chaînes aux pieds et portaient de lourds cylindres en plombs aux bras et aux jambes. Ce fut l’Esprit-lame qui arriva premier, suivi par le grand blond. Après ce fut le lancer de javelots. Le but était de planter l’arme le plus loin possible. Une distance limite étant requise. Le métis Broll, le Déserteur du Soir et l’Esprit-lame se distinguèrent tous trois lors des lancers.

L’avant dernière épreuve consistait à frapper le bouclier d’un mannequin en fer avec la pointe de sa lance sur un cheval lancé au galop. L’épreuve était bien plus complexe qu’elle ne le paraissait car le participant devait frapper deux fois le bouclier, à l’aller et au retour. Le mannequin se trouvait au milieu, ne portait qu’un bouclier à deux faces, de sorte qu’on pouvait le frapper d’un côté comme de l’autre. Le cavalier devait donc veiller à faire effectuer à ce que le mannequin ait effectué un demi-tour au total lors de l’impact. Ce qui nécessitait de bien doser sa force. Chaque concurrent avait droit à deux tentatives. Ce fut cette épreuve qui tria le plus les participants, ne laissant passer que quatre guerriers. Le Déserteur du Soir remporta haut la main la manche, réussissant à deux reprises sans le moindre effort.

Enfin arriva les fameux duels. Les concurrents restant étaient Jikarai, le Ruhon à la crête, le nordique et le légionnaire. Le tirage annonça l’ordre des affrontements, Jikarai commençant avec le Déserteur du Soir. Lentement le public fit silence quand les deux guerriers prirent place dans l’arène. Chacun se préparèrent en silence. C’était certainement le combat le plus attendu.

Le vieux légionnaire avait opté pour une armure en cuir complète qui lui couvrait même le cou. Un casque en métal sur lequel était peinte la flamme de la rébellion et des mitaines en cuir s’ajoutaient à la tenue. Il avait planté quatre javelines au sol, trois poignées d’épées dépassaient de son dos et deux dagues fixées à la jambe et au bras complétaient le matériel. Le Déserteur du Soir après cela s’échauffa rapidement.

L’Esprit-lame s’était mis torse nu et n’avait gardé que ses chausses et une courte tunique laissant un maximum de liberté à ses jambes. Il avait pour seule arme un grand bâton renforcé en métal terminé par des lames en acier. Le guerrier du culte de Naplot zébra deux fois l’air de son arme, traçant deux demi-cercles devant lui.

Elidorano voyant le preneur de pari à proximité lui fit signe d’approcher et misa son or sur le Déserteur du Soir. Après tout, autant qu’il s’amuse un peu.

-Tu vas perdre ton argent jeune Ambulant. lui dit Khessia.

Elidorano la dévisagea un moment. Elle paraissait détendue mais son regard montrait qu’elle était actuellement concentrée à ce qui se déroulait plus bas.

-Si tu es si sûre de la victoire de ton confrère, pourquoi ne paries tu pas ?

-Ce n’est pas le rôle d’un Esprit-lame de s’adonner à de telles pratiques.

Le jeune homme ressentit presque de la compassion. La guerrière ne devait pas beaucoup s’amuser. Sa vie était liée, même octroyée, à un esprit jumeau qu’elle ne connaissait pas. Toute sa vie elle devrait servir cette personne et elle devait en plus respecter les principes du dieu Naplot. L’Esprit-lame mourrait probablement au combat sans avoir eu le droit de boire une pinte d’alcool ou de s’adonner aux jeux. Tristes perspectives.

-Pardon ?

Elidorano se mordit la lèvre, il avait prononcé la dernière phrase à voix haute.

-Je me demandais comment tu pouvais être certaine de la victoire de Jikarai ?

Khessia haussa les épaules comme si la question était idiote.

-Il n’a pas son égal parmi les Esprit-lames. En fait il n’a probablement pas son égal dans les terres marchandes.

Le jeune Ambulant jura intérieurement. Il espérait que le vieux loup tiendrait le coup.

Comme pris d’une révélation, Elidorano regarda les deux combattants qui se défiaient du regard. C’était exactement ça. Le légionnaire de Kalagoliel lui faisait penser à un vieux loup plein d’expériences, vétéran de nombreuses batailles. L’Esprit-lame au service du Majah, au contraire, ressemblait à un fauve au fait de sa forme. Comme un litorac ou un de ces art-tigres qui vivaient dans le Vahara.

Elidorano remarqua que quelque chose clochait avec la peau de L’Esprit-lame. Elle était trop… lisse, trop polie. Jikarai était manifestement un combattant confirmé et il avait dû combattre à plusieurs reprises. Pourtant il ne portait aucune cicatrice ou trace de blessures. Pas la moindre imperfection non plus, bien qu’à cette distance Elidorano ne puisse s’en assurer.

-Que le combat commence ! dit le présentateur d’une voix aigüe et enjouée.

Sans perdre de temps, le légionnaire saisit par la hampe une de ses javelines et la projeta sur l’Esprit-lame.

Celui-ci l’esquiva sans difficultés apparentes, esquissant un pas sur le côté. Puis, Jikarai revint sur sa position initiale, au centre des deux demi-cercles.

Elidorano comprit, sidéré, qu’il n’avait pas l’intention de bouger.

L’Esprit-lame ne prit même pas la peine de se déplacer au second lancer. La javeline déchira le manteau de vent qui la séparait de sa cible, sifflant comme un sirocco dans la plaine. Elle frôla la tête du guerrier de Naplot de si près qu’Elidorano pensa un instant que l’homme était touché. Jusqu’à qu’un étrange claquement sec retentisse, se répétant avec régularité. Jikarai riait. Il se moquait ouvertement de son adversaire.

« Il le provoque. Il veut que le légionnaire perde son calme. » songea Elidorano.

Et ce serait certainement la fin si cela se produisait.

La troisième javeline n’attendit pas qu’il cesse de rire et fila comme une flèche vers le torse nu du guerrier. Cette fois il ne pouvait pas se contenter d’esquiver de la tête.

Il y eut comme un flottement. L’espace d’un instant la tête d’acier volait vers sa cible comme enragée, un instant plus tard la javeline s’était immobilisée, domptée par une bête plus dangereuse encore. La main gauche sur la hampe de la lance, l’Esprit-lame n’avait pas lâché son bâton de combat. D’un coup précis, il brisa l’arme de son adversaire en deux.

Elidorano retint son souffle. Le Déserteur du Soir s’était figé. Le légionnaire allait-il perdre ses moyens ? La quatrième javeline ferait-elle mouche ? Le soldat de Kalagoliel semblait avoir pris sa décision car il se saisit de la lance et… courut vers sa cible, se déplaçant avec une vigueur étonnante.

A mi-distance il propulsa son arme de jet sur l’Esprit-lame. Puis il bondit à l’intérieur du cercle de portée du bâton, vrillant sur lui-même pour augmenter sa vitesse. Son adversaire avait à peine eut le temps d’esquiver la javeline.

Les deux épées du Déserteur du Soir frappèrent avec force le bâton d’acier de Jakarai, faisant reculer le guerrier torse nu sur plusieurs pas. Elidorano se demanda brièvement quand le légionnaire avait trouvé le temps de dégainer deux de ses lames.

L’Esprit-lame était sorti de ses cercles.

Des vivats éclatèrent un peu partout dans la foule. Les gens se levant et applaudissaient l’action par centaines. Puis une grande clameur vibra dans toute la place principale, clamant le nom de son nouvel héro.

-Louarg ! Louarg ! Louarg !

Le message du vieux légionnaire était simple et compréhensible par tous les spectateurs.

« Ne me sous-estime pas. »

Les deux combattants se tournaient désormais autour, décrivant une spirale mortelle. Jikarai semblait sérieux désormais, se déplaçant comme une terrible créature qui vient de sortir d’un long sommeil. Ils se déplaçaient prudemment, semblant chercher une faille dans la posture de l’adversaire. Calant leur rythme sur l’autre, battant le sol tel deux aiguilles d’une même horloge mécanique. Deux aiguilles qui indubitablement finiraient par se rencontrer.

« Un vieux loup et un fauve. » C’était exactement ça pensa Elidorano. Le jeune Ambulant jeta un coup d’œil à l’Esprit-lame assise à côté de lui. Khessia était captivée par l’affrontement. Tout comme le reste du public.

Le vent s’était levé. Désormais il soulevait des nappes de sable partout sur le terrain, des bourrasques giflaient les deux guerriers et faisaient chuinter les lames au clair. Ceux-ci, imperturbables, guettaient une opportunité, leur attention entièrement concentrée sur l’autre aiguille qui se rapprochait.

Brusquement, une accalmie libéra le centre de l’arène des tourments du vent, le sable retombant mollement. La posture de Jikarai sembla se relâcher subitement. Sans hésiter, le Déserteur du Soir bondit à la rencontre de son adversaire, ses lames furieuses frappant et mordant le guerrier torse nu. Une multitude de coup plut sur l’Esprit-lame, chacune des épées du légionnaire cherchaient à déchiqueter la chair de l’ennemi, comme affamées. Et pour chacune des attaques, le bâton de Jikarai était là, déviant et parant, enveloppant son porteur comme une tempête protège son œil.

Puis l’Esprit-lame se retira soudain du combat, sautant en arrière la main levée en signe d’abandon.

La foule en fut muette de stupeur. Le présentateur, une fois remis de sa surprise interrompit le combat de sa détestable voix aigüe.

Khessia se crispa sur le banc.

-Il est touché !

Elidorano scruta Jikarai à la recherche d’une entaille quelconque, mais il ne distingua rien. Pas même une trace de sang. Pourtant l’Esprit-lame était tombé à genou et avait lâché son arme.

« Pourquoi ? Pourquoi a t-il abandonné ?»

La réponse vient à lui très simplement. À la manière d’un gong. Il crut au début que celui-ci annonçait la fin de l’affrontement. Puis aux visages surpris des spectateurs il comprit.

Le Majah était mort.

-Pourquoi ? Comment est-ce… ? Khessia semblait aussi désorientée que la plupart des gens autour d’eux. Et étrangement hésitante.

Elidorano eut un fin soupir. C’était pourtant évident. Il expliqua brièvement les conclusions qu’il venait de tirer à Katala.

-… Comment peux-tu être certain que ce sont les cultistes de Gener ? lui demanda l’Esprit-lame.

Ce n’était pas une certitude. Seulement trop de signes concordaient. La vérité était souvent sous leurs yeux, il suffisait juste de regarder. La logique faisait le reste, telle une route toute tracée menant aux portes de la compréhension.

-Cinq hommes armés jusqu’aux dents arrivent à Tomroe pendant l’Ocalem et ne participent ni ne s’intéressent au tournoi. Tu ne trouves pas cela étrange ? Ces cinq hommes sont en réalité des cultistes de Gener et vouent une haine féroce aux prêtres de Naplot. Le Majah, personnage le plus influent et puissant de Tomroe, est désigné pendant cette fête par les Esprit-lames. C’est la figure de proue du culte de Naplot dans la ville ! C’est comme agiter un fanion rouge devant un taureau en colère ! Tu m’as également dit que le siège des cultistes de Gener se trouvait en empire Dezan. Je trouve la destination un peu lointaine pour une simple visite de courtoisie ou des raisons personnelles. Ces hommes sont venus ici pour remplir une mission importante. Suffisamment importante pour que le culte envoie cinq tueurs expérimentés faisant partie de ses plus fervents serviteurs. Je ne dis pas que les assassins du Majah sont forcément nos individus, mais il y a une probabilité élevée pour que ce soit le cas.

Elidorano enchaîna, sentant qu’il avait gagné l’attention de son interlocutrice.

-Cela explique également leur comportement de la veille. Ils ne souhaitaient évidemment pas s’attaquer à un Esprit-lame de peur de trahir leur présence en ville ! Ils ont attendus que le tournoi commence pour passer à l’action. C’était l’occasion rêvée. Le Majah était constamment protégé par Jakarai, un redoutable combattant et un des meilleurs Esprit-lame, tu me l’as dit toi-même. Mais ils devaient se douter que pour cette raison, le molosse du Majah participerait à la compétition. Il ne restait plus qu’à trouver un moyen d’éloigner le Majah de la place principale, comme par exemple simuler un malaise. Toujours par exemple, le tueur à la rapière est allé présenter ses respects au Majah au début du tournoi comme le font tous les riches Ruhons. Le Majah intrigué par le personnage va lui poser quelques questions, s’intéresser à l’élégante épée du gentilhomme. Ce dernier par mégarde lui entaille le pouce en voulant lui présenter le fourreau. Sa lame est empoisonnée, le tour est joué. Ce n’est qu’une supposition, et le fait de savoir si c’est ainsi qu’ils ont réellement procédé importe peu. Le fait est qu’ils ont réussi leur coup et doivent déjà être hors de la ville à l’heure qu’il est.

Le jeune Ambulant reprit son souffle, guettant la réaction de Khessia. L’expression de l’Esprit-lame s’était assombrie au fur et à mesure qu’il parlait, et la jeune femme avait dans les yeux une lueur inquiétante.

-Et vers où seraient partis les tueurs selon toi ?

Elidorano n’eut pas besoin de réfléchir longtemps, par élimination il n’y avait qu’une seule réponse.

-Le sud-est. D’abord parce qu’ils retournent probablement en empire Dezan, leur mission étant accomplie. Ensuite parce que la demeure du Majah se trouve à proximité de la porte est de la ville. Il me semble raisonnable de supposer qu’ils se soient assurés de la mort du Ruhon même dans l’hypothèse d’un empoisonnement. Avec les évènements du centre-ville, la plupart des gardes à l’entrée de la cité ont été transférés ici. Ils n’ont pas dû avoir de problèmes pour sortir, même en cas de fermeture des portes. De là les tueurs ont dû emprunter la route menant à Tarem vers le sud. À leur place je resterai à la lisière de la forêt pour être plus prudents. Les nouvelles de l’assassinat du Majah peuvent circuler vite.

-Je vois. dit froidement Khessia.

L’Esprit-lame se dirigea vers la sortie des gradins. Elidorano voulut l’arrêter en lui saisissant la manche.

-Attends ! Tu ne comprends pas. Les portes sont fermées maintenant ! Et même si tu les rattrapais ils te tueraient.

La guerrière de Naplot se dégagea.

-Ne me touche pas. Ne me suis pas. siffla-t-elle, le regard mauvais.

Elidorano recula vivement, lui laissant le champ libre.

-Khessia ! Que comptes-tu faire ? dit le jeune Ambulant, faisant une dernière tentative.

-Couper la mauvaise herbe.

L’Esprit-lame partit sans un mot de plus.

« Tu vas mourir idiote ! Aussi sûr que l’œil de l’esprit monde se lèvera demain ! »

Mais il garda sa réflexion pour lui, se tournant vers l’arène pour voir l’évolution de la situation. Le présentateur était descendu dans l’arène pour donner une épaisse bourse remplie de pièce en or au Déserteur du Soir qui se prénommait Louarg et le féliciter encore pour sa victoire. Jikarai s’était éclipsé. Du coin de l’œil, Elidorano repéra le preneur de pari plus bas dans les gradins.

Quelque chose le dérangeait, comme une petite bête dans le coin de sa tête. Qu’était-ce ? Ah oui ! L’Esprit-lame lui avait sauvé la vie. Que faisaient les héros dans les contes déjà ? Ils courraient sauver la demoiselle en détresse. Eh bien il passait son tour. Elidorano irait quand même prier au temple de Naplot. Après tout si l’esprit pouvait faire quelque chose pour la jeune femme c’était bien maintenant.

Elidorano se demanda de combien pouvait être son gain. Les taux de victoire du légionnaire étaient faibles s’il se souvenait bien. À coup sûr il avait touché le gros lot !


Texte publié par Louarg, 25 septembre 2015 à 23h03
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