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Tome 1, Chapitre 11 « Chapitre 3, Partie 2 » Tome 1, Chapitre 11

Le soleil s’était couché quand Elidorano pu enfin franchir les portes de Tomroe. Une fois que les marchandises furent toutes déchargées et que le fameux registre eut dévoré tous leurs noms et possessions, chacun vaqua à ses occupations. Les musiciens comme Pweto se dirigèrent vers les tavernes les plus animées tout comme les prestidigitateurs. Ceux qui demain devraient se lever à la première heure pour vendre leurs produits étaient partis se loger et ne sortiraient pas cette nuit, trop occupé à planifier la journée de demain. Le Uo, après avoir donné des instructions précises aux Lectavis laissés en arrière et aux Ambulants, était parti se renseigner au sujet des candidats les plus prometteurs au poste de Majah. Il était bien sûr inutile de s’entretenir avec le Majah actuel au sujet de contrats commerciaux puisque ce dernier avait une forte probabilité de ne pas être au pouvoir demain. Le Candélabre Auguste Barnabé était allé visiter la bibliothèque principale, priant pour qu’elle soit encore ouverte à cette heure. D’autres Ambulants avaient décidé de profiter des festivités pour visiter la ville haute en couleur ce soir.

Quant à Elidorano… Il avait écopé de la garde d’Eldara et de trois autres enfants. Il se souvenait d’Emda qui jouait régulièrement avec sa petite soeur, les deux autres devant s’appeler respectivement Poko et Fadile. La noble tâche de nounou revenait habituellement à Ucobo, mais celui-ci étant absent son frère remplissait la fonction.

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Elidorano avait décidé d’aller au temple de Naplot où Marie avait été transférée. Il se dirigeait donc vers le nord de Tomroe, arpentant les pavements grossiers qui séparait les maisons couleur crème se trouvant de chaque côté de la route. Tomroe était une de ces villes vieilles et traditionnelles que l’on trouvait souvent à l’est des terres marchandes. Du bois de chêne, deux fenêtres et une porte, environ trois mètres de hauteur… Les habitations se ressemblaient toutes, allant jusqu’à arborer les même décorations pour la fête de l’Ocalem. Un tablier blanc était tendu devant chaque portique. Ce dernier signifiait que les Esprit-lames étaient invités à entrer pour chercher leur âme sœur. À cette heure cependant, beaucoup de gens étaient encore dehors, à profiter des musiques qui égayaient chaque quartier, à boire un verre à côté des buffets au centre-ville ou à danser sur la place principale.

Ils empruntèrent une ruelle à l’éclairage hésitant et au pavage édenté. Les longs murs ne portaient pas la couleur laiteuse habituelle mais un marron fade. Pour couronner le tout ce coin empestait, une rangée de poubelles plus ou moins fermées était alignée contre les murs. Changeant soudain d’avis, Elidorano rappela les enfants.

-Attendez. Finalement on va faire un détour. On n’est pas pressé.

Trop tard. Eldara, Emda et Poko avaient décidé de faire la course. Fadile, qui ne les avait pas suivi, se cramponnait à sa main, déclarant en avoir assez et qu’elle voulait faire demi-tour. Elidorano poussa un de ces profonds soupirs qu’il réservait pour les grandes occasions.

Bam. Un bruit mat retentit. Eldara avait heurté un grand gaillard chauve et s’était retrouvée à terre. L’individu, surpris, avait lâché sa bouteille d’alcool qui s’était brisée lors de la chute.

Poussant un juron, l’homme chauve saisit Eldara par la nuque et la souleva à bout de bras comme il l’aurait fait d’un sac à patates. Derrière le type Elidorano apercevait quatre autres silhouettes.

-Regarde ce que tu viens de faire sale vermine !

Rattrapant sa sœur, Elidorano s’interposa. Malgré le mauvais éclairage, il distinguait mieux les cinq hommes. Et le jeune homme ne put s’empêcher de reculer d’un pas, prit de frissons. Il n’avait pas affaire à des types éméchés ou à des petites crapules. Le grand chauve qui tenait sa sœur n’avait que trois doigts à la main gauche, une cicatrice lui zébrait le visage du front jusqu’à son oreille manquante. Il portait une armure en cuir clouté et une épaisse ceinture abritait une dague dentelée. Ses chausses étaient renforcées de métal et dissimulaient à moitié deux autres lames identiques. Tenues par des lanières de cuir, deux arbalètes de poing pendaient négligemment sur ses flancs. Enfin son dos n’était pas assez large pour dissimuler l’énorme masse d’arme qui y était attachée.

Elidorano déglutit péniblement. Sa sœur n’aurait pas pu bousculer une vieille dame pour changer ? Il détailla les quatre compagnons de la brute chauve. Ce n’était peut-être pas le pire au final. Le plus impressionnant était le type qui avait des lames de rasoir plantées en travers des joues. Rasé d’un côté, il possédait des cheveux gras et luisants de l’autre. Le guerrier était torse nu malgré la fraîcheur de la nuit, exhibant un tatouage représentant deux hommes et une coupe : l’un égorgeait l’autre, le sang tombant abondamment dans le calice. Le plus écœurant était que le dessin était tracé par du fil de fer. Elidorano pouvait voir les endroits où sa peau avait été recousue après avoir enfoncé la tige métallique.

Un autre avait des cheveux noirs si longs à l’avant qu’ils couvraient l’arête de son nez et ses yeux. Elidorano se demanda s’il y voyait quelque chose. Il portait dans son dos une grande chaîne dont les extrémités étaient chacune composées d’une barre d’acier surmontée d’une lame incurvée.

Le plus étonnant était le blond vêtu d’une chemise en lin, d’une tunique à dentelles de riche facture et d’une cape noire de qualité. Contrairement à ses compagnons il était rasé. Il portait des gants blancs et avait pour seule arme une élégante rapière à la ceinture dont la poignée était en forme de tête de cobra. Il aurait pu être un riche seigneur accompagné par ses gardes du corps, même si ceux-ci dénotaient un mauvais goût évident de leur employeur, à deux détails près. Le premier était l’horrible collection d’oreilles qu’il portait autour du cou. L’autre était le regard froid et sans pitié de l’escrimeur, si semblable aux regards de ses camarades.

Elidorano se promit de ne plus jamais se plaindre d’avoir la garde de sa sœur s’il s’en sortait. Il inspira profondément avant de parlementer.

-Excusez là c’est une enfant. Elle ne vous avait pas vu dans le noir et n’a pas pu vous éviter.

La brute chauve lâcha brusquement Eldara, portant son attention sur le jeune Ambulant. Sa sœur ne cria même pas de douleur en tombant de cette hauteur. Signe qu’elle était terrifiée. Tout comme les autres gamins devina Elidorano.

-C’est toi l’adulte responsable du lot ?

-Oui et je m’excuse pour…

La tête d’Elidorano heurta violemment le mur. Une douleur sourde se diffusa dans tout son corps. Le jeune homme n’avait pas vu le coup venir. Sa vision était floue et il ne parvenait plus à distinguer la brute chauve. Son front était humide. Comme quand il était couvert de sueur après une course à cheval. Sauf que ce n’était pas de l’eau salée…

Désormais Elidorano voyait son visage ensanglanté. Il avait les yeux hagards et la bouche tuméfiée. Etait-il déjà mort ? Une minute… non… il s’agissait de son reflet. Le jeune Ambulant se trouvait allongé par terre face à une flaque boueuse. Il voulut se relever mais ses jambes étaient prises de tremblements incontrôlés.

Un pied se posa sur sa nuque, plongeant sa tête dans l’eau boueuse.

-Cette bouteille valait plus que ta vie sale chien ! Alors je pense qu’en dédommagement je vais t’égorger ici et t’écouterais brailler comme un goret jusqu’à la fin. Qu’en dis-tu ? C’est assez honnête pour toi ?

Les lieux étaient si silencieux qu’Elidorano entendit le discret chuintement quand la brute sortit sa dague dentelée de son fourreau.

-Laisse tomber Pavlov. On a autre chose à faire. déclara un de ses compagnons d’une voix bourrue.

-J’ai dit que j’allais saigner ce type comme un cochon et je vais le faire !

Une main lui saisit les cheveux et lui releva brutalement la tête. Elidorano sentit le contact froid de l’acier contre sa gorge. Il nota que l’homme tenait la poignée avec trois doigts. Le chauve était donc gaucher. Elidorano se demanda vaguement pourquoi il se préoccupait d’un tel détail. Echappait-il à la terrible réalité de cette manière ? Avait-il peur ou observait-il la situation avec son détachement habituel ? Par exemple s’il se souvenait bien, selon la coutume dezienne, les mariés portaient un anneau à l’annuaire gauche. Peut-être était-il marié ? C’était grotesque. La vie était grotesque. Elidorano éclata d’un rire chaud et malade. Son cri sans joie et cynique était à la fois l’aveu et le rejet de son humanité. Et la douce folie qui l’envahissait aurait valu qu’il passe plusieurs heures sur une toile, à tenter de retranscrire cette euphorie.

Son hystérie l’emporta loin, très loin de la scène qui se déroulait à Tomroe. Comme un rêve dont il venait juste de se lasser.

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Quand Elidorano se réveilla il était allongé sur une paillasse dans une grande salle. Il se releva à demi, regardant autour de lui. Des matelas étaient disposés en rangée, abritant chacun des blessés ou malades. À sa gauche, remarqua le jeune homme, se trouvait un homme d’une trentaine d’année dont l’une des jambes avait été amputée au niveau de la cheville. Frissonnant, Elidorano détourna le regard. Cette pièce semblait servir de petit hôpital de fortune. S’il s’y trouvait cela signifiait que…

Elidorano toucha sa gorge et fut rassuré de ne détecter aucune trace de blessure. Par contre le dessus de sa tête était bandé. Le coup de la brute avait dû lui ouvrir le cuir chevelu.

-Ah tu es réveillé. Comment te sens-tu ?

Un prêtre le dévisageait avec attention. Il portait une toge blanche et par-dessus un haut en tissu sur lequel était cousu un œil vert symbole des prêtres de Naplot. Il devait être au temple donc.

-Beaucoup mieux. Où sont les enfants ? Il devait y avoir quatre gamins avec moi.

-Ah oui ! Ils attendent à côté. Ils s’inquiétaient pour toi mais cette salle n’était pas vraiment adaptée à des enfants.

Soulagé, Elidorano se détendit un peu. Il tenta de se rappeler ce qu’il s’était passé mais ses souvenirs s’arrêtaient au moment où le chauve décidait de l’égorger. Que s’était-il passé ensuite ? Le prêtre s’aperçut de sa confusion et lui répondit en souriant.

-Les brigands sont partis et ils ne reviendront pas ici rassures-toi. Cet endroit est sûr tu peux me croire.

Elidorano acquiesça. Cet endroit semblait paisible en dépit des dizaines de malades qui l’entouraient.

-Vous m’avez sauvé la vie et celles de mes compagnons, prêtre. Je vous remercie.

Son interlocuteur recula d’un pas, secouant la tête.

-Non non. Ce n’est pas moi qui t’ai ramené ici. Si tu dois remercier quelqu’un adresses toi à Khessia. C’est elle qui t’as porté jusqu’au temple. Ah mais reposes toi encore un instant rien ne presse.

-… Où sont les enfants ?

Elidorano se leva. Il parvenait à tenir debout malgré sa migraine et la faiblesse de ses membres. Il fit quelques mouvements hésitants. Finalement il était mieux rétabli qu’il le pensait.

-Dans le jardin. Prends au moins de quoi te couvrir. soupira le prêtre. Visiblement il semblait habitué aux caprices de ses patients.

Le jeune Ambulant obtempéra puis se dirigea vers les jardins extérieurs. Le visage effrayé de sa sœur lors de l’accident était encore frais dans sa tête. Il espérait qu’Eldara et ses camarades se soient remis de leur rencontre avec la brute chauve.

Elidorano déboucha dans le parc par un sentier de petits cailloux rouges. Deux longues rangées de cerisiers encadraient le chemin, recouvrant le sol de fruits rouges et noirs. Des lanternes étaient disposées par endroits, baignant les lieux d’une douce lueur. Des roses, des camélias, des tulipes et des hortensias dépassaient des carrés de terre qui leur étaient réservés, se groupant en bouquets multicolores.

Plus loin, un étang parsemé de nénuphars était encerclé par des roseaux. Autour de l’étendue d’eau, des grenouilles produisaient un concert de croassement, troublant la quiétude de la nuit. A la lumière d’une lanterne, Elidorano repéra le petit groupe d’enfants. Une prêtresse en tenue d’un vert émeraude se tenait sur un banc à proximité. Ce fut Emda qui le repéra le premier. Pointant l’arrivée du doigt, Emda se précipita à sa rencontre.

-Il est réveillé !

Eldara, Poko et Fadile accoururent, l’assiégeant de questions.

-Comment tu vas ?

-Tu as mal ?

-Le prêtre t’a soigné avec sa magie ?

Elidorano aurait bien voulu répondre s’il n’avait pas eu le souffle coupé quand Eldara lui avait bondit dessus. Finalement après une courte pause il répondit patiemment. Il allait bien, non il n’avait pas mal et non il s’était rétablit de lui-même. La blessure n’était pas si grave après tout. Malgré cela, pour une raison inconnue, sa sœur se mit à pleurer.

-J’ai cru que tu allais mourir dans la ruelle. lui dit finalement Eldara.

Elidorano éclata de rire.

-Oui moi aussi j’ai bien cru y passer.

Le jeune homme eut l’impression que les pleurs s’étaient intensifiés. Il se mordit la lèvre. Ce n’était peut-être pas la meilleure chose à dire en fin de compte.

« Qu’aurait fait Ucobo dans un cas pareil ? »

Elidorano se concentra un instant. Ah oui… D’un geste qui se voulait affectueux il ébouriffa les cheveux de sa sœur.

-Ne dis pas de bêtises je vais bien.

Quand les enfants furent calmés, Elidorano se tourna vers la prêtresse de Naplot qui les observait en silence. En plus de sa tunique, elle portait un anneau en métal à l’éclat bleuté et une épée sobre qui n’était manifestement pas décorative. Elle devait être âgée de plus de vingt genèses, peut-être vingt-cinq. Ses cheveux blonds étaient noués à l’arrière en chignon pas un ruban de la même couleur que ses yeux azur.

Elidorano s’approcha d’elle et s’inclina respectueusement.

-Merci de m’avoir sauvé Esprit-lame. Je te dois la vie.

Le jeune Ambulant avait vu juste. Il ne faisait aucun doute que la femme était un Esprit-lame, tout concordait, la lame, l’anneau luisant et la tunique émeraude. Le fait qu’il s’agisse de Khessia était une simple supposition, mais était hautement probable.

La guerrière de Naplot esquissa un sourire amical.

-J’ai seulement fait mon devoir. Lors de la fête de l’Ocalem, les rues ne sont pas sûres et c’est l’une des raisons pour lesquelles nous arpentons la ville le soir. Cependant je ne m’attendais pas à voir des cultistes de Gener ici, encore moins si près d’un temple de Naplot !

Intéressé, Elidorano reprit l’Esprit-lame.

-Les cultistes de Gener ?

-Oui. La plupart vivent dans l’empire Dezan, mais depuis peu beaucoup traversent la frontière et arpentent les terres marchandes. C’est un vrai problème. Ceux que tu as rencontrés font partie de l’ordre offensif du culte, la Main des Châtiments. Ce sont des fanatiques qui ont tué plus d’une fois au nom de leur dieu. À l’avenir tâche de les éviter.

Elidorano passa une main sur son visage, se souvenant des cinq individus patibulaires.

-Je ne me souviens pas de ce qui s’est passé après…

-Après ton fou rire ? glissa celle qui se prénommait Khessia.

-Hem. Oui.

-J’ai demandé au grand chauve de te relâcher. Il ne semblait pas enclin à m’obéir. Ça aurait pu mal tourner si l’homme à la rapière n’avait pas stoppé le chauve. Ils sont partis peu après. Je pense qu’ils ne souhaitaient pas s’attirer des problèmes avec le culte de Naplot dès leur entrée à Tomroe. Peut-être souhaitent-ils participer au tournoi de demain ?

Si c’était le cas Elidorano n’aimerait pas être à la place des concurrents. La compétition pouvait facilement virer à un bain de sang avec des gars comme ça.

-Et toi ? Tu comptes participer aux épreuves de demain ?

Après tout, les Esprit-lames étaient réputés pour être de redoutables combattants.

-Non. Je n’ai pas d’intérêt à m’inscrire.

Elidorano en fut étonné. Le gagnant obtenait une grasse récompense qui lui permettrait de vivre tranquillement pendant une genèse. De plus c’était un moyen rapide de se faire connaître : tout guerrier trouverait aisément du travail après s’être distingué lors de l’Ocalem. Pourtant l’Esprit-lame semblait sérieuse. Se rappelant soudain la raison de sa visite, il s’éclaircit la gorge.

-Nous étions venu pour voir une amie. Elle avait été envoyée ici car elle était atteinte d’un mauvais sort.

-La jeune femme pétrifiée en statue d’or ? David, un des prêtres guérisseur étudie le phénomène depuis quelques heures déjà. N’ayez pas trop d’espoir cependant je ne pense pas qu’il ait pu faire quoi que ce soit. Venez avec moi je vais vous y mener.

Elidorano et les enfants lui emboitèrent le pas en silence.


Texte publié par Louarg, 25 septembre 2015 à 22h54
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