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Tome 1, Chapitre 4 « Chapitre 1, Partie 4 » Tome 1, Chapitre 4

Partie 4

Lancer son cheval au trot lui procura le plus grand bien. Il n’y voyait pas assez pour aller plus vite mais il s’en moquait. Le seul fait de sentir l’encolure de sa monture tirer sur les rennes, ses genoux contre la peau de l’animal, cette sensation de vitesse quand un vent de face plaquait ses cheveux en arrière…

Aussi il fut presque triste quand il atteint ses amis. Ucobo conversait joyeusement avec Andreas, le Lectavis le plus loquace qu’ils aient eu le bonheur de rencontrer. Les deux compagnons l’accueillirent le sourire aux lèvres.

-Eli ! Andreas affirme qu’il se verra attablé à Justopo occupé à se gaver de canard confit et d’hydromel sous l’œil consterné des Ruhons !

-Cela me parait être une prédiction très raisonnable. sourit le jeune homme.

-J’espère pour ma part apprendre quelle sera la prochaine sublime créature qui partagera ma couche. souffla Ucobo sur le ton de la confidence.

Cette fois Elidorano partit dans un grand éclat de rire.

-Vous pourriez assister aux plus glorieuses des anciennes batailles ou découvrir ce que sera le royaume de Luv-Yr dans quelques centaines d’années ou même connaître l’endroit exact des joyaux cachés d’un richissime roi défunt, mais non. Vous préférez voir des choses qui viendront bien assez vite !

-Et puis –ajouta Andreas sur un ton malicieux- je peux déjà répondre à ta question Ucobo. Ce sera une villageoise d’Acali, le prochain lieu-dit sur notre route.

-Tu la rencontreras à la taverne du village selon toute probabilité. reprit Elidorano.

Ucodo afficha une mine ravi, comme si cette possibilité ne lui avait jamais traversé l’esprit.

-Et toi Eli, à quoi espères-tu assister ? relança son frère.

Ce fut au tour du jeune homme d’être surpris. A vrai dire il n’y avait pas vraiment réfléchi, trop occupé à contempler les impressionnants Veilleurs. Que voulait-il voir ? Il n’en avait pas la moindre idée.

-Le début d’une aventure. répliqua-t-il tout sourire.

C’était une expression en vogue dans le trio qu’ils utilisaient à chacune des fois qu’ils partaient en excursion sans but particulier.

Leurs chevaux fendirent la brume pendant une bonne quinzaine de minutes avant qu’ils puissent apercevoir quelque chose. Puis la frontière jaillit de nulle part sous leurs yeux ébahis.

L’Eldlialtel, les Lèvres du Rêve, l’Aez-tè-ort, la Voute aux mille Couleurs ou l’Antre des Devins, qu’importe le nom qu’on lui donnait, la chose qui se dressait devant eux était des plus singulières.

Une orgie de couleurs toutes plus chatoyantes qui dansaient sous leurs yeux, exhibant un panel allant des teintes les plus sauvages aux plus douces. Les myriades de couleurs qui se regroupaient ondulaient en groupe, formant des petites mosaïques sur le mur intangible. Puis, ce qui n’était alors qu’un vaste fouillis de tons ondoya un instant et s’assembla en mélanges plus singuliers encore.

Mais cette fois, Elidorano distinguait des images sur l’immense fresque qui tutoyait le ciel. Il se vit plus jeune, il aperçut son frère aussi, ses parents. Il reconnut sa rencontre avec le Candélabre. Ou ce jour unique dans le Lac des Illusions à An-Alaz. Le jeune homme frissonna à mesure que les étranges couleurs se réunissaient, chacune lui remémorant un souvenir qui lui était cher.

-Par la croupe d’Ura ! J’aurais préféré que vous n’assistiez pas à ça ! lança Ucodo à sa gauche.

Elidorano tourna un instant la tête en direction de son frère pour l’interroger, mais le paysage sur ses flancs se brouillait maintenant, tournoyant comme une poignée de siroccos à tailles variables. Bientôt, il fut encerclé de siphons aux multiples couleurs. Les tourbillons avaient quelque chose d’hypnotique, les facettes de leur surface iridescente rivalisaient de teintes vives et insolentes. Le manège auquel se prêtaient les parois de l’Eldlialtel accrochait son regard aussi sûrement qu’un hameçon se jouait d’un poisson.

Puis la majestueuse démonstration cessa abruptement, les filets multicolores adoptèrent une structure laiteuse d’un violet pâle. Elidorano sentit son pouls ralentir à mesure que les nuances autour de lui s’effaçaient. Sans savoir sur quoi il marchait, le jeune homme poursuivit son avancée. Son père l’avait prévenu que le temps n’avait pas la même prise sur les choses ici que dans la réalité. Le seul impératif à respecter une fois dans l’Eldlialtel était de marcher quoi qu’il advienne.

Pourtant, sa détermination en fut pour ses frais. A peine avait-il accomplit quelques enjambées que son horizon se dilata puis explosa en centaines de filaments pour laisser la place à… une rivière. Il se trouvait face à un cours d’eau assez tumultueux. Des rochers sur sa gauche lui couvraient l’amont, une étendue d’herbe verdoyante se dressait sur son chemin. Elidorano la franchit sans hésiter. Il sentait la flore se plier sous son poids et les brins de verdure lui chatouiller la plante des pieds.

Surpris, le jeune homme remarqua qu’il ne portait pas de chaussure. Il avait dû les déposer quelque part, même s’il n’en avait pas le souvenir. La rivière était proche maintenant. Il entendait les clapotis de l’eau, le vent qui soufflait doucement contre sa tempe.

Elidorano se figea. Venait-il d’entendre quelqu’un crier ? Il tendit l’oreille un instant sans résultat. Peut-être n’était-ce rien. Ce lieu semblait si paisible.

Pourtant, il y avait quelque chose d’irréel dans la scène à laquelle il assistait. Un étrange bruit sourd retentissait régulièrement, comme ces petits tambours dont jouaient parfois les Brolls, mais aucun oiseau ne chantait, aucun grillon dans les herbes pour striduler, aucun bruissement autour de lui pour indiquer la présence de rongeurs.

Le lieu suintait l’absence de vie, en dépit de cet étrange tamtam que pourrait produire un martinet contre un bois dense et l’eau claire de la rivière qui paraissait à la température idéale pour une baignade. Elidorano s’arrêta sur la berge. En fait, de la vapeur jaillissait en sifflant des flots transparents. L’eau était peut-être un peu trop chaude.

Curieux, il trempa une main, et confirma ses impressions : l’eau était chaude, presque brûlante. Et ce bruit qui tonnait toujours, comme un battement de cœur, imperturbable à toute distraction.

Elidorano se releva pour sonder les alentours, mais le décor se flouta et vacilla un moment avant de disparaître.

Il se trouvait désormais en pleine nuit. La blancheur fantomatique de Vaacholos et les pâles lueurs des torches à proximité n’éclairaient pas suffisamment la scène pour clarifier la situation, mais donnaient assez de contraste pour que s’installe un jeu d’ombres des plus angoissants. Le jeune homme percevait qu’une discussion avait lieu, mais les paroles étaient trop indistinctes pour qu’il puisse en saisir le sens. Face à lui se tenait une cage en bois épais dont la fenêtre était traversée par des barreaux métalliques. L’étrange structure s’apparentait à une prison, mais l’intérieur étant plongé dans l’obscurité il ne pouvait voir qu’est-ce qu’elle abritait.

Elidorano se surprit à tendre la main au travers des barreaux. Aussitôt deux grosses pattes rugueuses s’en saisirent. Etonnement, le jeune homme ne résista pas, gardant la paume ouverte. Soudain il sentit que son interlocuteur y déposait un objet, avant de retirer ses mains brusquement. Avant qu’Elidorano ou plutôt son sosie ne referme les doigts, il entraperçut pendant un bref instant ce qu’il tenait.

Une pierre à l’éclat écarlate semblable à celui d’un rubis. Mais il savait pertinemment qu’il n’en était rien.

Avant qu’il puisse noter les détails du lieu, son horizon fut une nouvelle fois avalé par une brutale distorsion. Le jeune homme faisait maintenant face à un paysage désertique qui s’étendait aussi loin que portait son regard. La température à la fois douce et fraîche indiquait que c’était le matin. Il pleurait. Sans en connaître la raison, il se doutait que ses larmes étaient liées à ce qui se trouvait face à lui. Malheureusement, ses yeux étaient trop embués pour qu’il puisse discerner autre chose qu’un sol doré et craquelé ainsi qu’une tache noire qui s’amincissait peu à peu.

Il lui était impossible de se mouvoir ou de simplement s’essuyer les yeux. Elidorano nota avec inquiétude que ses possibilités d’interaction avec l’environnement décroissaient au fur et à mesure que les visions s’enchainaient.

A nouveau il changea de lieu. Cette fois le soir approchait. Une troupe s’était approchée pour assister à un événement. Des bougies étaient disposées en cercle au centre duquel dansait un homme torse nu, réalisant des prouesses à l’aide de ses bâtons enflammés. Pourtant ce n’était pas ce qui l’intéressait semblait-il. Le jeune homme tourna la tête malgré lui en direction d’un coin de l’assemblée. Là-bas se trouvait une jeune femme dont la chevelure virevoltait à la manière d’un feu follet, l’éclaboussant de reflets roux. Prenant conscience qu’elle était observée, l’inconnue releva la tête et soutint son regard un bref instant. Lui laissant l’éclat vif et chaud de ses yeux en souvenir… avant que la scène se torde puis se déchire.

Les lambeaux restant fusionnèrent et s’assemblèrent en un décor sombre et sinistre. Cette fois il ne se trouvait même plus dans son corps d’origine. Son esprit adoptait une forme vague et translucide. Immatériel, il flottait au-dessus de la pièce tel un fantôme. Il situait la scène à l’intérieur d’une maison. Les rideaux étaient tirés et presque aucun rayon du soleil ne filtrait. Seule une brique que le temps avait fissurée et effritée laissait passer une raie de lumière dans la salle. Deux personnes s’y trouvaient.

L’une était enveloppée dans un manteau obscur, noir comme une nuit sans lunes que même les étoiles auraient désertée. Son visage dissimulé, on ne distinguait de lui que la pâleur de la gorge et les mains blafardes. Le deuxième au fond de la pièce n’était même pas visible, seuls des sanglots rauques attestaient de sa présence. Le mystérieux inconnu qui se tenait droit lâcha quelque chose. L’objet chuta sur le sol et roula. Quand il traversa le fin pinceau de lumière, Elidorano se rendit compte qu’il s’agissait d’un trognon de pomme.

Les alentours ondulèrent et grésillèrent encore avant de se déformer. Avec la force de l’habitude, le jeune homme se contenta de se laisser porter. Il déboucha dans une espèce de grand hall. Toujours dans sa forme éthérée, il s’aperçut qu’il n’y avait qu’un seul homme dans la vaste salle. Ce devait être une personne importante car il était assis sur un massif trône en marbre. Au début rien ne se passait, l’inconnu se contentait de sonder les environs. Puis il tourna la tête dans sa direction, et après quelques secondes éclata de rire. Malgré son air amusé, son ton n’en restait pas moins autoritaire.

-Ah tu es là ! Approches donc que je te voie de plus près.

Timidement, Elidorano vola tant bien que mal au travers de ce qui s’apparentait à une immense nef, avant d’atterrir en face de l’étranger.

Le supposé-roi le jaugea du regard, semblant l’évaluer selon des critères que seule Unifaw connaissait.

-Je me disais bien que tu n’étais pas Dezien. Pas Eamelien pour un sou non plus. Peut-être Cyntien ? Je chauffe ? Ne me dis pas que tu es une de ces saletés de Ruhon !

-Ambulant, je suis un Ambulant. l’informa Elidorano après une hésitation.

-C’est déjà mieux qu’un Ruhon ! Pas parfait non plus hélas… Vous et votre curiosité à deux sous… Je parie que c’est elle qui t’as mise dans ce pétrin !

Le jeune homme fronça des sourcils.

-Quel pétrin ? Je traversais juste l’Eldlialtel et…

-Oui, oui ! le coupa l’inconnu. Et tu as voulu en savoir plus et plus encore… Epargne moi les excuses à trois sous veux-tu ? De toute manière cela n’a aucune importance car pour le moment tu es avec moi. Comment t’appelles-tu ?

-Elidorano. bredouilla-t-il, désarçonné par le lunatique personnage à qui il avait affaire.

-Sais-tu que tu es mon débiteur ? Sais-tu que tu me dois trente ans de ma vie Elidorano ?

-Je ne comprends rien à ce que vous dîtes. répondit le jeune homme exaspéré.

Que lui voulait donc cet inconnu ?

-Ce n’est pas grave. J’ai l’habitude. Attends.

Le noble étranger plissa le front avant de reprendre :

-Quelqu’un te cherche tu sais ? Je vais tacher de faire vite. Je tiens d’abord à te dire que même si tu es un Ambulant, cela m’a fait plaisir de te rencontrer. déclara-t-il solennellement.

-Eh bien… merci.

Elidorano lui adressa une translucide courbette à tout hasard.

-Quand tu seras prêt, viens me rejoindre au Mont des Boursouflures. Je t’y attendrais.

Le jeune homme prit à nouveau une mine perplexe.

-Je ne connais pas ce lieu.

-Patience ! N’as-tu pas écouté ce que je t’ai dit ? Quand tu seras prêt, tu sauras où me trouver Elidorano !

Sur ces mots la salle vola en éclat.


Texte publié par Louarg, 23 septembre 2015 à 17h50
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