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Partie 2

-Tu étais parti chasser, Eli ?

Le jeune homme dissimula sa surprise derrière un haussement d’épaule magistral. Non, il n’était pas parti chasser bien évidemment. Autrement il aurait eu la sagesse de prendre autre chose qu’une planche, un stylet et des toiles. Et la brunette aux cheveux courts qui lui faisait face le savait pertinemment.

Cependant il ne put s’empêcher de lorgner sa sœur quand elle lui tourna le dos. Eldara n’avait passé que huit genèses, mais elle possédait déjà un caractère bien trempé. Et depuis quelques temps, adoptait une attitude des plus troublantes. Du reste, il ne pouvait que constater le malheureux impact de la fréquentation régulière d’un personnage tel que le Candélabre Auguste Barnabé ou Barné pour les intimes.

Ce dernier se trouvait d’ailleurs sur le même Kew que lui, menant une discussion animée avec Alako une Ambulante réputée pour son étonnant stock d’épices, d’herbes en tout genre et même de graines de café. A côté d’eux se trouvaient Wnu avec ses gri-gris fétiches sur les genoux et le vieux Uwko qui à force de tomber de cheval dans sa jeunesse, n’avait plus toute sa tête. Eldara était déjà en pleine partie de Mandeïlon avec Pweto le flutiste de la troupe.

Le Kew, c’était un de ces énormes chariots sur lequel il se trouvait. Il s’étendait sur quinze mètres en largeur et plus d'une vingtaine en longueur. Un solide bois de chêne importé de Luv-Yr composait le squelette du Kew, bien qu’une grande partie des roues (le moyeu et la jante pour ce qu’en savait Elidorano) et les essieux soient en métal. Puis les parois de la machine étaient enduites de résines pour l’étanchéité. Des peaux de bête rendaient l’habitat plus confortable. Au besoin, une toile pouvait même recouvrir l’immense chariot et les protéger des rafales ou des averses. Sur les côtés se trouvaient plusieurs anneaux utilisés pour rattacher les montures au Kew. Ce dernier était tracté par ce que les Ambulants nommaient des mufleurs. C’étaient d’énormes bovins aux longs poils blancs, au nez complètement retroussé et dotés chacun d’une paire de défenses recourbées sur elles-mêmes. Surtout, ils dominaient leurs cousins de plusieurs mètres au garrot. Leur solide ossature et leur force remarquable leur permettaient de tracter à eux seuls le Kew sans difficultés.

Elidorano détailla le Convoi du regard. Tentant de repérer les autres membres de sa famille parmi la bonne dizaine de Kew, la quantité de Brolls qui talonnaient leurs dangereuses montures avec un enthousiasme débordant, tant et si bien qu’un rideau de poussière flottait continuellement dans l’air. Et puis une bonne cinquantaine de Lectavis qui lézardaient à bonne distance des mufleurs, échangeant les dernières blagues salaces du moment ou leur profond désarroi devant la réserve d’eau de vie qui diminuait.

Leur troupe n’était pas la plus grande, mais elle s’inscrivait dans la moyenne des Convois : les groupes d’Ambulants. Chaque Convoi possédait un chef, le Uo. En vérité le Uo ne dirigeait pas réellement la troupe –de fait les Ambulants étaient relativement autonomes– mais son rôle se cantonnait habituellement à répéter une destination (fixée la veille au coin du feu) toutes les heures, à se lever plus tôt que les autres et à servir de porte-parole lors de tensions diplomatiques avec les Ruhons par exemple.

Aussi Elidorano n’enviait pas Ecalo. Au mieux il admirait le Uo pour ses qualités de chef. A savoir, battre tout le monde au mandeïlon : le jeu le plus en vogue parmi les Ambulants, convaincre ses compagnons du bien-fondé de sa réflexion avec des arguments branlants et avoir suffisamment d’humour pour régler une mésentente commerciale sans en venir aux bras.

Si Elidorano n’apercevait ni son père ni sa mère, son frère était aisé à repérer : il menait une discussion animée avec une grappe de Lectavis qui portait sur le ragout de ce soir et sur la quantité maximale qu’il comptait ingérer.

Ces derniers, avec la chaleur, avaient opté pour d’amples tuniques. Certains Lectavis étaient même allés jusqu’à raccourcir leurs manches. Ils ne s’étaient cependant séparés ni de leurs étranges cimeterres, ni de leur arrogance.

Droits comme des piquets et fiers comme des paons, ils encadraient le Convoi avec une décontraction toute calculée. Leur chef, un ancien commandant des Déserteurs du Soir, se trouvait certainement en tête du Convoi avec Ecalo, quelques autres Ambulants ainsi qu’Owabel, la Première Lance.

Les Brolls, étranges hommes à la peau aussi noire qu’une pierre de jais qu’il avait appris à connaître au fil des sanois, étaient eux aussi très nombreux. Tandis que les jeunes, les vieillards et les femmes enceintes demeuraient sur des chariots en compagnies des Ambulants, la plupart des Brolls chevauchaient en bande, leurs lances dressées verticalement sur les flancs des équidés. Ils arboraient de nombreuses boucles d’oreille qui indiquaient leurs prouesses à la chasse.

Les Bawe, la crème des guerriers Brolls, juchés sur leurs terribles montures, des rhinocéros qu’ils étaient parvenus à domestiquer par des moyens qu’Unifaw seule connaissait, déambulaient l’œil vif et terrible, sondant les environs à la recherche d’une bande de pillard ou d’un troupeau de gibier à chasser. De fines javelines aux hampes en fer, parfois en acier, pendaient négligemment sur les côtés. S’ils étaient torse nus, ils arboraient toujours leurs boucliers singuliers en peau de rhinocéros. A leur ceinture pendaient des bolas à l’efficacité redoutable. Leurs traits conservaient, malgré la particularité de cette journée, leur impassibilité coutumière.

Du reste, les Ambulants s’habillaient également plus légèrement depuis le début de la sanois chaude. Cela faisait maintenant un dizaine de jours que la température avait considérablement grimpée à mesure qu’ils s’approchaient de l’Eldlialtel.

Et aux dernières nouvelles ils l’atteindraient en fin d’après-midi. Chose qu’Elidorano attendait avec impatience. D’autant plus que c’était la première fois qu’il la traverserait.

Un coussin tomba par terre avec un bruit doux. Bientôt suivit par un postérieur avide de gouter à ce don des Esprits. Des jambes usées vinrent s’entrecroiser sous son nez, sous un canon de gémissements orchestré par l’ensemble des articulations du vieillard qui lui faisait désormais face. Le Candélabre Auguste Barnabé semblait subir de plein fouet la récente canicule. La maigre moquette qui recouvrait son crâne tanné par le soleil s’était aplatie, comme épuisée. Des gouttes d’eau salées vagabondaient librement sur le front large du vieil homme, la grande majorité se perdant bon grés mal grés dans les épaisses broussailles grises qui délimitaient les arcades sourcilières. Cependant, des perles de sueur plus exploratrices suivaient l’arête presque concave du nez ou les saillies émergente des pommettes du propriétaire avant de s’égarer dans l’impressionnant maquis qui encerclait la bouche. Chose que ne semblait absolument pas supporter le propriétaire, qui venait chasser les gouttes les plus téméraires pour les projeter à bonne distance de sa personne.

-Alors ? demanda le Candélabre sans préambule.

Le jeune homme hésita.

-Qu’est-ce qui te fais dire que je viens de vivre une aventure passionnante ?

-Le dos de ton veston tout sale. se moqua Barné.

Elidorano capitula. De toute manière le vieillard ne lâcherait pas facilement le morceau maintenant qu’il l’avait flairé.

-Tu te rappelles du mythe sur les arbres orgueilleux ? Avec les Ourkkha, les esprits du bien…

Le Candélabre hocha la tête et se saisit non sans hâte de la toile que le jeune homme lui tendait.

-Sous l’œil de l’esprit monde, ce truc y ressemble fichtrement ! lança le vieil homme, pas plus impressionné que ça.

-C’est ce que je me suis dit. Et la gemme, si tu avais vu la gemme… je n’en ai jamais observé de pareille. Elle doit valoir son pesant d’or, j’en mettrais ma main à couper !

-On dirait un rubis. Quoique plus transparent… la teinte est bien plus vive pour que ce soit du quartz rose en tout cas.

Elidorano oscilla de la tête, il s’était déjà fait ces réflexions. A vrai dire il avait espéré que le Candélabre puisse apporter plus de précisions. La pierre était de taille moyenne mais luisait comme un petit soleil sur la tête de la créature. Chose qu’il n’avait pas pu bien représenter sur son portrait. Et puis il y avait quelque chose de plus. Cette fumée couleur brique, comme constituée de minuscules grains de jaspe, qui brassait par moment l’intérieur de la gemme. Il aurait même juré avoir vu la pierre changer de teinte par moment, optant pour un rouge plus vif ou un orange plus clair.

Ayant terminé son examen, Barné lui rendit la toile tout en arborant une expression joviale.

-Dis-moi Eli, que sais-tu sur l’Eldlialtel exactement ?

Le jeune homme se tapota la base du menton à l’aide de l’index et du majeur tandis qu’il réfléchissait.

-C’est la colonne vertébrale de l’esprit monde. Enfin l’Eldlialtel n’a pas de réelle consistance physique, elle se dresse en travers de la terre des marchands, du royaume de Cyntia et même de la mer des Soupirs comme un mur intangible aux multiples couleurs.

-Ça c’est ce que tu as lu. Car tu n’as jamais vu l’Eldlialtel mon garçon ! Un vrai feu d’artifice de tons plus chatoyants les uns que les autres. Même les plus grands artificiers de Cyntia en restent bouche bée ! lança le Candélabre, enthousiaste.

-Je continue ou tu prends la relève ? siffla Elidorano, agacé.

La réponse de son ami se perdit dans les airs, couverte par un son grave semblable à une avalanche. Le mystérieux éboulis dégringola toute une octave avant de se stabiliser sur une note gutturale. Le timbre sourd retentissait avec force, grondant avec une démoniaque régularité. Comme si la monstrueuse cloche qui produisait un tel son était battue en cadence à la seconde près, répétant indéfiniment la même funèbre mélodie.

Tandis qu’Elidorano écoutait interloqué, Barné claqua des mains d’un air ravi.

-Qu’est-ce que c’est ? demanda Eldara.

A l’évidence la question s’adressait au Candélabre, mais ce fut Pweto qui répondit le premier.

-L’appel du Chien de Feu. Il souffle dans le cor depuis presque deux mille genèses. On dit que même après tout ce temps, les descendants Veldaars se tapissent apeurés dans leurs abris sous la terre à ce son.

Ainsi il ne s’était pas trompé. C’était bien le souffle de Driodrinil Vened Darezan qui grondait comme le tonnerre. Un être mort depuis des siècles mais que l’histoire n’avait jamais oublié. Car on n’oublie pas celui qui a rassemblé l’ensemble des siens en terre des Drinad puis repoussé les troupes Veldaariennes pendant toute une décennie lors des Amers Conflits. Elidorano se souvient des impressionnants monuments en son honneur en Cyntia, ou à Kalagoliel. Une fois par genèse, les Lectavis fêtaient sa victoire contre le Seigneur des Rampants.

Le rugissement du Chien de Feu tonna pendant près d’une heure sans qu’ils ne distinguent rien de plus qu’une large tâche grisâtre à l’horizon. Cependant l’agitation au sein du Convoi était palpable. Les Ambulants avaient posé leurs instruments et ceux qui jouaient au mandeïlon dressaient régulièrement la tête pour tenter d’apercevoir le héros Drinad.

Les mufleurs s’agitaient de plus en plus à mesure que le grondement prenait de l’ampleur, tout comme les chevaux que les Lectavis peinaient à maîtriser. Les Bawe, nerveux, quadrillaient le secteur avec plus de zèle que d’habitude.

Elidorano vit que son frère était parti vers la tête du Convoi, sûrement brulant de curiosité à l’idée de voir les Veilleurs.

Les Veilleurs, c’était ce qu’il restait de l’antique Akalow, les Vertèbres de l’esprit-monde. L’Akalow était à l’origine une immense chaîne de montagne qui emprisonnait l’Eldlialtel lors des premiers instants de Leeri. Puis celle-ci s’était mystérieusement brisée lors du règne des Ordateurs, il y a des millénaires de cela, mettant à nue la colonne vertébrale de l’esprit-monde : l’Eldlialtel.

Certains explorateurs avaient même avancé que l’on pouvait trouver des traces de l’Akalow sous l’eau, et que des monts sous-marins s’élevaient sur plusieurs milliers de mètres de hauteur là où l’Eldlialtel traversait la mer des Soupirs.

-Ca y est ! Ils sont là regardez !


Texte publié par Louarg, 23 septembre 2015 à 17h44
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