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Tome 1, Chapitre 68 « LXVII - Un ultime espoir - troisième mouvement » Tome 1, Chapitre 68
Angelus resta un moment immobile et silencieux, même s'il devait être parfaitement visible. La brillance naturelle des Anges ne permettait pas à l'obscurité de les avaler. Malgré tout, les deux hommes ignoraient toujours sa présence et discutaient à voix basse, d'un ton urgent ; il était hélas trop loin pour comprendre leurs paroles. Il savait juste qu'il devait attirer l'attention de Pier, mais comment y parvenir sans se signaler en même temps au seigneur Arol ?
    
    Il avança d'un pas... un glissement, un frémissement... guère plus, mais suffisant pour que le maître de la forteresse sursaute violemment et se retourne. Son visage rond, forme pâle dans la pénombre, blêmit encore :
    
    « Toi... bafouilla-t-il. Que fais-tu ici ? Pier, ce n'est pas toi qui... »
    
    L'angelier ne savait visiblement que dire. Même s'il avait pu expliquer au seigneur qu'il ne courait aucun danger, cela n'aurait probablement rien changé. La terreur que l'homme éprouvait face aux Anges émiettait sa raison, jusqu'aux tréfonds de sa conscience. Il recula précipitamment ; pourtant, Angelus s'était figé et n'avait pas bougé d'une plume.
    
    Pier se tourna vers lui pour le retenir, mais sa main, en accrochant la tunique du seigneur, le paniqua encore davantage. Arol vacilla au bord du gouffre ; le fin lainage se déchira entre les doigts de l'angelier. Le maître de Col d'Argent bascula, sombrant vers le vide et la pénombre.
    
    Angelus ne s'entendit pas crier... ou plutôt, il ne réalisa pas qu'il l'avait fait.
    
    Comme en un éclair fulgurant dans la nuit de la caverne, il vit tomber avec l'homme tous ses espoirs, ceux des Anges et ceux des humains... sans même comprendre ce qu'il faisait, il se précipita et, étendant ses ailes, plongea dans l'encre impénétrable devant lui.
    
    Il chuta pendant une éternité, à peine freiné par ses plumes. Autour de lui régnaient une pénombre et un silence absolus. Il pouvait sentir le léger tiraillement dans son aile blessée, mais toutes ses sensations étaient comme engourdies. Il n'avait aucune idée de l'endroit où pouvait se trouver Arol... et pourtant...
    
    Pourtant, il perçut sa présence, même si faiblement. Il aurait dû tomber comme une pierre, et cependant il flottait, tout comme l'ange, comme si le temps était ralenti...
    
    « Arol ! »
    
    Il ne reconnut pas sa propre voix... Elle sonnait bien trop grave, bien trop sonore.
    
    La lumière perça les ténèbres, comme un éclair qui, au lieu de disparaître après avoir brièvement marqué son passage dans les cieux, continuait de tout illuminer avec une clarté aveuglante : la paroi de roche, le plafond au-dessus de lui et même le fond lointain du gouffre, où elle transformait en trait de feu la rivière souterraine qui y coulait...
    
    « Seigneur Arol »
    
    Même dans cet étrange temps suspendu, l'homme tombait trop vite. Angelus plongea la tête la première, repliant ses ailes le long de son dos, en piqué comme un rapace fonçant sur sa proie. Son bras se tendit vers le seigneur, jusqu'à l'effleurer du bout des doigts ; il pouvait lire l'abjecte terreur dans ses yeux lavés de toute couleur par la lumière.
    
    Angelus se raidit davantage, pour rendre son corps encore plus effilé. Enfin, sa main se referma autour du poignet d'Arol. Il se redressa aussitôt, ouvrant ses ailes pour freiner la chute ; mais elles restaient celles d'un jeune ange, trop petites pour porter le poids d'un homme en plus du sien. Le seigneur l'attirait vers le bas, inexorablement.
    
    Il volait de toutes ses forces, tirant autant que possible sur ses os, ses tendons, indifférent à la douleur que lui provoquait cet effort. Il donna tout ce qu'il avait en lui, de force et d'abandon ; dans cet incroyable labeur, il lui sembla grandir ; ses ailes devenaient si larges qu'elles touchaient presque les deux bords du chiasme. Progressivement, il commença à remonter avec une pénible lenteur, mais il ne sombrait plus avec son fardeau vers les profondeurs. La lumière continuait à rayonner autour de lui comme s'il en était la source. Mais peu lui importait... Arol devait être mis en sûreté sur la berge.
    
    Enfin, il aperçut le bord de la falaise. L'ange y déposa l'humain. L'étrange clarté s'évanouit peu à peu, les replongeant dans des ténèbres d'autant plus épaisses que la lueur surnaturelle avait brûlé leurs yeux. Cette fois, même la lanterne de Pier ne parvenait pas à écarter cette pénombre presque tangible qui les engluait. Arol tituba vers le couloir pour finalement se laisser sombrer sur le sol, à deux pas de la porte, en frottant son bras meurtri. Angelus était tombé à genou sur le rebord du gouffre, drapé dans ses ailes. Tout son corps était douloureux, après avoir ainsi usé de ses forces jusqu'à leur dernière goutte.
    
    « Messire Ange ? murmura la voix incertaine de l'angelier. Est-ce... tout va bien ? »
    
    Angelus cligna des paupières, tentant d'y voir mieux dans la faible clarté. Il leva la main vers ses yeux – une simple ombre mouvante. Elle demeurait la même, d'après ce qu'il sentait, ce qu'il distinguait. Il inspira profondément et se remit péniblement sur ses pieds. Il s'était demandé, pendant un moment, s'il n'avait pas grandi – s'il n'était pas devenu un ange adulte, mais ce n'était visiblement pas le cas. Sans doute commençait-il, lentement, à approcher ce cap. Les anges ne grandissaient pas, comme les hommes, sous l'effet inexorable du temps, mais quand ils étaient prêts à le faire.
    
    Il réfléchirait plus tard à ce qui venait de se passer ; il devait ramener Arol auprès de sa femme et de son enfant. Il lui montrerait que pour avoir un avenir, ils devaient apprendre à subsister tous ensemble, gardiens et protégés, sans plus de chaînes ni de messagers soumis à la volonté des seigneurs. Angelus se releva, bien décidé à mener la tâche jusqu'au bout.
    
    Quand il s'approcha d'Arol, l'homme était toujours effondré sur le sol, mais il pouvait entendre sa respiration rauque.
    
    « Monseigneur... »
    
    Il ne lui répondit pas. Angelus se rapprocha un peu :
    
    « Monseigneur, vous devez venir avec moi et laisser Pier rétablir le passage. Est-ce possible ? demanda-t-il en se tournant vers l'intéressé, sans l'interroger sur la raison pour laquelle il n'avait pas mené vers lui le seigneur, comme convenu. Sans doute Arol n'avait-il pas voulu emprunter cette voie.
    
    « Seigneur Arol ? S'il vous plaît... Vous devez me suivre. Je sais que ce que vous avez vécu était effrayant, mais vous êtes sauf ! »
    
    Lentement, le seigneur sortit de sa torpeur ; sa respiration s'accéléra ; il se releva péniblement, sur des jambes tremblantes, pour s'avancer vers l'Ange.
    
    « Est-ce que tu m'as... » souffla-t-il.
    
    À la tension dans sa voix, Angelus craignit de se voir accusé de l'avoir poussé. L'homme avait tellement peur de lui que son esprit pouvait très bien lui jouer des tours !
    
    « Est-ce que tu m'as tiré de là ? »
    
    Sa voix semblait incrédule, plutôt qu'hostile, encore un peu apeurée peut-être. En tout cas, l'Ange y entendit une raison d'espérer.
    
    

Texte publié par Beatrix, 31 mai 2019 à 01h25
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